Chapitre 32. (partie 2)

Par dcelian

En quelques minutes, elles ont quitté les Plaines. Leur parfum, leur bruissement délicat a cédé place aux effluves forestiers et au grondement silencieux des arbres. De retour sur le chemin du serpent. Munies de gros sacs emplis de vivres et d’ustensiles en tous genres : elles sont prêtes.

Les Sirènes sont des créatures solitaires, a expliqué Léanne, et redoutablement intelligentes, ce qui fait leur dangerosité. La forêt de Rune est divisée en sections, terrains de chasse, où chacune d’entre elles peut œuvrer à sa guise sans l’intervention des autres. Il n’est cependant pas rare qu’elles tentent de s’approprier le territoire de leurs voisines, et des conflits entre Sirènes sont fréquemment répertoriés par les experts du coin. « Finalement, elles sont aussi organisées que les Traqueurs du Sud », Gaëlle a ricané, sans réaction de Léanne toutefois. La plus redoutée de ces Ombres, c’est Cassandre. C’est donc la principale suspecte sur la liste. Son domaine est consigné au Nord-Est de la forêt, ce qui présente un avantage considérable pour leur Traque : elles l’atteindront rapidement.

Désertant le sentier battu, les deux femmes s’engouffrent au cœur des arbres, et leur progression en est considérablement affectée. Il a dû pleuvoir alors qu’elle était inconsciente, la nuit passée, car le sol est spongieux et menace de les absorber malgré leurs bottes épaisses. Partout autour d’elles, des racines vicieuses font sans cesse trébucher Gaëlle qui – une fois n’est pas coutume –, jure comme un charretier. Elle n’aime PAS la forêt.

Léanne est plutôt taiseuse depuis leur départ, mais Gaëlle a déjà une multitude de questions. Et puis, plus elle y pense et plus elle se dit, cette femme, tout de même, quelle solitude accablante, quelle vie vide de monde, quelle tristesse. Elle a traqué seule, elle aussi, c’est vrai, mais on l’attendait toujours, quelque part dans les collines, et cette pensée était un far pour elle, un far dans ses nuits désertes, dans ses profonds sommeils. Léanne n’a personne, pas l’ombre d’un mari, d’un chien, d’un voisin, seulement l’ombre des Ombres, partout, qui dévore son abandon et la confine dans cette rudesse qu’elle arbore froidement. Alors oui, ses questions seront peut-être une source d’agacement pour son mentor, mais au fond, ses réactions sont peut-être simplement le fruit de son trop long retranchement. Et puis, ha ! même si elles étaient malvenues, Gaëlle les poserait quand même.

— Pourquoi vous laissez les Sirènes en liberté si vous connaissez si précisément leurs emplacements et secteurs de chasse ?

Léanne ne dit rien, et pendant un instant Gaëlle se demande si elle compte lui répondre. Elle le fait finalement, mais d’une voix altérée, tout bas, la voix rauque des secrets et des prophéties.

— Pour te dire la vérité, Gaëlle... Cette Traque est probablement la plus dangereuse que j’aie entamée. Les Sirènes sont, comme je te le disais, les Ombres les plus redoutables du Sud. La raison pour laquelle elles sont laissées en liberté, c’est simplement qu’aucun Traqueur n’a envie de risquer sa peau pour une mission-suicide. Tous nos prédécesseurs ayant tenté ce tour de force avant nous se sont heurtés à un mur : la limite des Traqueurs et de la condition humaine. Personne n’est jamais revenu vivant d’une telle entreprise. Personne n’en est jamais revenu tout court. Mais, du fait de notre système que tu connais et qui est critiquable, les Traqueurs d’ici n’ont jamais mis d’alliance en place pour parvenir à leurs fins. Or nous voilà, toutes deux Traqueuses, toutes deux formées. Je n’aurais pas emmené un débutant dans ces zones, Gaëlle. Et je ne dis pas ça pour ta fierté personnelle, je le dis pour que tu sois consciente du danger que nous encourrons, toutes les deux. Règle numéro neuf : il n’est pas honteux pour un Traqueur de chercher à préserver sa vie au détriment du succès de sa tâche. Souviens-t’en.

Gaëlle s’est sensiblement raidie. Elle ne se rendait pas compte, ne pensait pas que Léanne lui accordait suffisamment de confiance pour l’entraîner dans une entreprise aussi risquée. C’est flatteur, bien sûr, mais là, tout de suite, elle se surprend à se méfier. Pas de Léanne, elle a compris maintenant, compris qu’elle serait sa seule alliée dans ce bourbier immense, alors non, pas d’elle. Se méfier des Sirènes, plutôt. Pour avoir croisé la route d’un skelt et y avoir difficilement survécu, elle peine à imaginer à quel point ces Sorcières du Sud peuvent être redoutables.

— Nous atteindrons les premiers marécages dans quatre heures environ. D’ici-là, profite de la forêt, si désagréable qu’elle te soit. Quoiqu’il arrive, elle finira par te manquer. En journée, ces bois sont sûrs, les seuls êtres qui les peuples sont de simples animaux sauvages. Rappelle-toi : nous avons des vivres pour deux journées, mais j’espère ne pas avoir à les épuiser. Le but premier de cette expédition est la reconnaissance. Quelque chose me trouble, et j’aimerais être certaine de l’éclaircir avant de tenter quoi que ce soit.

— Ça va pas recommencer, ces demi-secrets, pitié !

Soupir.

— Depuis plusieurs semaines, les marécages sont agités. J’aimerais m’assurer que tout est toujours sous contrôle. On ne se croise que très rarement entre Traqueurs, dans cette région, mais je pense à l’un d’entre eux en particulier... Oui. J’aimerais vérifier que tout va bien pour lui. Les rumeurs circulent vite, dans cette région, et elles sont troublantes.

— Ho, ho ! Un collègue pour qui s’inquiéter malgré les interdits ? Et il est...charmant, ce brave homme ?

Léanne a pour toute réponse un rire rapide et élégant. Elle se tait un instant, laissant le bruit humide de leurs pas rythmer le silence, puis répond finalement, quoiqu’elle détourne un peu la question de Gaëlle :

— Je suis mariée, tu sais.

Elle écarquille les yeux, étonnée par l’information. Et la solitude, alors ?

— Onze ans. Tu t’acharnes d’ailleurs à penser que tu m’es inférieure en talent, mais j’en profite pour corriger cette erreur : tu es simplement bien plus jeune. Depuis le début, tu entres immédiatement dans cette logique de comparaison avec moi, tu m’as perçu comme une rivale, alors tu t’es imaginée que nous étions sur de nombreux points similaires, notamment l’âge. Pourtant, tu te trompes, j’ignore combien de printemps tu as vu s’écouler, mais je peux l’affirmer avec certitude. On se ressemble, Gaëlle, c’est impossible de le nier. Je pense même que tous les Traqueurs du Comté sont voués, d’une manière ou d’une autre, à se ressembler. Ton énergie fougueuse, ta colère sourde, puissante, je les comprends parce que je les ai vécues, moi aussi. Mais j’ai fini par évoluer dans une autre direction. Peut-être celle que tu emprunteras sera-t-elle semblable, peut-être sera-t-elle autre.

— Minute, vous avez été mariée ONZE ans ?

— Oui. Nous nous sommes fiancés puis épousés à vingt-sept ans, et j’en ai aujourd’hui trente-huit.

Gaëlle remarque alors pour la première fois l’alliance au doigt de Léanne. La bougresse a donc TREIZE ans de plus qu’elle. Bordel. Ça explique pas mal de choses. Mais...son mari, alors ? Où...

— Il est mort. C’est la question que tu te posais, n’est-ce pas ? Mon mari est mort il y a deux ans, dévoré par une Sirène sortie de son territoire spécialement pour me le dérober, après que j’ai été traquer trop profondément sur ses terres. » Sa voix puissante s’est adoucie, alors. Elle marque une pause, puis reprend avec son assurance distante et habituelle : « Ne te mets pas de fausses idées en tête pour autant : ma rigueur, je l’avais déjà avant sa perte. Bien sûr, c’était une épreuve terrible, mais je n’agis pas aujourd’hui par vengeance, j’agis par devoir, de même que j’ai toujours agi, parce que je suis convaincue que c’est la meilleure, la seule chose à faire contre les Ombres.

Gaëlle s’excuse piteusement. Ne dit rien concernant les Ombres. Elle comprend que l’accord n’est pas possible sur ce sujet et, si elle peine à respecter le choix de Léanne, elle le comprend d’autant mieux qu’elle en connaît un peu plus sur elle. Désolée. Elle est désolée d’avoir mis le doigt sur cette blessure encore fraîche, blessure qui ne se résorbera sûrement jamais.

— Tu sais... » Un sourire très léger teinte son ton d’une mélodie qu’elle ne lui connaissait pas. « Tu me fais penser à lui. Mon mari. C’est quelqu’un de passionné, de fougueux, qui voit la vie comme la seule solution possible. Il s’est toujours fermement opposé à ma pratique, privilégiant la parole, le contact, la compréhension. Il faut croire que la Sirène ne lui a pas reconnu ces qualités en le fauchant. Tu sais, Gaëlle, j’aimerais vraiment croire. Croire qu’une cohabitation est possible, que l’enfermement est une solution, mais à chaque fois, à chaque fois, les Ombres finissent par me prouver que la mort est la seule sentence qui leur soit applicable.

***

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