Chapitre 32. Le chant des Sirènes

Par dcelian
Notes de l’auteur : BONJOUR AHHHH je pars en week-end alors j'ai pas le temps de me relire, j'espère que ça sera pas trop immonde ni incompréhensible. J'ai aussi changé le titre du chapitre 30 parce qu'il aurait été trop pareil que celui-là et ça me plaisait pô, voilà je l'ai dit.
Merci pour tout et bonne lectuuuuure <3

L’homme qui les attend tremble. C’est la première chose que Gaëlle remarque, tout son être qui grelotte bruyamment, un œuf prêt à se fissurer. Il donne cette impression de fragilité terrible, de vaciller sans pouvoir s’en empêcher entre la vie et la mort. Sa main est figée sur la corde de la clochette qu’il agite toujours frénétiquement et dont le carillon trop aigu ne s’interrompt pas malgré leur approche évidente. Le pauvre a l’air complètement à côté de ses pompes.

Une fois sa hauteur atteinte, Léanne pose une main ferme mais rassurante sur celle de l’homme qui cesse alors de faire chanter la clochette, haletant, et qui semble seulement alors réaliser leur présence.

— Calmez-vous monsieur, inspirez un coup et lâchez cette cloche.

Aussitôt, les mots jaillissent et fusent, la ponctuation sautée comme un obstacle, dans une volonté de droit au but que la panique audible de ce brave homme l’empêche d’accomplir.

— M’femme l’est partie mais l’est pas rev’nue d’puis or qu’elle avait dit une s’maine seulment et bon c’vrai parfois l’y traîne un peu à la Rune mais pas comme ça aussi longtemps non comme ça c’est jamais arrivé pour sûr et avec l’hiver qu’approche et les jours qui s’raccourcissent ça m’fout les j’tons moi alors v’là j’suis v’nu vous voir pour m’aider mais j’sais pas trop si c’est possible qu’on fait comme ça ‘fin...

— Monsieur, respirez. Parlez-nous calmement, on pourra vous aider avec plus de facilité. » Léanne l’interrompt, et c’est pas plus mal parce que sur cette lancée il avait l’air de pouvoir continuer des heures encore. « Je vais vous poser quelques questions pour essayer de mieux comprendre. Répondez-moi sans vous presser.

Il inspire un grand coup saccadé et réprime un sanglot.

— Votre femme, pourquoi s’est-elle rendue à Rune ?

— L’y va tous les mois pour une s’maine, faire des courses, acheter les bricoles pour les gosses, vendre quelques trucs sur l’marché, voyez. Comme l’trajet est d’quatre jours pour l’aller-retour, l’y reste un peu pour se r’poser, v’là.

— Quand est-elle partie exactement ?

— Ç’fait dix jours c’matin. J’voulais attendre un peu, pour être sûr, pour pas vous déranger, mais v’là, dix jours, ça pour sûr c’pas normal...

— Vous disiez qu’elle « traînait » parfois un peu à Rune, qu’entendez-vous par là ?

— Bah ! Parfois l’y traînait un peu plus qu’la s’maine, quoi, c’est qu’elle a ses copines là-bas, voyez, alors oui parfois l’y reste un jour d’plus. Mais trois jours ça jamais, elle sait que j’m’inquiète alors elle me f’rait pas ça !

— Merci pour ces informations, monsieur. Puisque l’affaire semble urgente, nous partirons dès que possible. Une dernière chose : savez-vous si votre femme a pour habitude de couper par les marais pour se rendre à Rune ?

— Ça je n’sais, c’est qu’j’y vais pas avec elle moi, à la Rune ! Mais l’est une femme sérieuse, pas l’genre à jouer aux imbéciles, ça non, alors v’là, j’y serais étonné. Y faut dire quand même qu’elle s’y plaignait pas mal d’son dos, qu’ça lui faisait des douleurs à la marche, alors, c’est pt’être bien vrai...

Léanne hoche la tête, retour au silence de ses habitudes discrètes, et fait volte-face. Gaëlle s’attarde une seconde de plus et rend à l’homme son regard fixe, intense, accablant. Ses tremblements ont repris, et le claquement de ses dents s’entrechoquant qu’il tente vainement de contrôler exprime toute son angoisse. Gaëlle se détourne à son tour. Soudain, il la saisit brutalement par le poignet. Elle sursaute et manque de le frapper par réflexe avant de planter ses yeux dans ses pupilles à nouveau.

— Mireille. Ma femme. Son nom, c’est Mireille. Vous y allez la retrouver, hein ? La ramener au bercail ? Promis ?

Voix chevrotante au bord des larmes, la main sur son poignet plus fébrile que jamais.

— Oui. Promis. On ramènera votre femme.

Puis s’éloigne. Derrière, la respiration lourde de l’homme perdure. Il ne s’en va pas, observe les deux femmes à qui il a confié l’avenir de la sienne encore de longs instants. Lorsqu’elle referme la porte derrière elle, il est toujours au portail.

— Règle numéro huit : le Traqueur ne promet jamais à ceux qui requièrent son aide car, de même que le médecin qui ne sait s’il pourra sauver son patient, sa profession est trop incertaine pour se risquer à compromettre sa parole.

Gaëlle soupire bruyamment et s’abstient de tout commentaire.

— De plus, les chances que sa femme ait survécu sont tout à fait infimes. Je pense qu’elle est déjà morte, à l’heure qu’il est.

Elle sent la flamme monter en elle et la retient. Réfléchir sa colère, hein... Et réfléchir ses propos, elle y a déjà pensé ?

— C’est horrible de dire un truc pareil. À quoi on sert, dans ce cas ?

— Horrible pour qui ? Pour cet homme qui ne m’a pas entendue, ou pour toi qu’il suffit de quelques mots pour décourager ?

Réponse à tout. Elle a toujours TOUJOURS réponse à tout. Prendre son mal en patience, respirer...

— Je pense que nous avons affaire à une sirène. Je ne disais pas ça pour te décourager mais par souci de te préparer à ce qui nous attend : les Sirènes sont les créatures les plus redoutables de notre région. Leçon numéro deux : Les Sorcières des marais, ou Sirènes, sont des êtres aquatiques qui prolifèrent dans les eaux croupies. Elles sont dotées d’une queue de poisson et d’un buste de femme, ainsi que de branchies et de poumons. Leur chant hypnotique attire leurs cibles hors des chemins battus, qu’elles cueillent alors, incapables de se défendre, avant de les noyer dans les marécages. Dans le meilleur des cas. Le sang de sorcière leur permet également d’user de magie noire, et leur force physique est considérablement plus importante que celle des humains. Récemment, le nombre de leurs victimes va croissant, mais je n’ai pas encore eu le temps de me pencher sur ce sujet. Il semblerait que l’heure soit venue. Boucle tes affaires, Gaëlle, et prépare-toi correctement. On part pour plusieurs jours dans les marécages.

***

— Hé ! Tu crois qu’il faut l’emmener à Arlette ?

Une voix très loin, la lumière très loin aussi. Tout flou. Les yeux encore clos, il écoute la deuxième voix qui lui répond.

— Ça va pas ? Il est peut-être dangereux. On le garde ici, et on l’interroge d’abord. Quelle idée de frapper comme un gros bourrin... Abruti ! On aura l’air malin s’il se réveille pas. Imagine qu’il soit de Vives-Eaux. Ou pire : de l’Inquisition ! ‘Parole...

— Barbe, regarde-le, c’est un gosse ! Tu crois vraiment que cette gueule d’ange nous causera du souci ? Et puis Arlette a dit : « pas d’initiatives. »

— Fais-moi confiance, bondiou, tes trois neurones ne nous sauveront pas cette fois, Valère ! Et j’ai appris à me méfier des gueules d’ange.

Il rit, puis répond :

— C’est de moi que tu parles ?

— Te donne pas tant d’importance gros lourdaud.

Une discorde, visiblement. Deux personnes ? Non, tiens, une troisième voix intervient :

— Mais Arlette e...elle...elle a dit ! Toi de TOUTE façon...tu veux jamais écouter Ar – lette. Tu fais que... QUE à ta tête, mais m-m-moi, je sais hein je SAIS : ça s’a-s’a...s’appelle la rivalitéfémini.

Le premier éclate de rire à nouveau.

— Bah ? Qui c’est qui t’apprend des mots compliqués comme ça, dis ?

— Écoutez les garçons, ce qu’Arlette a dit c’est bien mignon, mais là je m’en tamponne le coquillard, voyez. Elle a pas la réalité du terrain comme nous, là on a pas le choix. Et on peut pas non plus lui amener le premier péquenaud venu juste parce qu’il est louche. Vous êtes de toute évidence trop abrutis pour le comprendre, mais moi, le cerveau, je déclare : on le garde, point barre. ‘Parole...

Les voix se rapprochent et il entrouvre discrètement les yeux. La pièce où ils se trouvent est plongée dans une pénombre opaque, il n’y voit rien ou presque, sinon quatre silhouettes aux dimensions variables. La dernière renchérit à son tour :

— Le cerveau ! Ha ! Voilà qu’elle prend ses grands airs. Pardonnez ma bêtise, ô Madame, mais où exactement comptez-vous loger notre nouveau venu sans en informer personne ? Ne comptez pas sur moi pour partager mes rations, elles sont déjà suffisamment risibles.

— Toi le morveux, commence pas. Si t’es pas content, tu peux aussi rentrer chez t...

— Ohé ! On se calme, les affreux. L’invité vient d’ouvrir les yeux.

L’invité, c’est lui, et il vient effectivement d’ouvrir les yeux. Disposées en arc-de-cercle tout autour comme une assemblée prête à boire ses paroles inspirées, les quatre silhouettes se redressent et le plantent du regard. Il ne distingue les formes que vaguement, mais perçoit très nettement leur curiosité à son égard. Leur inquiétude aussi. Il se demande comment démêler les malentendus avec sa tête comme un verre sur le point de se briser. À l’arrière de son crâne qu’il ne peut pas toucher parce que ses mains sont fermement ligotées dans son dos, il sent une lourde bosse encore douloureuse. Par instants, sa vue se trouble et le décor vacille, il se sent plonger à nouveau, juste à temps pour mordre l’intérieur d’une joue et revenir au réel.

— Désolé p’tit gars, hein, pour ta tête... C’était pas mon idée, mais c’est vrai que t’es rentré chez nous à l’improviste alors, quoi, il a fallu improviser.

Celui qui parle est Valère, il reconnaît sa voix grave. Si c’est effectivement lui qui l’a frappé, Soa comprend mieux son état : le gaillard est dimensionné comme une armoire.

— Qu’est-ce que tu fous, Valère, c’est pas le plan là, t’as rien compris, comme d’hab ! Bon. Jill. Jill ? JILL ! Tu m’ouvres les rideaux, s’il te plaît. Non, pas le drap du lit. ‘Parole... Tu peux le faire, Jill. Allez, sur ta gauche. L’autre gauche. VOILÀ ! Merci bonhomme.

Éclatante, la lumière recouvre tout et l’éblouit violemment. Lorsqu’il ouvre à nouveau les yeux, les silhouettes se sont réorganisées : face à lui se tient la dénommée Barbe, manifestement la plus méfiante des quatre. C’est une femme de forme étrange, étroite et haute comme une tour, présence imposante, peut-être une trentaine d’années, et quelque chose d’accusateur dans ses yeux auxquels des sourcils froncés donnent un air méchant. Derrière elle, tripotant les rideaux avec un sourire béat, celui que Soa suppose être Jill. À l’inverse de Barbe, sa présence est si légère qu’on ne le remarque presque pas malgré son physique étonnant, tout en arrondis. Dans un recoin resté sombre, le dernier membre du quatuor se tait et l’observe ce faisant. Ses yeux sont d’un bleu aussi beau que froid, son air abscons sur un visage fin et gracieux, enfantin. Il a l’air jeune, plus jeune que lui peut-être ?

Soa réalise en jetant un œil à l’extérieur que, s’il est toujours dans le même bâtiment, il a changé de pièce : celle-ci se trouve à l’étage, et pas le premier. Ils sont dans les hauteurs de la ville.

— Bon, à nous. » Barbe face à lui, déterminée. À quoi ? Mystère. « Tu vas nous tout nous raconter gentiment, sinon le premier coup que t’as reçu sera un joli souvenir comparé à ce qui t’attend.

— Barbe... » Valère proteste, mais elle balaie son insubordination d’un revers sec de la main.

— Alors ? » Elle se rapproche un peu. « Qu’est-ce que tu fais ici ? C’est quoi, le plan ? Qui t’envoie ? Accouche, et dépêche-toi, je suis d’humeur impatiente.

Soa hésite. Que dire ? Il ne voit pas une trace des deux ombres qu’il a suivies dans la maison, pourtant elles sont la seule raison de sa présence ici. Faut-il mentir ? Non, il n’a pas suffisamment confiance en sa capacité à improviser une réalité sur le moment, alors que ses pensées sont encore confuses et que sa tête lui tourne. Il va falloir, une fois de plus, se contenter des faits.

— J’ai suivi deux silhouettes... des enfants. Ils se sont faufilés chez vous.

Barbe recule, surprise, ses yeux méchants virant vers l’incompréhension du « il se fout pas un peu de moi, lui, dis donc ? » Et pourtant non...

— ‘Parole... Mais tu vois bien qu’on est que tous les quatre ici ! Pas d’enfant, pas de silhouettes, rien.

— Oui, et c’est largement suffisant... » Yeux-bleus marmonne.

— Toi, la ferme. Je t’ai dit : c’est pas le moment d’en rajouter ! » Puis, s’adressant à nouveau à Soa : « T’es même pas foutu d’inventer un mensonge plausible, ou quoi ? On a encore pêché une andouille, ‘parole.

Au fond de la pièce, Jill cesse de jouer avec les rideaux pour se tourner vers Soa et le fixer brusquement. Son être tout entier semble s’être modifié, s’il était jovial et pataud, dans son corps difforme, il est devenu l’incarnation du sérieux et de la fermeté, implacable son regard, ardentes ses pupilles. Sous leurs lueurs, Soa est incapable de la moindre parole, de la moindre pensée. Il se sent mis à nu et paralysé.

— Moi... je crois. C’est vrai, c’est VRAI, y ment pas. » Son élocution est mauvaise, quelque chose dans la façon qu’il a de s’exprimer est inconfortable, manque de fluidité, il s’en est aperçu rapidement. Pourtant, en innocentant Soa, il ne bégaie pas un instant, et les mots viennent naturellement.

Décontenancée, Barbe scrute Soa un instant avant de se tourner vers Jill, qui a déjà cessé de s’intéresser à eux.

— Enfin Jill ça va pas non ? Qu’est-ce qui te prend là ? ‘Parole, si même toi tu te mets à perdre les pédales, me voilà seule dans ce souk...

Valère prend un air faussement outré et yeux-froids soupire en haussant les sourcils de dépit.

Mais enfin... Où a-t-il atterri ?

***

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