Chapitre 31 : Pris par surprise

Par Mary

XXXI

PRIS PAR SURPRISE

 

 

 

 

La mâchoire douloureuse tant il avait serré les dents, Alban avait fixé Louis tout du long. Il l’avait écouté raconter, bouffi d'orgueil et de suffisance, comment il avait tué le Naufrageur, ses parents, et toutes les personnes qui auraient pu s'avérer gênantes.

Avec Erin, ils avaient convenu qu’Alban resterait en retrait pour ne pas trop attirer l’attention sur lui, du moins au départ. Il n’avait rien pu promettre. Surtout, il n’avait pas imaginé combien cela lui coûterait de garder son calme. En apparence, en tout cas. Il n’avait cependant pas pu s’empêcher d’intervenir, tant tout le mettait hors de lui : l’attitude de Le Bardelier, le luxe des lieux, des tapis aux meubles, jusqu’au lustre insolent qui diffusait une lumière si douce pour un homme aussi infâme. Même ses compagnons. Ils écoutaient patiemment, impassibles, alors qu’en lui la tempête grondait. Il sentait qu’il transpirait, son cœur battait bien trop fort, ses mains tremblaient. Il avait envie de hurler. Les rares fois où il avait ouvert la bouche, il avait entendu une voix rauque qu’il ne connaissait pas. D’ailleurs, il ne se reconnaissait pas dans cette rage bouillonnante et cela ne faisait qu’attiser sa haine.

Il aurait voulu bondir sur Louis comme une bête furieuse. Mordre ces mains qui signaient les ordres de mission, griffer ce dos qui se couchait avec satisfaction tous les soirs, lacérer ce visage si distingué et arracher ces boucles blondes qui ne convenaient pas à un monstre pareil.

Il sortit de son état second quand le Capitaine sursauta.

— Quelque chose ne va pas.

Des gardes surgirent de derrière la tapisserie et envahirent le bureau. Ils devaient être une dizaine !

En un battement de cils, Erin se jeta sur Louis. Killian et La Bombarde s’occupèrent de ceux qui arrivaient par la droite tandis qu’Alban et les jumeaux se positionnaient face aux autres.

            L’un des gardes fonça sur Alban. Malgré son jeune âge, il ne plaisantait pas. Armé d’une épée d’une forme inhabituelle, presque oblongue, il engagea immédiatement le combat sur le flanc. Alban para, mais légèrement trop tard. Il perçut le sifflement de la lame à quelques pouces de son oreille. Sa veste se déchira aux entournures.

            Pas en reste, Alban fit quelques pas de côté pour tourner le dos au mur. L’autre frappa, encore et encore, mais le jeune homme parait coup après coup, ferme sur ses appuis. Son adversaire s’agaçait.

            Il rata finalement une offensive qui le déséquilibra. Alban profita de l’occasion et le désarma en trois attaques bien senties. Il l’acheva en lui balançant son coude au visage. Le garde tomba à genoux, le nez en sang.

            Hagard, Alban redressa la tête et ôta sa veste. Sans s’en rendre compte, il s’était déplacé à travers le bureau. L’odeur écœurante du sang et de la transpiration remplissait progressivement la pièce. Le Capitaine faisait toujours face à Louis. C’était la première fois qu’il la voyait se battre. On aurait dit un chat sauvage, les mouvements vifs et souples, tout en ondulations, des exclamations comme des feulements alors que ses assauts semblaient aussi féroces que ceux des meilleurs combattants du Lotus.

             Les jumeaux se trouvaient déjà aux prises avec trois adversaires, mais un quatrième, grand et barbu, arrivait dans le dos de Paul. N'obéissant qu'à son instinct, Alban enjamba un des gardes gémissants laissés au sol par La Bombarde. Il attrapa l’assaillant par le col arrière de son long manteau et le jeta en arrière alors que la pointe de son sabre allait transpercer l’épaule de Paul. L’élan les entraîna tous les deux devant la cheminée. Alban se releva le premier, la respiration saccadée.

            Le garde se remit sur ses pieds. Les yeux renfoncés sous d’épais sourcils bruns, il se tenait prêt à en découdre en y prenant manifestement un certain plaisir. Ils échangèrent quelques passes agressives malgré l’espace limité. Cet adversaire s’annonçait bien moins facile que le précédent. Il avait l’air trop détendu.

Il frappa à nouveau, bien plus fort. Alban n’avait pas été assez vigilant. En réfléchissant, le jeune homme avait relâché sa posture. Le soldat attaquait toujours plus vite par petits coups imprévisibles. Heureusement qu’Alban était vif car il esquiva deux ou trois assauts qui auraient bien pu le traverser de part en part. Déstabilisé, il se contentait de parer pour de rester en vie. Le bruit du métal contre le métal, les heurts contre les meubles. Les plaintes. De qui ? Il n’avait aucun moyen de savoir où les autres en étaient. Son rival était rapide, il testait ses déplacements. Il voulait le coincer. Alban devait se sortir de là. 

Il allait se laisser faire. Le jeune homme tourna légèrement sur la gauche pour lui donner une opportunité. Son adversaire saisit sa chance et Alban buta contre un pied de chaise. Il se retrouvait piégé près de la table. Parfait.

            Il attaqua. Le garde ne s’y attendait pas, fit un pas en arrière en bloquant son sabre puis riposta. Alban resta stoïque dans sa parade, fit mine de faiblir avant de feinter. L’autre, qui ne l’avait pas vu venir, recula encore, le talon contre le rebord de l’âtre. Il tenta de reprendre l’avantage, mais s’il y avait bien une chose qu’Alban maîtrisait suite à son entraînement avec Killian, c’était maintenir consciencieusement sa position. Il ne bougeait presque plus et se contentait de contrer les assauts.

Encore un tout petit peu, rien qu’une minute.

            Ça sentait le brûlé. Des flammèches constellaient le bas du manteau du garde, en toile de chanvre. Quand la chaleur intenable lui remonta dans le dos, il perdit sa concentration une fraction de seconde pour s'éloigner de la cheminée.

            Alban frappa sans état d’âme. Il lui taillada la main et le haut du poignet. Un filet de sang se mit à couler de la blessure. L’homme desserra sa prise sur la poignée de son sabre, qui tomba à terre. Il s’écarta de la cheminée et étouffa les flammes de son vêtement.

            Tout alla très vite. Le soldat fulminant roula sur le côté, sortit de sous son manteau un énorme coutelas et se jeta sur Alban en visant la poitrine.

            La lame étincelante s’arrêta à quelques pouces de son cœur. Par réflexe, Alban avait attrapé le bras du garde. De l’autre main, il lui appuya sur l’épaule. Il tordit si fort qu’on entendit un craquement atroce et sinistre au milieu de la chair. L’homme s’effondra en criant.

             Encore essoufflé, Alban chercha frénétiquement ses compagnons du regard. Killian renfilait son tricorne d’un geste nonchalant, la veste à peine froissée. La Bombarde, en revanche, s’extirpait avec difficulté de sous un sabreur inanimé. Il traîna une jambe derrière lui et s’assit contre le mur, la joue en sang. Entre deux halètements, il expliqua :

— Cheville. Mal tombé.

Il déchira un bout de sa chemise et s’essuya le visage avec. De l’autre côté, les jumeaux se tenaient par la main, couverts d’un sang qui n’avait pas l’air d’être le leur. Paul s’inquiétait de Thibault qui se tenait les côtes en grimaçant. Quand Killian fit mine de s’approcher, il protesta :

— Non, c’est rien. J’ai reçu un mauvais coup de pied, ça va passer.

Alban tourna la tête. Le Bardelier se tenait acculé au mur, désarmé, le bras droit blessé et le regard furibond. En face de lui, Erin reprenait sa respiration. Sa lèvre fendue commençait déjà à gonfler et laissait échapper des gouttelettes écarlates, mais cela ne l’empêchait pas d’arborer un sourire cruel.

— Tu as perdu la main, Louis, railla-t-elle. La vie de bureau ne te réussit pas.

— Maintenant, quoi ? Tu vas t’en aller tranquillement après m’avoir tué ? Ou alors tu vas me dénoncer, peut-être ?

En une torsion de poignet, Erin rapprocha encore sa rapière.

— Pourquoi pas ?

Louis ricana. La fureur d’Alban augmenta d’un cran. Il en avait assez de rester derrière. Assez qu’on le protège.  

— Tu penses vraiment qu’on croira une femme ? rétorqua l’armateur.

— Ton plan n’a marché qu’à moitié, Louis. Mon père est mort, mais j’ai en ma possession une certaine chasse-partie qui devrait beaucoup intéresser l’Amirauté.

Pour la première fois, Le Bardelier perdit sa contenance et pâlit.

— C’est impossible. Elle a brûlé il y a des années, je m’en suis assuré !

Alban remonta ses manches. Il en avait assez de se taire.

— Elle n’a pas brûlé, Louis, murmura le Capitaine en se délectant de chaque syllabe.

— ET MOI NON PLUS ! explosa enfin Alban.

Les joues empourprées, il récupéra le coutelas du garde par terre. En deux enjambées, il s’interposa entre Erin et Louis et lui plaqua la lame sous la gorge.

— ON ME CROIRA MOI !

Il mit son bras couturé d’éclairs sous le nez de Le Bardelier qui articula :

— Qui es-tu ?

— Alban arrête ! lui intima Erin. Sa voix tremblait. Avait-elle peur ?

— Je suis le fils Taleg ! J’étais dans la maison cette nuit-là, j’ai tout vu ! J’ai vu l’homme jeter le baril de poudre et s’en aller comme le dernier des lâches ! J’ai entendu les hurlements de ma mère à travers les flammes ! Je garderai à vie les cicatrices sur mon bras ! Tout ça pour qu’il garde son nom et sa fortune ? Non, je n’arrêterai pas ! Autant en finir tout de suite !

— Alban, insista le Capitaine d’une voix douce. Il n’en vaut pas la peine. Tu ne mérites pas de mener une vie d’assassin.

— Vous non plus ! cria Alban tout à sa colère.

Ses yeux s’embuèrent alors qu’il formulait la question qui le hantait depuis des années :

— Pourquoi suis-je toujours en vie ? Et le Capitaine ? Pourquoi avoir tué tout le monde sauf nous ?

            Il appuya un peu plus fort. Il avait tellement envie de le faire. Il suffirait d’un geste…

            C’était un sentiment affreux, plein de violence et de noirceur.

            D’une noirceur qu’il ne possédait pas.

            Cela le désolait, mais au fond de son cœur, il savait qu’il n’en serait pas capable. Il ne pourrait pas vivre avec.

Une voix connue s’éleva dans son dos. La voix de quelqu’un qui ne pouvait pas être ici.

— Alban. Lâche ça, tu veux ?

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Pluma Atramenta
Posté le 26/08/2020
Salutations, Mary !
Tu as appelé ce chapitre "Pris par surprise", et ce n'est pas pour rien. Cela correspond formidablement bien à son contenu mais aussi au compte-rendu de mes émotions. Comme le dit Isa, c'est très difficile de raconter un combat où il y a plusieurs duels en même temps. Et pourtant, tu gères comme une pro ! (Comme une pro ? Mais que dis-je ! Tu ES une pro !) Tu es beaucoup dans l'action et pourtant, ton action reste tout de même "descriptive" ; et les actions-descriptives, ce sont clairement mes préférées !
J'ai également beaucoup aimé le chapitre précédent, ou on voit le point de vue du Le Bardelier. C'est très intéressant, c'est toujours plaisant de se glisser dans la peau de l'antagoniste quelques instants...
Je sens que nous atteignons le dénouement, et cette fin de chapitre me fait frissonner ! "— Alban. Lâche ça, tu veux ?" Alors ça, c'est vachement bien joué. J'ai ma p'tite idée du parleur, mais je ne te la soumettrai pas (Na !) car j'ai trop peur de me tromper... x)
Tout se déroule avec fluidité, c'est vraiment parfait et j'ai vraiment hâte de voir comment se terminera cette histoire.... Bravo à toi ! <3

Que l'imagination soit avec toi !
Pluma.
Mary
Posté le 27/08/2020
Merci beaucoup Pluma !
Oui ça bouge pas mal dans ce chapitre. Contente que ça te plaise toujours autant, merci pour ton commentaire !

À bientôt pour la suite, et certainement la fin, car tu t'en approches à grands pas.
Isapass
Posté le 20/10/2019
Bravo pour le combat : c'est très difficile de raconter un combat où il y a plusieurs duels en même temps sans que ça fasse trop "mis en scène" ou figé. Or, tu t'en tires très bien ! C'est haletant et on a vraiment cette impression d'action partout dans la pièce. J'ai quand même deux petites remarques : 1) j'ai trouvé l'action où Alban manœuvre pour coincé le garde dans la cheminée un peu longue et un peu trop "tadaaa", à cause des petits artifices dont tu te sers pour faire monter la tension (les petites phrases genre "Il eut une idée" ou "c'était maintenant", et les retours à la ligne, par exemple). Le texte est "autoportant", tu n'as pas besoin d'en rajouter à mon avis : laisse couler avec des phrases courtes et précises et ça donnera encore plus de ressors.
2) On n'a pas l'impression qu'il y a douze gardes, quand on fait le bilan à la fin : les duels gagnés par les uns et les autres, les blessures, etc... j'ai eu la sensation qu'il manquait des gardes. Peut-être que tu pourrais dire qu'il y en a 8 ou 9, ce serait déjà pas mal, non ?
Sinon, je trouve intéressant le fait qu'Alban ne se reconnaisse pas dans la haine qu'il éprouve (ça fait très star wars, le côté obscur et tout ;))
Et enfin, le cliffhanger : je suis sûr que c'est Martial qui est là, et que Yann et lui ne font qu'un !

Vivement la suite !
Bises
Mary
Posté le 20/10/2019
Tu vois, c'est amusant que tu soulignes ça, parce que j'avais hésité entre la dizaine et la douzaine de gardes. Je referai le compte XD
Alors en fait, la scène où Alban se fait le garde, c'est du recyclage de la V3. Je l'ai un peu revue, mais pas à 100%, j'avais un peu la flemme... *shame on me*
La scène de fin d'Alban m'a remuée, sincèrement. C'était intense à écrire, et assez violent émotionnellement. Mais bon, ça marche, c'est le principal.
A très vite pour la suite, je suis en train de l'écrire !
Bises !
Litchie
Posté le 17/10/2019
Ahhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhh mais c'est quoi ce cliffhangerrrrrrr t'as pas le droiiiiit XDDDD

J'ai juste noté une chose qui m'a gênée, c'est qu'à deux reprises très rapprochées on a du "tell" : "Il commençait à paniquer" et "Il eut une idée". Pour le premier je crois qu'il vaut mieux décrire son état plutôt que de l'annoncer et pour le deuxième, je suis pas certaine que la phrase soit nécessaire. En fait on anticipe l'idée avec lui et du coup je trouve que sa feinte perd en surprise. Mais je chipote comme d'habitude :)
Mary
Posté le 17/10/2019
Mouahahaha je vous avais prévenu ! :D
Chipote, j'aime bien quand vous chipotez ! Je note !
Merci pour tout comme d'habitude ! :3
Gabhany
Posté le 15/10/2019
Je ne dirais qu'une chose : AAAARHHHHH NON ! =D
Le combat était haletant et très réel, j'en ai eu des frissons. Je penche pour l'oncle mystérieux ou bien pour Martial, ou pour l'aubergiste de l'Hermine et la Herse, ou pour….. rha, je ne sais pas et c'est bien ça le plus frustrant !! Viiiiiiite la suiiiiiiite !
Mary
Posté le 16/10/2019
Héhéhé c'était l'effet recherché :D
Je prends note des suppositions, vous aurez bientôt la suite !
Keina
Posté le 15/10/2019
Oh oh ! Effectivement tu termines le chapitre de façon spectaculaire (et frustrante)! :) Tout était encore une fois très bien mené, j'ai adoré le combat d'Alban, vraiment haletant. Et sa réaction à la fin, très juste, très bien décrite ! Bon, revenons en à la voix mystérieuse... Moi je penchais au debut pour l'oncle mystérieux, et puis une hypothèse horrible m'est venue en tête: et si c'était Nora? :O Mais non non non, tu ferais pas ça, hein? Ce serait bien trop cruel pour Alban... Brer, j'ai quand même hâte de savoir!
Mary
Posté le 15/10/2019
Hahahha non je suis cruelle mais pas à ce point là ! Ce n'est pas Nora ;)
A bientôt pour la suite !
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