Chapitre 32. (partie 3)

Par dcelian

Ils ont continué à poser des questions, auxquelles il a répondu aussi clairement que possible. Il vient de Pryven, s’appelle Soa, a vingt-deux ans, est arrivé la veille à Rune et y cherche les traces de sa famille. C’est à peu près tout. Suite à quoi, Barbe a conclu qu’on ne pouvait pas lui faire confiance, et Timéo – dont il a enfin appris le nom – était du même avis. Leurs deux paires d’yeux – l’une méchante, méfiante, noire et embrasée, l’autre glaciale, bleu-indifférence, condescendante – étaient fermement destinées à ne pas le laisser s’en tirer comme ça.

Condamné à rester ici pour un temps, Soa en a profité pour examiner les lieux : la pièce dans laquelle ils se trouvaient, nid de misère, comporte cinq lits, isolés dans des cases que l’on ouvre et ferme avec une porte en bois coulissante. D’apparence particulièrement inconfortables, ces alvéoles sont malgré tout le seul morceau d’intimité qui leur est garanti. Vivre à quatre dans un endroit aussi étriqué relève du miracle, et la salle d’eau se trouve visiblement à un autre étage, si tant est qu’il y en ait une. Comparée à l’habitation d’Éliane et Charlie, celle-ci fait pâle figure.

C’est Jill qui a tranché, en sa faveur une nouvelle fois. Et malgré son attitude déroutante, ce comportement à la fois enfantin et mystique dans ce corps inadapté, sorte de folie étrange, tous semblent l’écouter. Alors Timéo, le joli douteur, s’est tu, et Barbe au regard courroucé a détourné les yeux. Valère a finalement pris une décision : il l’emmènera voir la Passeuse, elle saura quoi faire. Barbe a soupiré son accord, et Timéo a déclaré vouloir venir car on ne pouvait pas faire confiance à Valère pour quoi que ce soit, ce à quoi ce dernier s’est empressé de rire et de rétorquer sur un ton sarcastique « Ahhh, cqu’y faut pas inventer pour rester avec tonton Valère hein ! »

Un cache sur les yeux et les voilà tous les trois qui déambulent dans les rues morbides du Désert, direction inconnue, pas aveugles et hésitants. Valère le tient par le bras et, bien qu’il sente de sa part une volonté de délicatesse, il n’en reste pas moins que sa poigne empêche toute possibilité de s’échapper. À vrai dire, Soa n’en ressent pas l’envie : la compagnie de ces intrigants ne lui est pas désagréable. Et puis... Il a bien une idée concernant leur destination.
Valère parle et parle sans discontinuer, racontant des histoires sans queue ni tête d’exploits héroïques qu’il aurait accomplis, tout en riant bruyamment, tandis que Timéo reste silencieux, et Soa imagine qu’il fait mine de ne pas s’intéresser, bien qu’il l’écoute quand même. Tandis qu’ils progressent, Soa se demande, tout de même, où Diable ont pu passer les deux enfants qui l’ont conduit jusqu’à ce curieux groupe. Étaient-ils une simple illusion ? Une vue de son esprit ? Non, ils avaient l’air bien réels. En ce cas, habitent-ils simplement ailleurs dans le bâtiment ? Encore une énigme dont, il le craint, la réponse reste indéterminée. Enfin, tout cela n’est pas vain pour autant, car plus ils avancent, et plus une autre de ses énigmes se résout : il en est presque persuadé à présent, Valère et Timéo l’emmènent là où il devait se rendre.
La Passeuse doit être le nom d’un membre haut placé du Désert, peut-être celle qui le dirige ? Ils ont également mentionné le nom d’Arlette, serait-elle la détentrice du fameux titre ? Quoiqu’il en soit, ils se dirigent vers l’endroit où convergent les dignitaires, alors ça ne fait aucun doute : ils se dirigent vers la Rue. Le bandeau sombre qui recouvre ses yeux ne lui laisse rien entrevoir, mais il en est certain.

Longeant la fête de quelques rues, ils entrent finalement dans un bâtiment dont la porte d’entrée carillonne joyeusement. Une boutique, donc. Sillonnant, serpentant, ils avancent avec prudence et se sont tus, désormais. Quelque chose dans leur attitude, qu’il ne perçoit pas mais devine, car Valère lui impose son rythme, intime la discrétion : ils s’assurent d’être seuls, et de ne pas être repérés. Une nouvelle porte s’ouvre et les engloutit, quelques marches qui descendent, puis se figent un instant. Valère lâche son bras – de toute façon, il n’irait pas loin avec ses mains attachées et ses yeux couverts. Un gros bruit résonne alors, une secousse terrible qui fait trembler la bâtisse et le sol sous leurs pieds. Puis on se saisit de lui à nouveau et l’entraîne. Le grondement tonne une seconde fois, et puis plus rien. On retire alors le cache, et Soa met un temps à s’habituer... à rien. La pénombre est absolue, et la première chose qui le frappe n’est pas visuelle : c’est l’odeur, quelque chose de terrible, de renfermé, de pourri peut-être, l’odeur d’un autre monde.

Une lampe s’allume alors : lampe à huile, chassant quelques parcelles de ténèbres. Les visages de Valère et Timéo, éclairés par cette flamme dansante, partiellement ombragés, prennent une apparence nouvelle.

— On arrive, p’tit gars, te fais pas trop de mouron, le bandeau c’était vraiment plus pour t’enquiquiner qu’aut’chose, mais faut nous comprendre, aussi, on pourrait pas amener n’importe qui ici et révéler notre planque sur commande, quoi, comme ça, n’importe comment...

— Valère, abrège. On n’a pas toute la journée, et le nouveau ne débarque pas exactement au meilleur moment. Plus vite on sera débarrassés de lui, mieux ça vaudra.

Il se détourne alors d’eux et la lueur de sa lampe dévoile de nouvelles marches s’enfonçant profondément sous le sol. Partout autour, des murs de fer, gris. Ils sont parcourus d’infinis tuyaux donnant l’impression d’une immense fabrique – la fabrique de la terre. Ondulant machinalement vers une destination commune, ils s’enfoncent dans les ténèbres qui, bientôt, les engloutissent à leur tour malgré la lampe à huile. Soa a l’impression qu’ils les suivent, ces géants de métal, boyaux du Comté, indiquant la route secrète qu’il a tant cherchée. En focalisant son regard sur eux, il jurerait les voir pulser à de réguliers intervalles, parcourus d’un liquide noir, sans doute, liquide de la matrice, liquide-mère aux reflets de sang, prison de veines, de viscères, et des vérités enfouies.

Au bout de quelques minutes ou de plusieurs heures, l’ombre d’une lumière se dessine enfin sur les parois. Il fait chaud. Soa le constate pour la première fois : malgré le vent froid de l’océan à la surface, malgré l’hiver qui se profile et les manteaux épais, sous terre, à mesure qu'ils s'enfoncent, il fait chaud.
Soa réalise alors que Valère parlait, tout ce temps encore. Il avait arrêté de l’entendre.

— Nous y voilà : bienvenue dans la Rue.

La Rue porte bien son nom car c’est précisément ce qu’elle est : une rue. Immense galerie comme un ver endormi, elle s’allonge et s’étire sur des proportions comparables à celle de la grand-rue, là-haut. Ce qui étonne Soa, c’est d’abord la vie, comme à la surface, la vie qui grouille sous les fausses lueurs souterraines provenant d’ampoules fixées au plafond, plusieurs mètres au-dessus d’eux. Les gens s’affairent, partout, et, si les bâtiments sont vieux et sales, on devine malgré tout l’animation qui les meut. Il a atteint le cœur du Désert, les racines de Rune, ses fondations secrètes et solides, enterrées, et ceux qui la régissent depuis les ombres.

Valère empoigne doucement son bras à nouveau et l’entraîne dans la foule de gens qui s’active sans discontinuer. Plusieurs d’entre eux saluent les deux garçons qui l’entourent, et certains ont bien un regard interrogateur à son égard, mais Valère leur fait comprendre en quelques gestes ou paroles qu’il vaut mieux ne pas creuser ce mystère-là. Ils traversent toute la rue, passent devant quantité d’échoppes, plus ou moins grandes et proposant toutes sortes de produits divers et variés sans indication de prix nulle part, mais aussi des habitations, tavernes, une petite église... Tout défile rapidement et Soa tente de s’imprégner de l’énergie qui se dégage d’ici, de la terre qui les entoure et les enferme, de cette lueur tamisée, mouvante, du bruit, partout, des odeurs, parfois pestilentielles, parfois alléchantes, des étals colorés, tout.

Ils semblent se diriger vers l’autre bout de la Rue, mais Valère, qui avance à grands pas et bonne allure, les y conduit en peu de temps. Là, il y a un grand bâtiment, aussi laid que les autres, cabossé, fissuré, brisé par endroits, recouvert de toiles et de draps pour masquer la misère, ce qui n’a pour effet que de l’accentuer encore. Pourtant, ici, Soa le sent, ici se trouve la Passeuse. Et les réponses, il l’espère.

L’entrée ne consiste pas en une porte, plutôt en un rideau de perles fixée au plafond qui s’écarte gracieusement sous le passage de...

— Ah, te voilà toi !

— Éliane ! On te cherchait, justement. » Valère s’exclame aussitôt. Puis, s’adressant à lui : « Soa, je te présente la Passeuse.

***

Les bois ruminent, répétitifs, frissonnant dans la brise. Les feuilles craquent en poussière, discrètement sous leurs pieds. Gaëlle s’est excusée de son indiscrétion, et Léanne a balayé leur conversation d’une main ferme. Ce n’est pas de sa faute si son mari est mort. Elle n’a pas à s’en vouloir de commettre des maladresses. Profitant de ce qu’un nouveau silence s’instaurait, Léanne a énoncé la troisième Leçon : « Les Skelts sont les plus grandes Ombres à ce jour recensées. Il s’agit de monstres à vague forme humanoïde, mais dont le corps est long et maigre, et le visage dénué d’yeux. Leur territoire se localise principalement dans les marécages. Ils ne vivent cependant pas sous l’eau car ne disposent pas de moyen respiratoire aquatique. Ce sont des créatures nocturnes et des chasseurs solitaires, qui usent de l’obscurité pour piéger leurs victimes. Malgré leur grande taille, elles sont extrêmement discrètes et rapides, et il est impossible de se défaire de leur prise. »

Elles marchent depuis une bonne heure maintenant, et à un rythme intense, si bien qu’elles atteignent déjà une nouvelle branche du chemin du serpent. En le traversant, elles retrouvent la forêt et ses murmures, mais cette fois, Léanne se tait, et elle se tait aussi. À l’oreille seulement, elle comprend que cet endroit est différent, qu’elles viennent de pénétrer le territoire des Ombres : elles approchent des marécages. Tandis qu’un silence tendu les enveloppe désormais, silence préparé, silence aux aguets, Gaëlle se concentre sur son souffle. C’est bien ça, hein ? Elle inspire, calmement, expire, recommence. Tente de prendre conscience de celui de Léanne, juste là, juste devant. Elle se sent devenir plus petite, plus légère et mobile, détendue mais vive, prête.

— Quand vous parliez d’agitation dans les marécages, ça concernait quoi exactement ?

— Ce skelt que je traquais avant de vous rencontrer avait quelque chose de particulier. Il était sorti de son territoire pour vous suivre, il faisait preuve d’une hargne exceptionnelle en vous chassant jusqu’ici. Je tentais de l’éliminer depuis une longue semaine déjà, car il avait commis plusieurs ravages avant de vous tomber dessus, et son comportement était...

— Était... ?

— Étrange. Presque...inquiétant. Il est rare qu’un skelt puisse échapper à une Traque pendant plus de quelques jours. Ce sont des êtres instinctifs, et quoiqu’extrêmement vifs, ils sont faciles à piéger. Celui-ci agissait...autrement. C’est comme s’il avait appris à réfléchir comme un humain, contournant mes leurres, devançant mes pièges.

— Hm. Et vous parliez d’un Traqueur auquel on rendra visite, et de rumeurs troublantes...

— Je constate que tu ne perds pas le Nord.

— Jamais.

Légère pause, puis :

— Ilan.

Elle a dit ça de façon neutre, comme tout et toujours, mais neutre-inhabituel, neutrétrange. Les mots de Léanne sont sans affect. Or pour celui-ci en particulier, Gaëlle a ressenti un effort pour annuler l’affect, une volonté de distanciation qui relève habituellement de l’automatisme, qu’elle ne conscientise pas. Ilan. Ilan qu’il faut protéger, surveiller alors que les troubles les guettent. Des possibilités infinies se dessinent dans l’imaginaire fertile de Gaëlle. Ilan rival qu’elle n’a pas pu s’empêcher d’aimer ? Ilan mentor des temps révolus ? Ou le poids d’une dette, peut-être, d’un serment ? Ilan persécuté que seule Léanne saurait défendre ? Aurait-il un lien avec le Traqueur des marécages qui les a assaillies la veille ? Serait-ce de lui qu’il faut le protéger ? Mais il n’y avait pas dans les inflexions de sa voix la moindre trace d’attachement, à vrai dire. C’était simplement...différent.
Ilan. Ilan comme le soleil d’hiver, Ilan ni chaud ni froid. Ou comme la pluie, plutôt. Ilan-terne, gris, triste et morne. Ilan relique d’un passé lointain.

Leurs pieds pataugent à présent dans une gadoue molle et désagréable que les bottes imperméables de Léanne protègent cependant admirablement. L’air est devenu poisseux, visqueux, l’impression immonde des marécages, celle qu’elle avait eu alors qu’ils s’y aventuraient difficilement avec Soa, toute la pression qu’elle avait ressentie se reconstruit peu à peu. Bientôt, les premiers plans d’eau apparaissent, statiques, aux odeurs repoussantes et profondeurs inexplorées, indiscernables. Leur gargouillis perpétuel, seul guide dans les brumes qui se forment lentement, produit un écho désagréable.

Constatant que Léanne ne poursuit pas d’elle-même, Gaëlle tente de lui donner l’impulsion qui la fera continuer son récit :

— Et cet Ilan, qui c’...

D’un geste, elle coupe son élan et la phrase s’étouffe dans les marécages. Elle s’immobilise, Gaëlle l’imite. Son corps se tend et son souffle change de rythme, décélère pour tenter de percevoir mieux, de percevoir plus loin comme elle le lui a appris. Gaëlle essaie aussi, mais rien, n’entend rien, ne voit rien.

Lorsque Léanne reprend, c’est un murmure qui lui parvient difficilement, comme si elle ne s’adressait pas tant à son apprentie qu’à elle-même, oui, c’est ça, elle se murmure qu’elle avait raison, qu’elle savait que quelque chose n’allait pas, et Gaëlle, là derrière, toujours figée, toujours à l’écoute, mais rien. À part peut-être...

— On ne devrait pas déjà l’entendre, c’est beaucoup trop tôt... » Léanne répète cette phrase, et Gaëlle ne comprend pas, non, vraiment pas ce qu’elle entend et qu’il faudrait ne pas déjà entendre. La réponse vient sans plus tarder, enveloppée de la même précaution, des mots qui se taisent pour ne pas effrayer le silence : « Le chant des Sirènes... Il vient jusqu’ici.

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