Chapitre 31 : un repas entre amis

Notes de l’auteur : Bonne lecture ^^

L’heure du dîner sonnait lorsque Mathilde pénétra seule dans la salle à manger. Quatre tables rondes attendaient les convives, ainsi qu’une table centrale où s’étalait un buffet de plats fumants. La jeune fille se munit d’un plateau et remplit son assiette d’une petite cuillerée de ragoût odorant et de riz blanc. Le nœud dans son estomac la dissuadait de prendre plus.

Rok avait quitté l’infirmerie avant elle et Mathilde le repéra dans un coin de la salle, terminant son repas à la hâte. Il était seul, comme d’habitude. Parfois, Hans mangeait en sa compagnie, mais Mathilde n’avait jamais vu que des Roturiers assis à sa table. L’unique Noble que Rok semblait tolérer était Kaleb, dont la lignée Dilkarienne était si mineure et désargentée qu’il aurait tout aussi bien pu être Roturier.

Mathilde avait essayé de le rejoindre, au début, mais peu importe les efforts qu’elle avait faits pour entamer la conversation, le géant lui avait opposé un mur de silence obstiné. Aujourd'hui plus que jamais, Mathilde n’avait aucune envie de renouveler l’expérience. Elle n’avait pas l’énergie, et sa tempe s’embrasait au moindre mouvement. Elle sentait le bleu consumer sa peau, enfler au point de fermer un de ses yeux à demi.

Elle ne lui en voulait pas… enfin si, un peu quand même. Par sa faute, elle allait se traîner un visage tuméfié pendant plusieurs jours. Elle voulait bien admettre qu’elle l’avait elle-même frappé dans une zone sensible, mais c’était un accident. S’il ne l’avait pas autant poussée dans ses retranchements pendant leur combat, cela ne serait jamais arrivé. Pour une fois, elle tira une certaine satisfaction à le voir manger seul.

Mathilde se dirigea vers sa table habituelle, où Galis, Luisa, Lalëy et Hans discutaient avec animation. Ils se turent en la voyant, et son cousin écarquilla les yeux.

— Comment t’es-tu fait…

Ses yeux glissèrent jusqu’à Rok, et il bondit sur ses pieds.

— Il a recommencé !

Mathilde posa d’un geste vif son plateau sur la table, attrapa la manche de Galis et le retint in extremis avant qu’il ne se jette sur le géant.

— Du calme, je vais bien.

— Tu rigoles ? Tu as une tête affreuse ! Cette brute ne peut pas continuer à s’en tirer en te mettant dans cet état.

Mathilde solidifia sa prise sur la chemise de Galis. Il n’était pas question de les laisser se battre à nouveau. Lady Tymphos se ferait une joie de leur donner une punition collective, et cela ne changerait rien à leur problème.

— Je t’ai dit que j’allais bien ! insista-t-elle d’un ton ferme. Ce n’est qu’un gros bleu, rien de plus. Rassieds-toi.

Galis obéit en maugréant.

— Je ne sais pas comment tu fais pour le supporter.

Mathilde posa son plateau et s’assit entre son cousin et Luisa.

— Je ne le supporte pas, je le subis. Et je crois qu’il n’en pense pas moins de son côté.

— Il ne fait donc aucun effort pour votre équipe ? s’indigna la Sandéenne, qui fixait la tempe de Mathilde avec une expression horrifiée. Comment peut-on faire une chose pareille au visage d’une jeune fille ?

Luisa da Fontana ne supposait jamais le mal chez quiconque. En plus d’être d’une beauté à couper le souffle, elle était l’incarnation de la naïveté bienveillante. Elle maternait tout le monde dans la classe et le Katchynien était le seul à avoir rejeté son aide et son attention en bloc. Même après un mois, elle restait sous le choc.

— Ce n’est pas qu’il ne fait aucun effort, nuança Mathilde. Il travaille peut-être plus que moi et Galis réunis. C’est juste qu’il ne nous aime pas.

— Il se pense assez bon pour réussir seul ! gronda Galis en mâchant rageusement un morceau de ragoût.

Mathilde dodelina de la tête. Ce n’était pas tout à fait vrai. Rok ne se pensait pas à la hauteur, et pour cette raison, il mettait les bouchées doubles pour s’imprégner de leurs leçons complexes de politique, d’histoire et de stratégie. Contrairement à Galis et elle, qui avaient tous deux reçu un excellent enseignement, il partait de zéro. À l’autre bout de la table, Hans prit sa défense.

— Je suis sûr qu’il ne pense pas comme ça. Il est peut-être intimidé de se retrouver face à vous deux.

Il avait à peine fini sa phrase que Lalëy éclata de rire.

— Tout le monde n’est pas aussi poltron que toi ! Franchement ? Rok, timide ? Dans tes rêves !

Le rouquin rentra la tête dans les épaules.

— Les Nobles peuvent être assez écrasants par leur présence, grommela-t-il à mi-voix, et je ne suis pas poltron.

L’hilarité de la Yolmarine s’accentua et elle lui donna une grande tape dans le dos.

— Parle pour toi ! Les Nobles ne t’écrasent que si tu les laisses faire. Et puis, regarde un peu Luisa.

Elle lui désigna son amie avec un air fier.

— Elle a beau être Noble, son cœur est celui d’une Roturière !

La Sandéenne forma un sourire hésitant, incapable de discerner si c’était un compliment pour elle, ou une critique des autres. Pour sa part, Mathilde soupçonnait Lalëy d’avoir volontairement placé une ambiguïté sur ses mots. La Yolmarine avait une tendance provocatrice, malgré son amitié sincère envers Luisa. Galis retrouva son sourire en coin et se rejeta en arrière sur sa chaise.

— Eh bien merci, ça fait plaisir. Qu’est-ce qu’un « cœur de Noble », selon toi ?

— Lorsqu’on est Roturier, on n’a pas d’orgueil mal placé, répliqua Lalëy en lui renvoyant son air moqueur à la figure. Luisa ne nous a jamais regardés de haut. Toi oui.

Les lèvres de Mathilde frémirent en un bref sourire. La Yolmarine ne se laissait pas impressionner par les Nobles, et prenait un malin plaisir à souligner leurs défauts avec une franchise redoutable. Rien que Galis redoute, cela dit.

Au contraire, son cousin adorait s’engager dans d’interminables joutes verbales avec elle. Peut-être était-ce sa franchise qui l’amusait, ou plutôt ce ton sarcastique qu’ils avaient en commun… Toujours était-il qu’une fois lancés, ces deux-là n’étaient pas prêts de s’arrêter. Prenant un air innocent, Galis haussa les sourcils et se tourna vers sa cousine.

— J’ai fait cela ? Moi ?

Mathilde se concentra sur son assiette pour éviter son regard.

— Un peu. Disons que tu t’amuses souvent d’eux.

— Mais je ris de tout le monde ! Et probablement plus du trio de prunes que de quiconque !

Mathilde pouffa en entendant le surnom que Galis donnait aux Mauves et faillit s’étrangler avec sa bouchée de riz. L’espace d’un instant, elle avait imaginé la tête de Fineas s’il avait eu connaissance de ce sobriquet. Il aurait explosé de rage, c’était une certitude.

Cela n’aurait fait qu’amuser l’Ilarnais cependant : il riait de tout et de tout le monde, et personne, pas même Mathilde, ne faisait exception. Parfois, c’était bienvenu pour alléger l’atmosphère, mais cela pouvait aussi devenir agaçant à la longue. Luisa secoua la tête, les sourcils froncés.

— Tu ne devrais pas parler d’eux ainsi, ils sont très gentils.

— Pour toi, nous sommes tous des enfants de chœur, Luisa, répliqua Galis en agitant sa frange. Tu n’es pas vraiment objective.

— Toi non plus. Tu devrais faire preuve de plus de bienveillance.

Galis s’esclaffa de plus belle, comme en réponse à une excellente plaisanterie.

— Plus gentil avec Hans, d’accord. C’est un bon gars, bien qu’un peu trouillard… Mais avec les prunes ? Ils sont trop ridicules pour que je me retienne.

Hans, la tête entre ses bras, le fusilla de ses yeux vert sapin.

— Est-ce que vous pourriez arrêter de me traiter de trouillard ou de poltron à tout bout de champ ? On dirait que vous le faites exprès…

Il n’y avait qu’à regarder la tête de Lalëy et Galis pour comprendre que c’était le cas. Le rouquin soupira et enfouit son nez dans sa chemise.

— Vous êtes insupportables…

Comme il avait fini de manger, Hans se leva de table.

— Bon, c’est pas tout ça, mais j’ai rendez-vous avec Lady Tymphos pour mon entretien.

Il pâlissait sous ses taches de rousseur, mais les quitta tout de même d’un pas digne, suivi des regards compatissants de sa tablée. Hans n’avait aucun bon résultat en matières théoriques, et il avait à peine la moyenne pour les matières physiques… il allait passer un sale quart d’heure.

Mathilde et Luisa restèrent seules spectatrices du concours de piques que se lançaient Galis et Lalëy. Peu importait le sujet, ces deux-là ne se lassaient pas de se taquiner l’un l’autre. Si Mathilde prenait parfois part à leurs débats, ce soir elle préféra engager la conversation avec Luisa, qui avait le mérite d’être plus reposante. La belle Sandéenne lui manifesta aussitôt son inquiétude.

— Combien de temps vas-tu garder ce bleu ? Il est énorme !

— Quelques jours. Peut-être une semaine.

Elle secoua la tête avec incrédulité.

— Je ne sais pas comment tu fais pour supporter des blessures pareilles.

Son ton un peu mélodramatique fit sourire Mathilde. Luisa exagérait souvent dans ce genre de situation.

— Ce n’est pas grand-chose, tu sais. Il ne m’a rien cassé.

— Il faut que tu parles à ton Tuteur de ce que Rok te fait, insista-t-elle.

Mathilde haussa les épaules.

— Oh, il est déjà au courant qu’il y a de l’eau dans le gaz dans notre équipe, crois-moi. Ça l’énerve prodigieusement d’ailleurs.

— Il faut pourtant faire quelque chose, ou il te réduira en morceaux ! Heureusement que Malik ne vous a pas mis en binôme en lutte à mains nues.

Mathilde tressaillit. Elle avait mordu trop fort dans son morceau de viande et tous les muscles du côté droit de son visage avaient protesté en même temps. Elle ferma les yeux, tentant d’ignorer la douleur.

— Ça ne l’empêche plus d’en venir aux mains apparemment…

Elle n’osait même pas imaginer à quoi ressemblerait une lutte sans armes avec ce géant. Il lui suffirait d’une seconde pour l’immobiliser, vu qu’il pouvait la soulever à une main sans aucun problème. Mathilde frissonna. Les épées suffisaient déjà à peine à lui octroyer des victoires, alors sans elles… Luisa posa son menton dans le creux de ses mains.

— Je me demande où il a appris à se battre comme ça. La hache n’est pas une arme conventionnelle.

Mathilde passa une main sur les bandages qui entouraient ses poignets.

— Lady Thiang a parlé des guerres de clans de son île, il a peut-être dû apprendre sur le terrain.

Luisa frissonna.

— Crois-tu qu’il ait obtenu sa cicatrice au combat ?

— Je n’en sais rien. Il ne parle jamais de lui, et… j’ai trop peur de poser la question.

La Sandéene l’entoura de son bras comme pour la rassurer.

— Je te comprends, il me glace le sang à chaque fois que je croise son regard. Il paraît sans cesse sur le point de nous briser en deux.

— Hum… c’est vrai qu’il a le regard froid, tempéra Mathilde en se dégageant doucement, mais je ne crois pas qu’il nous veuille vraiment du mal. S’il voulait seulement accepter de nous parler, je suis sûre que les tensions disparaîtraient.

Luisa fit la moue.

— Et c’est moi qui suis optimiste… tu penses vraiment ce que tu dis ? Qu’une conversation réglerait tous vos problèmes ? Mathilde, pour qu’une équipe fonctionne, il faut que tous les membres y mettent du leur… et Rok ne veut rien avoir à faire avec vous.

Mathilde grimaça. Peut-être qu’elle se faisait des illusions, après tout ? Luisa avait raison, Rok ne recherchait ni leur compagnie ni leur soutien. C’était l’opposé de ce dont leur équipe avait besoin pour s’unir.

Pourtant, elle avait le sentiment de se montrer injuste, comme si elle n’avait pas assez fait d’effort. Avait-elle seulement essayé de comprendre pourquoi Rok se comportait ainsi ? Lui avait-elle demandé la raison de son dédain envers les Nobles ? Elle aurait voulu pouvoir mettre les choses à plat d’un coup, pour enfin aller de l’avant… Mais était-ce seulement ce que désirait Rok ?

Mathilde repoussa son plateau loin d’elle. Ces pensées lui avaient coupé l’appétit.

— Tu sais, dit Mathilde en songeant à leurs premières interactions au cours du parcours d’obstacle de Sir Malik, peut-être que c’est de notre faute, à Galis et moi. Nous ne l’avons pas particulièrement bien accueilli.

Luisa secoua ses cheveux bouclés, qui rebondirent en cascades sur ses épaules.

— Ne te blâme pas. Après tout, c’est un bar… Je veux dire, ce n’est pas dans sa nature de se préoccuper des autres. C’est un… solitaire. La responsabilité de votre discorde n’est pas sur tes épaules.

Mathilde évita son regard. Luisa s’était rattrapée à temps, mais il n’était pas dur de compléter son mot. « Barbare ». Elle entendait ce mot partout, dès que Rok était dans les parages, ou qu’il était question de Katchyn, surtout dans la bouche de Fineas.

Dans celle de la Sandéenne, il sonnait faux, mais il était aussi révélateur d’une chose : l’avis sur le géant était unanime. Même la belle et naïve Luisa en était venue à ce genre de lapsus… Mathilde soupira. Elle n’aimait pas ce mot.

— Peut-être pas entièrement, c’est vrai, céda-t-elle.

— Ce n’est pas parce qu’on est né dans une culture violente qu’on a la permission de ruiner le visage d’une jeune fille, appuya Luisa, le front plissé par une sincère inquiétude. Si tu tiens à tes os, tu suivras mon conseil et en parleras à Artag.

Mathilde dodelina de la tête et se leva, son plateau dans les bras.

— Je le ferais, et même tout de suite. Artag m’attend, il faut que j’y aille.

Après avoir souhaité le bonsoir à sa tablée, Mathilde quitta la salle à manger et se dirigea vers les escaliers qui la mèneraient au bureau de son Tuteur.

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Aryell84
Posté le 04/07/2021
Hello!!!
Je rattrape mon retard ;)

Je n'avais pas de remarque particulière sur le chapitre précédent dont je n'ai pas fait de commentaire, mais je l'ai beaucoup aimé, notamment le personnage de Mrs Titus :)

Ce chapitre-ci, est très sympa, on goûte un peu l'ambiance de camaraderie qui s'est formée avec certains des camarades de Mathilde, et ça fait du bien de voir que les relations qu'elle noue ne se limitent pas à l'échec de Rok... et c'est très intéressant de voir que tout le monde a le même avis sur Rok, car ça complique les choses: plus les autres le considèrent comme un solitaire et un "barbare", plus ça va être difficile pour lui de sortir de ce rôle... Et Mathilde est très attachante à chercher des raisons de leur inimitié dans son propre comportement plutôt que de chercher à tout lui mettre sur le dos!

Une mini remarque:
- « Hans la tête entre ses bras, le fusilla de ses yeux » → j’avoue que je ne voie pas trop la position de Hans, s’il avait la tête entre ses bras (genre sur la table) il ne pourrait pas les regarder

Des bisous et je continue <3
Emmy Plume
Posté le 13/07/2021
Coucou Aryell84 ^^

Merci pour tes remarques et ton commentaire. Ton enthousiasme me réjouit.

A propos des personnages, c'était aussi pour moi un plaisir de donner une perspective sur l'évolution de la relation des Filleuls après un mois de vie commune.

Tu as raison, les groupes se sont formés, et le danger de les voir se figer est présent... mais je n'en dirais pas plus ;)
Je suis contente en tout cas de constater que Mathilde te plait toujours autant, et oui c'est dans sa nature de se poser BEAUCOUP (trop) de questions XD

A bientôt dans un nouveau chapitre ! =^v^=

Emmy
Hastur
Posté le 29/06/2021
Hello ! Avec du retard me voici !

C'est très sympathique de les voir se lancer des petites piques pendant le repas, d'avoir leurs inquiétudes, de voir le caractère de chacun s'exprimer face à l'évocation d'un évènement et d'un sujet épineux comme le comportement de Rok. On retrouve une bonne ambiance étudiante, faite des inquiétudes "légères" relatives à leur quotidien.

Ah ah le prochain chapitre promet ! Artag sera là :D

J'ai repéré une faute étrange qui est faite à deux reprises, si bien que je doute de moi-même du coup x) :
"et de ris blanc"
riz ?

"avec sa bouchée de ris"
riz ?

Voilà voilà :)

Je vais lire le prochain chapitre sous peu !

A bientôt !
Emmy Plume
Posté le 06/07/2021
Coucou Hastur !

T'inquiète pour le retard, je ne suis pas mieux de ce côté là ^^' En tout cas, je suis heureuse de te retrouver !

Pour moi qui aime écrire les interactions entre personnages, ce chapitre était un plaisir et je suis contente que tu l'ais apprécié.

Rok? un sujet épineux ? Naaaaan XD

Et tu as raison, c'est bien "riz" et pas "ris" (comment j'ai pu la laisser passer celle-là !)

Encore merci pour ton commentaire et à bientôt =^v^=

Emmy
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