Chapitre 30 : Mrs Titus

Notes de l’auteur : Bonne lecture à tous !
=^v^=

Mathilde se réveilla allongée sur la table d’auscultation de l’infirmerie. Deux énormes yeux violets la scrutaient avec attention, si proches de son visage que la jeune fille eut un mouvement de recul. Une main autoritaire maintint sa tête en place.

— Ne bouge pas. Je n’ai pas fini.

Mathilde battit des paupières, s’efforçant de distinguer ce qui l’entourait. Ce visage au nez proéminent, ces lunettes aux verres plus épais que des fonds de bouteilles… ils appartenaient à Mrs Titus Prime, l’infirmière du Collegium. Celle-ci appliquait une crème apaisante sur sa tempe, d’un geste expert si léger qu’elle le sentait à peine.

Mathilde laissa le soulagement l’envahir. Avec la doctoresse, elle était en sécurité. La Mauve faisait des merveilles pour les Filleuls depuis le début de l’entraînement. Même s’il était préférable de ne pas se blesser, aller la voir était toujours synonyme de réconfort.

Elle ne payait pas de mine avec son physique grossier et ses manières bourrues, mais elle possédait un grand talent d’observation, ainsi que le don du charisme. Chez les Roturiers d’Impéra, c’était encore plus rare que chez les Nobles. Cependant, elle s’en servait uniquement pour apaiser les esprits ou faciliter ses soins, et elle était une des seules Mauves avec qui Mathilde se sentait à l’aise.

— Tu l’as salement amochée, tu sais ?

Mathilde mit un moment avant de comprendre que Mrs Titus ne s’adressait pas à elle, mais à la silhouette restée debout dans un coin de la pièce. Rok était là, appuyé contre une étagère, son œil passant de livre en livre.

— Elle n’est pas morte, grommela-t-il.

La doctoresse fit la moue.

— C’est la troisième fois que tu me l’apportes cette semaine. Il faut vraiment que tu retiennes tes coups !

— Ça irait à l’encontre de l’exercice. Un ennemi ne retient jamais ses coups.

Mrs Titus leva les yeux au ciel.

— C’est un entraînement, pas un combat à mort ! Je te préviens, la prochaine fois que tu me l’amèneras inconsciente, je demanderais à Artag de baisser tes notes.

Rok maugréa, mais ne répondit pas, toujours absorbé dans la contemplation des livres de médecine, comme s’il voulait éviter de croiser son regard. Mrs Titus secoua la tête en soupirant, puis inspecta une dernière fois le crâne de Mathilde, en lui faisant doucement verser la tête d’un côté puis de l’autre. Cela fait, elle s’approcha d’une commode aux cent tiroirs méticuleusement étiquetés, préleva une poignée d’herbes séchées de l’un d’eux, et prépara une infusion.

— Tu peux t’asseoir ma chérie. Tu t’en tireras avec un gros bleu. Il restera enflé pendant quelques jours. Cependant, si tu as le moindre vertige, reviens me voir.

Mathilde se redressa prudemment et enfila ses lunettes posées à côté d’elle. Aussitôt, le monde reprit ses contours et sa poitrine s’allégea. Déjà, elle se sentait mieux. Mrs Titus lui tendit une tasse. En la prenant, Mathilde grimaça. Ses poignets douloureux se rappelaient à elle. La doctoresse fronça les sourcils et lui saisit les mains. Elle lui fit jouer les articulations avec précaution et retroussa son nez en pied de marmite.

— Tu frôles la tendinite. Tu dois te tétaniser sur le manche de ton épée. Si tu la serres autant, tous les chocs sont décuplés dans tes articulations.

Mathilde baissa les yeux, honteuse. Lady Thiang l’avait maintes fois avertie de cette mauvaise habitude. Mais affronter Rok la stressait tant qu’elle n’avait plus que sa survie en tête.

— Plus d’escrime pendant trois jours, pour commencer, annonça la doctoresse. Si ça empire, tu dois me mettre au courant sans tarder.

Elle lui fit un bandage léger, puis se tourna vers Rok.

— Allez ! À toi maintenant.

Mathilde leva le nez de sa tasse, surprise. Elle ne se souvenait pas lui avoir porté un seul coup notable, à part… Elle tressaillit. Son dernier coup, qu’elle pensait avoir dirigé vers le sable à côté de sa tête, l’avait atteint à la pommette, en plein sur sa cicatrice. Son épée avait dû ripper contre son visage, car une estafilade lui remontait jusqu’à l’oreille. Peu profonde, elle avait saigné sur sa joue et dans son cou, mais le tout était déjà sec.

Mathilde était atterrée. Un peu plus haut, et elle lui crevait l’œil. Comment avait-elle pu se laisser à ce point aveuglée par leur combat ?

— Je… je suis désolée, balbutia-t-elle en se portant la main à la bouche.

Mrs Titus lui donna une tape dans le dos.

— Non ma petite, c’est à lui de s’excuser. Il a failli t’envoyer dans le coma. On n’a pas idée de frapper si fort une demoiselle !

Rok ne répondit rien et se contenta de s’asseoir en face de Mrs Titus, pour être à sa hauteur. Pour une fois, son visage n’avait plus sa froideur ni même cette expression méfiante qu’il adoptait toujours en présence de Noble, il l’avait figé en un masque d’indifférence. Il broncha à peine lorsque la doctoresse appliqua un tampon imbibé de désinfectant sur sa blessure. Elle le pansa en continuant de bougonner sur son manque de délicatesse envers Mathilde.

— Une fille comme ça, tu souffles trop fort et elle se casse. Tu dois maîtriser tes coups.

— Elle n’est pas si incompétente, protesta mollement le garçon, le regard fuyant. Elle savait déjà se battre avant l’entraînement et ses coups sont précis. Elle a gagné un tiers de nos duels…

— Ne dis pas de bêtise ! répliqua la doctoresse. Tu sais très bien ce que je voulais dire. En plus, pour un combat à l’escrime, ton coup de poing devrait te valoir une très mauvaise note.

Le géant paraissait désarmé face à l’imposante matrone qui le réprimandait. Les yeux ailleurs, il s’efforçait de l’ignorer, mais la Mauve Roturière ne l’entendait pas de cette oreille. Elle lui assena une tape sur la tête.

— Regarde-moi quand je te parle !

Il sursauta et leva son œil sombre vers ceux de Mrs Titus, couleur aubergine, brillants au milieu de son visage sévère. Un frisson familier remonta le long de la colonne vertébrale de Mathilde. Mrs Titus était à deux doigts d’utiliser son charisme contre Rok, mais elle se retenait. C’était chose rare, chez les Mauves possédant ce don.

— Pourquoi l’as-tu frappé ainsi ? l’interrogea-t-elle. Même pour toi, c’était trop fort.

Rok déglutit et eut un bref regard vers Mathilde, mal à l’aise. C’était comme si sa présence le gênait. Un goût amer envahit la gorge de la jeune fille. Il rechignait à parler devant elle, une Noble. Son animosité allait-elle jusque-là ? Mais pourquoi ? Pourquoi cette réticence ? Elle ne lui avait jamais rien fait, bon sang !

Poussé par Mrs Titus, il mâchonna à mi-voix une phrase qui, avec son timbre de basse, sonna aussi fort que d’habitude.

— C’était un réflexe. Elle a atteint ma cicatrice et… j’ai perdu mon calme.

— C’est le moins qu’on puisse dire ! Tu aurais pu lui casser le cou ! Tu as intérêt à lui demander pardon dignement.

Le géant se tourna vers Mathilde avec une grimace de supplicié.

— Je suis désolé.

Il cracha ses mots comme des charbons ardents qui lui brûleraient la langue. Mathilde le scruta sans rien dire. Malgré tout, il avait l’air sincère, il regrettait son acte. Cependant elle avait le sentiment que c’était plus parce qu’il avait manqué de contrôle sur lui-même que parce qu’il lui avait fait mal.

Elle ne comptait pas plus à ses yeux que n’importe quel inconnu. Il refusait même de la voir comme un individu à part entière. Pour lui, elle n’était qu’un représentant de plus de la Noblesse, un groupe de privilégiés déconnectés de son monde de Roturier.

Elle accepta ses excuses du bout des lèvres, évitant à son tour son regard borgne. Mrs Titus soupira.

— Vous autres, l’équipe d’Artag, vous êtes de vrais casse-pieds. Vous ne pourriez pas simplement mettre vos différends de côté et travailler ensemble ? J’en ai assez de vous voir arriver à tour de rôle dans mon infirmerie.

Elle les toisa l’un après l’autre de ses yeux de chouette. Mathilde luttait pour se tenir droite et boire son infusion sans trembler. Rok s’était appuyé contre le dossier de sa chaise, la respiration profonde et les yeux mi-clos. Ils avaient beau essayer de le masquer, cette journée avait été longue. La doctoresse claqua dans ses mains.

— Vous allez me prendre quelques minutes de repos. Installez-vous sur les lits et dormez un peu. Je vous réveillerai lorsqu’il sera l’heure de dîner. Ça vous fera grand bien.

Si Mathilde en avait eu la force, elle lui aurait sauté au cou. Du repos ! Du vrai ! Le dîner était dans une heure, c’était comme un rêve devenu réalité. Elle fit l’effort de marcher par elle-même jusqu’aux lits dans la salle voisine, où régnait une lumière tamisée. Elle se laissa tomber sur un matelas et sa bosse lui revint trop tard en mémoire.

Elle tâta prudemment son visage et constata que Mrs Titus avait eu raison : le bleu, en plus d’être très douloureux, commençait à enfler. Si c’était censé durer plusieurs jours, ses nuits risquaient d’être encore plus courtes que d’habitude…

Rok s’étendit sur un lit voisin et lui tourna le dos pour que, même si elle se trouvait du côté de son bon œil, il ne puisse plus la voir. Mathilde le laissa se murer dans son silence. Elle n’avait pas l’énergie pour forcer une conversation.

Elle tenta de s’arracher à la douleur de ses membres fatigués en fermant les yeux, avec l’intention de profiter de chaque seconde de sommeil qui lui serait accordé. Cependant, elle regretta immédiatement cette décision.

À peine ses paupières s’étaient-elles closes que la lettre incendiaire de sa mère réapparaissait devant elle et la brûlait de tous ses mots. Elle avait oublié.

Prise à la gorge, Mathilde battit des cils pour la chasser, mais impossible. La lettre insistait, appuyait sur sa conscience avec plus de vigueur encore que lorsqu’elle l’avait ouverte ce matin. Mathilde pouvait presque entendre la voix de sa mère prononcer les phrases avec un accent acéré.

« J’ignore ce qui te prend, pourquoi cette gloire de ton nouveau statut sociale te monte autant à la tête, mais sache que c’est cruel. Oui, tu as bien lu, CRUEL. »

Mathilde se mordit la lèvre, le front plissé. La réaction de sa mère ne trouvait pas plus de sens à présent qu’elle n’en avait eu le matin. La jeune fille serra les poings. Il lui fallait un autre point de vue.

« Ce soir, j’ai mon entretien individuel avec Artag, se rassura-t-elle, je pourrais lui poser la question. »

Peut-être que son Tuteur aurait des réponses à propos de ses lettres ? Étrangement, la perspective de se retrouver face aux prunelles multicolores du Chambellan l’apaisa.

Depuis le début de leur entraînement, elle s’était faite à ses exigences, ses expressions rudes et ses manières abruptes. Elle avait appris à reconnaître les couleurs qui annonçaient sa bonne humeur, son mécontentement, sa déception ou son amusement. Il y en avait beaucoup qu’elle ne comprenait pas, et même des combinaisons qui rendaient l’exercice difficile, mais tout comme il lisait dans les émotions, il était possible dans une certaine mesure d’interpréter les siennes, à condition d’être attentif bien sûr.

Fidèle à ce qu’il leur avait annoncé, son cours mettait leurs nerfs à rude épreuve. Il leur faisait faire des exercices de rédactions, de calculs ou d’analyse tout en appliquant une pression millimétrée sur leurs esprits. Parfois c’était la peur, parfois c’était l’ennui, la somnolence, la panique ou même la colère.

Le pire, c’était l’euphorie. Lorsque la tension était trop forte, il n’était pas rare que l’un d’entre eux éclate de rire de manière incontrôlable, valse avec un partenaire invisible ou cavale partout dans la classe. C’était souvent humiliant, mais Artag arrêtait toujours son pouvoir à temps. Mathilde avait le souvenir flou d’être montée sur sa table et s’être mise à chanter avant qu’Artag ne la libère de son emprise.

Malgré tout, elle aimait retrouver ce professeur excentrique qui, derrière son aspect naturellement lugubre, avait un esprit vif et droit. Terriblement honnête, sa franchise avait tendance à blesser la fierté de certains, particulièrement Glen et Fineas. Sa haine de toutes les formes de mensonges, directs ou par omission, rendait ses propos dignes de confiance, et c’était une chose qu’elle savait apprécier à sa juste valeur, surtout ces temps-ci.

Comme les Augures n’étaient pas encore rentrés, les Filleuls n’avaient pas de cours sur les Sylphes eux-mêmes, et à vrai dire, ils n’avaient plus le temps de se poser des questions. Ils étaient submergés par la somme de travail à abattre au point que chaque instant de liberté était pris pour dormir ou réviser. Mathilde avait beau disposer d’un savoir vaste et varié grâce à sa famille et son goût personnel, elle ne pouvait pas se permettre de se laisser aller.

Lors de son premier entretien de Tutorat, qui avait eu lieu après une semaine de début de cours éprouvante, elle avait parlé à Artag de ses difficultés d’adaptation, et de sa curiosité inassouvie. Le Chambellan lui avait alors expliqué pourquoi aucun professeur n’abordait directement la question des Sylphes.

— Voyez-vous Mademoiselle, les Augures sont les Directeurs du Collegium en plus d’être agréables et bienveillants. Leur plus grand plaisir est d’initier de nouveaux Filleuls à l’univers des Sylphes. Nous, les Tuteurs, sommes chargés de votre formation formelle, et avons le droit de vous donner quelques informations, mais sans plus.

— Craignent-ils que vous nous expliquiez mal ?

— Je ne pense pas. Ces cours sont plutôt leur moyen d’apprendre à vous connaître. Ils manquent chaque année le début de l’entraînement des Filleuls, alors ils utilisent ces cours sur les Sylphes pour établir une relation spéciale avec chacun d’entre nous.

Mathilde tiqua à ce « nous ».

— Vous voulez dire qu’ils l’ont fait aussi avec vous ? Mais vous êtes si…

— Vieux ?

Artag la lorgna d’un œil goguenard.

— Mademoiselle, contrairement à ce que vous avez l’air de penser, je ne suis pas tout à fait cacochyme.

— Je ne voulais pas… enfin, ce n’est pas ça. Vous avez eu les Augures comme professeurs ? Ils ont l’air si jeunes !

— Je vous l’ai dit, non ? Lui rappela son Tuteur. Les Augures ne vieillissent pas. Déjà à mon époque, mes Tuteurs m’ont dit les avoir connus jeunes et fringants. La bénédiction des Sylphes les protège des ravages du temps

Mathilde se gratta la tête, sans parvenir à trouver ce concept raisonnable. Artag lui sourit, comme attendri.

— Vous savez Mademoiselle, à force de chercher un sens à tout, vous allez avoir la migraine. Pour un esprit trop rationnel, le Collegium peut être un calvaire. Plus vite vous assouplirez votre conception de notre monde, mieux vous vous adapterez à votre nouvelle vie.

Il n’avait pas tort. Mathilde s’était rendu compte que chaque jour avait ses surprises, car, si le sujet des Sylphes n’était que très peu abordé en cours, le surnaturel était souvent sous-jacent, particulièrement dans la classe de Lady Thiang.

Une fois par semaine, elle leur tenait une classe d’histoire naturelle, où elle leur parlait de plantes aux étranges propriétés en leur soulignant leur utilité pour l’art des poisons ou les antidotes. À l’en croire, certaines associations de plantes pouvaient même faire repousser des membres !

Mathilde apprenait tout avec méthode, mais sa raison était parfois mise à rude épreuve. Elle acceptait néanmoins tout ce qui sortait de la bouche de ses professeurs. Elle réservait ses doutes pour les nuits où son corps était trop courbaturé pour la laisser dormir.

Heureusement, elle était assez sonnée cette fois-ci pour que l’inconscience lui soit encore accessible. Réconfortée par la perspective de retrouver son professeur préféré, Mathilde réussit enfin à se détendre. Tout en se massant les bras, encore douloureux de son affrontement, elle s’abandonna peu à peu à la fatigue.

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Hastur
Posté le 11/06/2021
Hello !

Ah la semaine dernière je n'étais pas certain que ce soit Rok qui l'ait emmenée à l'infirmerie. Il a au moins encore un peu de bon sens ! Il y a pas mal d'information qui se cachent dans les dialogues, sur des choses qui se sont passées pendant l'ellipse temporelle. La plus important je trouve, étant celle que Mathilde a gagné un tiers de ses duels contre Rok. Ce qui est quand même complètement la classe !

Est-ce que la couleur des yeux reflètent vraiment les émotions d'Artag où plutôt les émotions du Sylphe, ce qui ne serait pas la même chose ? Et pourrait porter à confusion... :p

Comme toujours, c'est un plaisir de poursuivre l'aventure ! :D

A vendredi prochain !
Emmy Plume
Posté le 14/06/2021
Hello Hastur ^^

Comme toujours, c'est un plaisir de lire ta réaction au chapitre de cette semaine !

C'était bien Rok qui l'a amenée à l'infirmerie (il n'est pas cruel à ce point quand même XD). Tu as raison d'ailleurs, c'est totalement la classe pour Mathilde d'avoir gagné un tiers de ses combats avec Rok (je crois qu'il faut préciser à l'épée, parce qu'à la hache, elle n'aurait aucune chance ^v^').

Tu poses d'ailleurs des questions intéressantes sur les Sylphes et celui d'Artag... mais je suppose que tu n'attends pas vraiment de réponse, n'est-ce pas? ;)

En tout cas, c'est un vrai plaisir de continuer l'aventure en ta compagnie ! A bientôt =^v^=

Emmy
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