Chapitre 32

Par maanu

Tandis que Vioc se dandinait hors de son fauteuil, Julienne et Héléna échangèrent un regard interloqué. Il leur tourna le dos, alla vers une petite porte, de l’autre côté de la pièce, l’ouvrit et se pencha en avant, le haut de son corps disparaissant derrière le battant. Elles profitèrent de sa courte absence pour reposer au milieu de la table leurs tasses de grouilleuse, qu’elles avaient bien essayé de boire pour ne pas paraître impolies, mais dont elles trouvaient décidément qu’elle avait un goût de forêt.

    « Rane est par là ? » demanda Vioc, la tête toujours dans la pièce d’à côté, qu’elles ne voyaient pas.

    Elles n’entendirent pas la réponse, mais une seconde plus tard, le guetteux avait refermé la porte et s’était retourné vers elles.

    « Ma fille, leur dit-il. Quelqu’un est allé la chercher. »

    Sans plus d’explications, il revint s’enfoncer dans son fauteuil, reprit sa tasse, et avala deux longues gorgées avec un air de ravissement. Puis il y eut un silence, Vioc ne semblant pas vouloir dire quoi que ce soit avant que celle qu’ils attendaient ne soit là.

    Plusieurs minutes s’écoulèrent ainsi, durant lesquelles Julienne et Héléna, particulièrement mal à l’aise, s’efforcèrent de rester les plus immobiles et silencieuses possible, dans leurs fauteuils au cuir chuintant. Elles ne savaient que faire de leur regard, qu’elles ne pouvaient poser sur Vioc sans croiser ses intimidants yeux bleus, ni sur la pièce en désordre au risque de se sentir inconvenantes, et elles finirent toutes deux par fixer le vide, en direction de la table basse. Pendant ce temps, le Grand Giboyeur, entre deux rasades de tisane, continuait à les regarder, la mine vaguement intriguée, les paupières alourdies par l’attente.

    Deux coups brefs, étouffés, retentirent enfin à la porte. Vioc poussa aussitôt une exclamation pour inviter celle qui se trouvait derrière à entrer, et une grande fille apparut devant eux. Les cheveux courts, sombres et en désordre, elle avait la même apparence végétale que les premiers guetteux que les filles avaient rencontrés. Ses yeux bleus, qui tranchaient tant avec sa peau sombre, leur indiquèrent, au premier coup d’œil, que la nouvelle venue était bien Rane, la fille du Grand Giboyeur.

    Après un bref regard pour Julienne et Héléna, Rane déposa la longue lance qu’elle tenait à la main contre un mur.

    « Tu chassais ? lui demanda son père en la regardant faire, et en s’approchant d’elle.

    _Je partais, répondit laconiquement sa fille, la mine sombre. Qu’est-ce que tu veux ? »

    Elle se tourna de nouveau vers les filles, qui s’étaient un peu ratatinées dans leur siège, intimidées.

    Rane semblait jeune, et elles devinèrent que Vioc avait dû l’avoir tardivement. Elle lui ressemblait, et pas seulement par ses yeux : la plupart de leurs traits étaient identiques. Pourtant, elle n’avait pas son allure chaleureuse et aimable. Elle paraissait mécontente d’avoir été dérangée, et la façon dont elle regardait à présent Julienne et Héléna leur indiqua clairement qu’elle les en tenait pour directement responsables.

    « Je te présente Héléna et Julienne. J’ai oublié vos noms de famille, ajouta-t-il à leur adresse, vous m’en excuserez. Elles ont été appréhendées dans la forêt par quelques unes de nos sentinelles. Ils l’ont prises pour des détrousseuses, mais Julienne était en possession d’une pierre. Alors ils me les ont amenées. Figure-toi qu’elles affirment être Ysaure Lamarre et Stéphane D’Elsa. »

    Aussitôt, Rane eut un soufflement narquois. Elle haussa un sourcil railleur dans leur direction.

    « Sans blague, dit-elle. Et laquelle de vous deux est notre future reine ? »

    Prise de court, Héléna n’osa pas se manifester.

    « C’est Claude Gérard qui les envoie, poursuivit Vioc. D’après ce qu’elles m’ont raconté, il leur aurait révélé leur véritable identité seulement hier, et elles sont arrivées par l’Abyssyba il y a quelques heures.

    _Ça, c’est ce qu’elles disent, rétorqua Rane.

    _Je ne crois pas qu’elles mentent, répondit son père. Tu as dû sentir le sol trembler toi aussi, non ? Les poisseuses les auraient empêchées de traverser si elles avaient été dangereuses. Je les crois de bonne foi.

    _Les fous ne sont pas forcément dangereux, et ils sont généralement de bonne foi.

    _J’ai aussi confiance en Claude Gérard, poursuivit Vioc. Je ne l’ai rencontré qu’à de trop rares occasions, mais il m’a toujours fait une très bonne impression. Si c’est vraiment lui qui les a envoyées, alors c’est qu’il est vraiment persuadé qu’elles sont ce qu’elles prétendent.

    _Ce qui ne veut pas dire qu’elles le sont effectivement. »

    Vioc opina.

    « C’est ce que je pense aussi, approuva-t-il. Il a pu être trompé, d’une façon ou d’une autre. J’ai vraiment beaucoup de mal à croire que cette histoire puisse être vraie. »

    Julienne et Héléna, qui avaient une fois de plus été oubliées dans un coin pendant que les guetteux discutaient entre eux de leur sort, comme si elles n’avaient pas été présentes, furent à la fois soulagées et inquiètes de voir Vioc et Rane mettre fin à leur conciliabule et reporter leur attention sur elles.

    « Je leur ai dit que j’avais peut-être un moyen de prouver – ou d’infirmer – ce qu’elles avancent. C’est pour ça que je t’ai fait venir. »

    Rane fronça des sourcils intrigués, et le suivit tandis qu’il s’éloignait de la porte pour se rapprocher des fauteuils.

    « Tu m’as dit plusieurs fois, poursuivit Vioc à l’adresse de sa fille, que tu te souvenais bien des visites que nous faisaient les Lamarre, lorsque tu étais petite. Ils prenaient toujours le temps de venir me saluer, quand ils devaient se rendre au Palais. Parfois ils avaient leurs enfants avec eux, et vous jouiez ensemble. Tu avais le même âge qu’Amaury. Vous vous entendiez très bien tous les deux. Je me souviens de vous, courant partout dans la résidence et à travers les rues, dans les pattes de tout le monde. Et la petite Ysaure vous suivait partout, même si elle peinait à tenir votre rythme. Elle vous ennuyait, vous cherchiez toujours à la semer. Mais tu l’as tout de même bien connue, tu connaissais les traits de son visage. Bien mieux que moi, je dois l’avouer. Je ne me suis jamais vraiment intéressé à ces deux enfants… Peut-être, Rane, pourras-tu nous dire si tu reconnais la petite Ysaure, dans le visage de Julienne ? »

    Héléna, pendant le récit de Vioc, avait tourné un regard troublé vers Julienne, et avait été surprise de constater que celle-ci était demeurée de marbre. L’histoire que racontait le Grand Giboyeur n’avait rien remué en elle, elle ne pouvait pas croire qu’elle ait pu un jour pénétrer dans ce tronc d’arbre époustouflant, rencontrer des êtres aussi éberluants que les guetteux, et ne pas en garder le moindre souvenir.

    Rane, avec un soupir impatient, avait accepté, encouragée par son père, de s’avancer un peu vers elle, et de la regarder dans le blanc des yeux.

    « Prends ton temps, lui recommanda Vioc avec une certaine nervosité. C’est vraiment très important. »

    Julienne, durant cet examen qui n’en terminait plus, avait de plus en plus envie de disparaître entre deux bourrelets de son fauteuil.

    _Ça fait trop longtemps, protesta Rane, qui visiblement n’en pouvait plus non plus. Et comme tu l’as dit, je me fichais de cette gamine. Je ne l’ai jamais vraiment regardée. Je pourrais reconnaître Amaury sans le moindre problème, mais Ysaure… Là, c’est autre chose. »

    _Alors dis-moi l’impression qu’elle te fait, insista le Grand Giboyeur. Qu’en dit ton instinct ? Quand tu regardes ce visage, est-ce qu’il te semble l’avoir déjà vu, ne serait-ce qu’une seule fois ? »

    Rane, avec un énième soupir, accepta de regarder Julienne encore quelques secondes, avant de hausser les épaules et d’affirmer, le ton impatient:

    « Je n’avais jamais vu cette fille avant aujourd'hui. »

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