Chapitre 32 - Rififi à la fête-réunion

Notes de l’auteur : Je me rends compte que j'ai fait ici un chapitre plus long que les autres ! J'hésite à le scinder en deux.

— Tu dois continuer à te reposer, ma chérie. Tu as encore de la fièvre.

— Mais papa...

— Dans ton état, interdiction de sortir. Je suis désolé.

Près d’une semaine déjà que les arbres avaient été abattus. Aube, malade, gardait le lit. Autour d’elle, tout le monde s’agitait. Sa mère avait dû demander un congé pour prendre soin de sa fille. Max et Noémie étaient débordés. D’un côté, ils devaient assurer le suivi scrupuleux de leur expérience scolaire. Les premières graines commençaient à germer. Et d’un autre côté, il y avait les préparatifs de la fête-réunion.

Jeanne avait repris du poil de la bête. Elle était passée plusieurs fois rendre visite à la fillette pour soulager sa mère et passer commande de pompons de laine. Elle projetait de les utiliser en guirlandes qui décoreraient l’espace de la fête, à la place des bouleaux coupés. Les gâteaux étaient prêts. Avec les enfants, elle avait préparé des litres de limonade de sureau.

Même Jean était rentré plus tôt du boulot pour prêter main-forte, aider à installer des bancs et préparer de quoi allumer un feu qui réchaufferait les participants en éloignant le froid.

— Tu vois, tout le bois coupé va déjà retrouver un nouvel usage.

— Oh, papa...

— Tu sais, c’est peut-être une bonne chose pour le quartier, un nouvel endroit où se retrouver, une sorte de petit parc.

Aube reniflait.

— Ne sois pas triste, ma chérie. Tout le monde va tellement aimer ce lieu qu’on ne pourra plus y installer d’antenne.

 

Et le soir, elle continuait à communiquer par la pensée avec Éfflam.

« Si tu ne vas pas à cette fête, aucun animal ne s’y rendra » lui confia-t-il.

« Pourquoi ? »

« La plupart ne sont pas favorables à cette idée. Ils pensent que cela pourrait à nouveau nous être nuisible d’attirer l’attention sur notre colline. »

« Tu crois que ça pourrait mal se passer ? » demanda-t-elle.

« Beaucoup s’inquiètent. Je ne peux que les écouter pour démêler le faux du vrai, les rumeurs des indices et anticiper la direction que prendront les vents. »

« J’ai peur, Éfflam. »

« Tu as le droit d’avoir peur. Même si tu resteras en sécurité » répondit-il.

« Ce n’est pas seulement pour moi que j’ai peur. »

« Je sais. Je suis à tes côtés. Ensemble, nous veillerons à ce que la fête se déroule bien. »

 

Noémie ne savait plus comment parler à son amie.

— Je te raconterai.

— Pas besoin, répondit Aube. Éfflam sera mes yeux. Je vous observerai à travers lui.

— C’est quand même bizarre, insista Noémie.

— Parce que tu trouves ça normal que je doive rester au lit ?

— Non, je n’ai pas dit ça.

— Je croyais que tu préférais me raconter, bouda Aube. On dirait que vous êtes prêts à vous amuser sans moi !

— Non ! Ce n’est pas ça. Mais qu’est-ce que tu veux que je fasse ?

— Et moi ? Coincée ici, qu’est-ce que je fais ?

— Je ne sais pas, reconnut Noémie.

— Alors, je vous surveillerai...

Son amie s’était détournée.

— ... et je vous protégerai par la pensée, ajouta Aube en posant la main sur son bras pour la rassurer.

 

Le jour de la fête, Max, un peu gêné de ne pas s’être mieux occupé de sa sœur, était passé la voir avant d’aller accueillir les premiers invités.

— Tout est prêt. Je crois que ce sera une réussite.

— S’il y a du monde, rétorqua Aube.

— Je suis sûr que les voisins vont venir, continua son frère. Tu devrais voir ce qu’on a préparé...

— Non, je ne devrais pas voir, l’interrompit-elle. Personne n’a pensé à m’aider à sortir pour participer, même en cachette.

— Mais tu dois te soigner, Aube ! Puis, tu as Éfflam pour t’aider à voir...

— Lâcheur !

— Tu peux parler ! s’emporta-t-il. Tu n’y croyais pas à cette fête-réunion. Alors, ne viens pas te plaindre qu’on l’organise sans toi.

— Et si on vous attaque ? Comment est-ce que vous vous défendrez ?

Max regarda sa sœur avec beaucoup d’attention. Il lisait dans ses yeux qu’elle était sérieuse. Peut-être avait-elle raison après tout ? Mais il n’avait jamais voulu imaginer cette possibilité. Ce n’était qu’une fête. Ils ne menaçaient personne. Qu’est-ce que GigaCom pouvait bien manigancer ?

« J’aimerais bien le savoir » s’apprêtait à lui répondre mentalement Aube.

— Je n’ai pas besoin de toi pour me défendre, la surprit son frère qui sortit en claquant la porte.

Elle lui avait fait peur. Elle s’en mordit les doigts. Ce n’est pas ce qu’elle avait espéré.

 

Aube multipliait les allers-retours entre son lit et la fenêtre. Elle désespérait de ne pas apercevoir le terrain depuis sa chambre. Mistigri était toujours près d’elle. Les deux Chaussettes se promenaient nonchalamment dans le jardin. Éfflam était déjà en place dans la futaie d’un hêtre dominant l’espace de la fête où son père allumait le feu. Trois ou quatre curieux s’étaient approchés et acceptaient les morceaux de gâteau que leur tendaient Max et Noémie.

Quand soudain Aube vit Jeanne quitter sa maison, se diriger dans la direction opposée aux invités et remonter le trottoir vers chez elle. La fillette ne parvenait pas à déchiffrer ses intentions. De son pas lent, la vieille dame approchait et enfin sonna à la porte. Éléonore vint lui ouvrir. Aube se précipita à sa rencontre en bas des escaliers.

— Jeanne !

Elle se jeta dans les bras de la vieille dame.

— Ma princesse !

Sa maman interrompit les effusions.

— Madame Jeanne, quel plaisir ! Que nous vaut votre visite ?

— Je viens chercher la petite.

— Pardon ?

— Pour la fête-réunion...

Le cœur de Aube s’emballa. Cette visite surprise était peut-être une bonne stratégie. Jeanne parviendrait sans doute à déstabiliser sa mère, à la convaincre de la laisser sortir.

— Mais voyons ! Vous savez qu’elle est malade ! protesta Éléonore.

— Malade ? On n’est pas malade à son âge ! On se rétablit bien plus vite que ne le croient les adultes.

Aube retenait sa respiration. La candeur de Jeanne était désarmante. Mais sa maman se frottait nerveusement les mains, ce qui était rarement bon signe.

— Aube est punie, ajouta-t-elle. Elle a désobéi et est privée de sortie.

— Qu’est-ce que vous dites ?

— Aube est privée de sortie !

— Ah bon ? Mais quelle bêtise cette petite a-t-elle commise ?

La fillette était stupéfaite. Elle ne reconnaissait pas sa complice malicieuse. La vieille dame venait de poser sincèrement sa dernière question. Jeanne n’avait réellement pas entendu la réponse de sa mère. Elle avait oublié les raisons de sa punition. Elle perdait la mémoire !

— Aube détruit des téléphones et quitte la maison sans permission, répondit Éléonore qui ne se rendait compte de rien.

Jeanne eut un regard sévère pour la petite fille.

— Détruire des téléphones ? Mais quelle drôle d’histoire, radota-t-elle. Voyons ma princesse, cela ne te ressemble pas. De mon temps, on avait le plus grand respect pour la propriété d’autrui.

— Et on écoutait un peu plus ses parents, me semble-t-il, ajouta Éléonore plutôt ravie de trouver en sa voisine une alliée pour faire la morale à sa fille.

— Et sortir sans autorisation ? continua la vieille dame. Mais c’est extrêmement dangereux. Par les temps qui courent, qui sait ce qui peut arriver ?

— Exactement, conclut sa maman.

Aube resta sans voix. Elle regrettait autant de ne plus bénéficier du soutien de Jeanne que de constater que celle-ci perdait de sa vivacité d’esprit. Comme si le gâteau dont elle raffolait et dans lequel elle se réjouissait de croquer avait soudain moisi sans raison. Un coup de vieillesse. Une erreur dans la date de péremption.

— Je ne vais pas vous déranger plus longtemps, reprit Jeanne en reculant.

« Ne partez pas déjà. Ne me laissez pas seule » implora Aube secrètement.

« Oh ! Si tu savais comme je suis fatiguée, ma princesse. »

Éléonore referma la porte derrière elle. Aube serra les poings très fort pour ne pas éclater en sanglots. Elle courut se réfugier dans sa chambre.

 

« Aube ? Qu’est-ce que tu fais ? On a besoin de toi ici ! »

La voix d’Éfflam éclata dans son crâne dès qu’elle eut repris son souffle et se fut un peu calmée.

« Que se passe-t-il ? »

« Je crois qu’on a des visiteurs qui veulent commettre du grabuge » prévint son ami.

Loïc et son grand frère Thomas avaient fait leur apparition à vélo. Ils tournaient autour du terrain sans considération pour les gens qui s’y trouvaient. Les garnements s’amusaient à foncer à travers tout et à multiplier les dérapages. Jean s’apprêtait à les sermonner lorsqu’il fut interpellé par un couple qui venait de descendre d’une grosse voiture noire.

— Laissez donc les jeunes s’amuser ! s’exclama l’homme.

— Ce sont vos enfants ? demanda Jean.

— Oui. Pourquoi ?

— Leur manière de rouler est plutôt dangereuse. Il y a d’autres enfants et des personnes âgées.

— À force de voir du danger partout, on leur met la corde au cou ! rétorqua l’homme.

Les nouveaux venus s’étaient approchés du buffet. Max et Noémie allaient leur proposer des boissons lorsque la petite fille fit un bond en arrière.

— Qu’est-ce qui t’arrive ? s’inquiéta son ami. Tu as failli me faire renverser.

— C’est l’homme de la piscine !

— Quelle piscine ?

— La piscine de la villa ! précisa Noémie qui tremblait. Celle dans laquelle le hérisson est tombé !

— Mais de quoi est-ce que tu parles ?

Aube venait de comprendre ce que craignait son amie, même si l’homme ne pouvait pas la reconnaître puisqu’il n’avait aperçu que les Chaussettes. Il n’était pas là par hasard, elle le pressentait et il avait une idée derrière la tête. Sans parvenir à décoder précisément ses intentions, il était évident qu’il n’était pas venu en paix. Sa compagne et lui avaient refusé les verres que leur tendait Max. Noémie s’était réfugiée à l’écart, à l’abri derrière les quelques voisins présents. La terreur la reprenait. Elle s’était attaquée à la maison de Loïc et Thomas. La villa des Desmarets. Quelle horreur si elle s’était fait surprendre !

Les deux frères sur leur vélo continuaient à rouler trop vite et imprudemment. Jean se préparait à prendre la parole pour entamer la réunion.

— Merci à toutes et tous d’être venus, entama-t-il.

— Pourtant je ne vois pas très bien l’intérêt de votre invitation, l’interrompit monsieur Desmarets.

— Vous savez tous qu’il existe un projet d’implantation d’antenne-relais sur ce terrain...

— Ce qui est une bonne chose, claironna son contradicteur prenant à témoin l’assemblée.

Le silence qui suivit cette déclaration inattendue fut rompu par une ultime cascade des jeunes cyclistes tous-terrains. Ils avaient failli renverser la table des boissons. En l’évitant au dernier moment, ils avaient projeté un nuage de poussière qui recouvrait à présent les gâteaux de Jeanne.

« Oh, non ! Éfflam, il faut que tu interviennes ! »

Aube observait à distance les manœuvres de Loïc et Thomas. Ils allaient causer des dégâts s’ils continuaient ainsi. À travers les yeux de l’enfant-chat, elle pouvait se rendre compte qu’ils fonçaient à travers tout sans se préoccuper d’écraser des plantes ou d’arracher le sol. La colère montait en elle. Son imagination les lui montra en train de se prendre les roues dans des racines, les pédales calées par des ronces et projetés à terre.

— Voyons monsieur, continuait son père. Il s’agit d’un problème de santé publique.

— Quel problème ? Aucune étude n’a établi formellement que les téléphones mobiles puissent avoir des incidences sur la santé.

— C’est faux, objecta Jean. Plusieurs études ont montré la nocivité des ondes.

— Sur des cerveaux de souris ! s’emporta monsieur Desmarets. D’autres scientifiques ont démontré qu’il n’y avait aucun risque pour l’homme.

— Des chercheurs payés par l’industrie, rétorqua Jean.

Il commençait à perdre son calme et regardait navré autour de lui, cherchant l’approbation parmi les quelques curieux rassemblés là. Tous se taisaient.

Dans ce silence presque inquiétant, une puissante rafale d’air frais parcourut l’assemblée et souleva un brouillard de terre en direction des deux adolescents. Éfflam avait lu précisément dans l’esprit de Aube le plan de riposte à mettre en œuvre. Déséquilibré par la bourrasque, Loïc buta contre une racine qui affleura soudain sous ses roues. Il bascula en avant, entraînant son frère dans sa chute. Ils plongèrent tous les deux les bras en avant dans un buisson de ronces. Celui-ci semblait tout à coup avoir doublé de volume pour les envelopper de ses tiges hérissées d’épines. Les garçons y étaient maintenant empêtrés comme des moucherons naïfs dans une toile d’araignée.

— Les enfants ! cria leur mère affolée.

— C’est une honte, s’indigna le père faisant soudain volte-face. Ce terrain ne présente pas les conditions de sécurité nécessaires pour accueillir une réunion publique.

— Monsieur, tenta d’intervenir Jean, ce sont vos enfants qui...

— Je ne vous permets pas d’accuser mes fils, l’interrompit l’homme en colère. Tout ceci ne sera pas sans conséquence. Je me plaindrai à qui de droit.

Tandis qu’il pérorait, plusieurs pies avaient lancé leur cri et pris leur envol. L’une d’entre elles plongea vers lui. Il releva la tête, interloqué. La fiente de l’oiseau atteignit monsieur Desmarets en plein front.

« Bravo les amis ! Dans le mille ! » exulta Aube.

Sur le terrain, le père de Loïc et Thomas s’essuyait le front en bougonnant. Ses enfants s’extirpaient péniblement des ronces sous les remontrances, mais sans l’aide de leur mère qui craignait d’abîmer ses vêtements avec les épines.

— Vous entendrez parler de moi !

Quand ils eurent enfin disparu, l’assistance se détendit. Certains se permirent de rire. Dans sa chambre, Aube entama une danse de la victoire.

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sifriane
Posté le 28/01/2023
Bonjour Michael,

Je ne trouve pas que ce chapitre soit trop long. J'ai l'impression que les chapitres pour la jeunesse peuvent aller jusqu'à 2k ou même 2,5 k mais ce n'est que mon avis. Mais tu pourrais le couper au moment où les frères débarquent.
En revanche je pense que tu pourrais éventuellement le raccourcir un peu, notamment au début sur Aube et sa colère de ne pas pouvoir sortir, tu y reviens plusieurs fois sans que ce soit nécessaire (ce n'est que mon avis encore une fois).
J'ai bien aimé la fin avec la famille, détestable au possible. Personne ne réagit à part Jean, et malheureusement c'est comme dans la vraie vie.

A bientôt :)
MichaelLambert
Posté le 07/02/2023
Bon Sifriane !

Merci pour ton commentaire et tes suggestions pour essayer d'alléger ce chapitre (perso mon idéal pour un chapitre jeunesse tourne autour de 1500 mots).

A bientôt !
Elly Rose
Posté le 30/11/2022
Bonjour Michael,
Pour ma part je n'ai pas trouvé ce chapitre si long. La fluidité de tes mots et des événements font que la lecture est rapide.
Une fois n'est pas coutume j'ai de la peine pour Jeanne et Aube mais ce sentiment a vite été balayé par le comportement de Loïc et Thomas ainsi que de leur père! Il faut toujours quelqu'un comme ça, qui se sente supérieur aux autres et qui essaie d'imposer son point de vue alors que de toute évidence il a fondamentalement tort!
Autrement, j'aime vraiment voir l'implication de Jean, mais il n'en demeure pas moins que j'ai hâte de le découvrir plus en profondeur!
Encore merci pour ces chapitres qui nous font voyager dans ton univers.
MichaelLambert
Posté le 30/11/2022
Bonjour Elly !
Merci pour ton retour ! PA me permet d'avoir une vue d'ensemble de la longueur de mes chapitres et je me suis rendu compte qu'ils sont généralement plus courts. Tant mieux si celui-ci ne t'a pas semblé trop long... le suivant l'est encore plus ! Peut-être que je ne dois pas trop m'inquiéter avec cet aspect ?
J'ai aussi tendance à distiller les infos très lentement, j'espère que ce n'est pas trop frustrant !
Vivement lire ce que tu vas penser de la suite !
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