Chapitre 3: Vendredi 13 Septembre

— C’est vrai que ça me ferait du bien, financièrement, ce contrat avec ton théâtre, marmonne Dayamayee perdu dans les froufrous dentelés de sa lavallière, Le prix du concours me suffirait pas pour lancer ma marque.

 

Tu souris avec la délicatesse de l’amitié sincère quand sont évoqués les grands rêves qui peuplent les nuits. Autour de vous, la cohue des élèves à la sortie des cours bouscule vos mots et noie vos corps dans la tempête des cris et exclamations.

 

Parfois, des étudiants fixent un peu trop la robe à panier pour le moins étrange de ton amie. Elle n’y fait plus attention, mais tu veilles au grain. Un regard foudroyant et l’intrus est renvoyé dans l’anonymat de la foule.

 

— Je pense que ce serait une très bonne idée, l’encourages-tu, Toi et moi, on sait que l’éco-gestion, c’est le plan B. On en sourira quand tu seras à la Fashion Week et moi à la Comédie Française.

 

Dayamayee te regarde de ses grands yeux noirs bordés de cils épais, sérieuse. Tu avais oublié... Intérieurement, tu te gifles. Ne jamais lui donner de faux espoirs, pas après les sélections ratées en école de mode.

 

— Quoiqu’il en soit, change-t-elle de sujet, Ton frère m’a envoyé un message, encore.

 

— Rémi ?

 

Tu fronces les sourcils. Pourtant, il le sait que tu détestes quand il passe par Dayamayee pour avoir de tes nouvelles. Dehors, sous un doux soleil d’automne, les étudiants se répartissent sur les rares carrés de pelouse pour bavarder au milieu des feuilles de cours et des effluves de café industriel. Tu laisses tes pensées flotter un instant avant de les formuler, tout en maudissant l’inexactitude des mots :

 

— Il t’a dit quoi ? maugrées-tu, Je n’aime pas quand il passe derrière mon dos.

 

— De répondre à ta belle-mère.

 

Dayamayee s’arrête alors au niveau du hall, là où la secrétaire vous jette un rapide coup d’œil avant de revenir aux documents de l’étudiant devant le comptoir. 

 

— L’éviter ne va rien arranger, poursuit-elle, Bianca ne veut que ton bonheur. Tu ne peux pas couper les ponts avec ta famille comme ça.

 

Un éclat de voix l’interrompt soudain dans ses récriminations. Vous tournez la tête vers le distributeur de prospectus, juste à côté de la grande fenêtre qui donne sur la cour lumineuse. Le soleil transperce la chevelure rousse en bataille d’Armand avant de descendre sur Iris, bien plus petite, campée sur ses jambes. 

 

— ... Instagram de Christophe, s’exclame Armand alors que tous les étudiants se retournent sur eux, Tu pensais vraiment que je ne m’en rendrais pas compte ?

 

Iris vire rouge écarlate. Puis, ses narines se gonflent à mesure qu’elle prépare la riposte. L’occasion se présente dès lors que son copain est obligé de reprendre son souffle.

 

— Chris est notre ami, rugit-elle, si bien que tu aperçois la secrétaire se lever pour intervenir, Il se lance dans la photographie, et c’est normal que je le soutienne. J’aurais fait de même pour n’importe qui.

 

La voix d’Iris grimpe alors un peu plus dans les aigus à mesure que ses récriminations se pressent :

 

— Quand est-ce que tu comprendras que c’est toi que j’aime ? Mais non, tout ce que tu vois, c’est que Chris drague les filles. Et alors ? Il est beau, oui, mais toi aussi, et j’aimerais que tu me fasses confiance comme j’ai confiance en toi !

 

Le bruit des talons de la secrétaire sur le marbre est désormais le seul bruit en dehors des hurlements et des sanglots des amoureux. Tout autour, le reste des étudiants est figé dans la contemplation du drame.

 

— Se donner en spectacle comme ça, murmure Dayamayee, C’est la première fois que je vois ça. Ils ont pas honte.

 

Tu ne réponds rien. Tu les connais mais tu n’as pas envie que Dayamayee juge ta nouvelle passion sur le comportement d’Armand et d’Iris. Quelque part, c’est toi qui as honte, honte des yeux gonflés d’Armand et des rides de colère sur la peau bronzée d’Iris.

 

— Dans ce cas-là, explique-moi, beugla Armand, Je comprends toujours pas ce que tu me trouves, pourquoi t’es avec moi si je fais jamais ce qu’il faut ?

 

— Je me pose la question, murmure Iris, Vraiment.

 

C’est à ce moment que la secrétaire s’éclaircit la voix histoire de rappeler tout le monde à l’ordre. Aussitôt, les courants de la vie recirculent dans les couloirs pendant que le chahut prend une nouvelle ampleur. Dayamayee te secoue l’épaule pendant que tu fixes le couple furieux en train de faire face à la secrétaire excédée. 

 

— Allez, viens, on va se poser, te suggère-t-elle, Avec tout le travail plus le concours, ça fait une éternité que j’ai pas pris le temps de prendre un café.

 

Vous quittez ensemble la petite rue encombrée par la légion de fumeurs. D’ailleurs, cela inspire Dayamayee qui sort une cigarette de la poche de sa capeline veloutée.

 

— Je croyais que tu avais arrêté, reproches-tu, Si tu replonges, je vais pas tarder à te suivre.

 

Elle s’escrime un instant sur le briquet puis souffle un long nuage capiteux sous le soleil de fin de journée. 

 

— Appelle ta belle-mère, répond-elle sans même te regarder, Et on reparlera de mes problèmes avec la clope. 

 

Son odeur... Tu pourrais la reconnaître entre mille, les mentholées, son pêché mignon. Le temps de bavarder des rendus pour les jours suivants, vous arrivez au café découvert en première année de licence. Voilà près de quatre ans que vous y avez vos habitudes. 

 

La sonnette tinte quand tu ouvres la porte et laisse le passage à Dayamayee. Aussitôt, l’odeur âpre du café mêlée au bruit de réfrigération de la vitrine à gâteaux te happe. C’est un peu comme un retour à la maison. D’ailleurs, le serveur vous reconnaît très vite. Il faut dire que tout le monde reconnaît Dayamayee très vite. 

 

Tu effleures alors la vitre glacée derrière laquelle trône un gâteau à la carotte au glaçage luisant. 

 

— Alors, les filles, vous appelle Bilal, le cafetier, Vous prenez quoi aujourd’hui ?

 

Tu lèves la tête, l’eau à la bouche. D’ailleurs, ton estomac affamé par l’après-midi de cours gargouille sous ta chemise bleu pâle. 

 

— Coucou Bilal, sacrifies-tu néanmoins à la politesse, Je ne savais pas que tu continuais de travailler ici à mi-temps.

 

— J’ai pas fini mon doctorat, alors, il faut bien mettre du beurre dans les épinards. Pas facile de trouver les sources nécessaires pour calculer les hypothèses de l’élasticité de la matière noire soumise aux extrêmes contraintes de l’espace-temps près des singularités.

 

Dayamayee lève alors doucement la tête.

 

— Je vais te prendre un chocolat chaud.

 

Bilal rit doucement, sa manière à lui d’évacuer la gêne quand il réalise qu’il n’est pas compris. En plus, Dayamayee n’est pas du genre à faire semblant. Tu te sens un peu désolée pour lui, et puis, c’est l’occasion pour toi de te vanter un peu.

 

— C’est vraiment très intéressant, t’entends-tu dire, Je pourrai jeter un œil à l’occasion ?

 

— Bien sûr, répondit-il avec chaleur, Ça me ferait plaisir.

 

Tu sais pertinemment que tu n’y comprendras rien, mais si ça lui convient. Tu te tortilles un instant sur place à observer la poignée de clients attablés sur les banquettes de bois. Puis, tu rejettes un coup d’œil vers le gâteau. Il a l’air appétissant mais tu sais que tu ne peux pas forcément te le permettre, pas si tu veux garder un peu d’argent pour les vacances.

 

Alors, la voix de ta conscience, celle nourrie depuis ton plus jeune âge, monte, insidieuse à ton oreille et murmure : « Qu’est-ce que quelques euros pour goûter ce fruit défendu ? Tout le monde devrait avoir le droit de se payer un gâteau, quand il le veut. » Tu secoues la tête, elle revient.

 

— Je vais prendre une part de gâteau à la carotte, s’il te plaît, craques-tu, Et un thé avec. 

 

Pour la tranquillité d’esprit, comme quoi ne tu ne dépenses pas trop non plus. Quelque part, tu sais que cette réflexion n’a pas de sens, mais tant pis. Ton corps réclame la part de plaisir qui lui est dû.

 

— Allez-vous installer les filles, vous suggère Bilal, Je vous apporte ça très vite.

 

Tu te diriges instinctivement vers la petite table en retrait, juste sous le pot de plante verte suspendu, là où vous vous êtes installées le premier jour avec Dayamayee. Puis, une fois installée, au milieu de son fumet douceâtre de cigarette froide, elle reprend ses exhortations.

 

— Une semaine qu’elle cherche à te joindre, gronde-t-elle, Une semaine sans nouvelle. Et tu t’étonnes que Rémi passe par moi ?

 

Tu baisses les yeux alors que Bilal vous apporte votre commande avant de s’éclipser dans un parfum de cannelle. La cuillère s’enfonce dans le gâteau à mesure que tu cherches à attraper ce glaçage si scintillant.

 

— Et arrête de fuir les problèmes, continue Dayamayee, Il n’y aura pas toujours quelqu’un pour te baby-sitter.

 

Mutique, tu avales la première bouchée. Le goût de sucre, de beurre et de cannelle fond sur ton palais, câlin, réconfortant. Loin de ce monde si pesant. Tu reprends une bouchée et tu songes aux remarques de ta famille sur ton poids, le Noël dernier. Puis les repousse d’un sincère haussement d’épaules.

 

— Bon, puisque tu le joues comme ça, râle ton amie, vaincue, Je vais fumer dehors, je reviens très vite. T’as pas intérêt à toucher à mon chocolat et tu jettes un œil à mes affaires.

 

L’étudiante sortit dans un tourbillon de tissus colorés sous le regard étonné des passants, la clope au bec. Une troisième bouchée de gâteau fait alors renaître cette sensation de chaleur et d’apaisement dans ton être. Comme une étreinte amicale. Comme ton père...

 

La cuillère tombe avec fracas sur le carrelage, sans interrompre pour autant les volatiles conversations. 

 

Tu la ramasses. Ton reflet déformé et inversé te noue un peu plus la gorge. Alors, tu replonges dans le moelleux du gâteau, des songes de théâtre pleins la tête. 

 

— Daya m’a dit que vous seriez ici.

 

Cette voix. À cet appel, ta bulle de paix éclate avec fracas, rameutant tous les sons irritants de la petite pièce vitrée.

 

Elle croise ton regard, avec ses doux yeux marrons avec ses vêtements gris et chauds. Les bracelets d’argent à son poignet quelque peu froissé par le temps tintent.

 

— Bianca, murmures-tu, blême de rage, Qu’est-ce que tu fous là ?

 

Ta belle-mère paraît alors embarrassée. Bilal, sentant l’orage, retourne soudain astiquer les tables pour ne pas être pris à partie. Elle s’assoit alors face à toi pendant que Dayamayee demeure invisible depuis ton emplacement.

 

Elle te paierait cher cette traîtrise. Très cher.

 

De quel droit aide-t-elle quelqu’un qui ne le veut pas ? 

 

— Écoute, commence Bianca, Je sais que tu m’évites, que tu ne veux pas que je me mêle de ta vie. Mais moins tu m’en parles, plus ça m’inquiète. 

 

— Alors, arrête de t’inquiéter, réponds-tu, la cuillère plantée dans le malheureux dessert, Et laisse-moi vivre.

 

Bianca soupire un bref instant et pointe du doigt ton thé à la rose encore fumant.

 

— Je peux ? 

 

Comment ose-t-elle ?

 

— Non, craches-tu alors qu’elle tend déjà le bras, Non tu ne peux pas.

 

À nouveau, ce silence comme un linceul sur votre ancienne amitié. À la voir, si gauche, si désolée, si maladroite... Cela réveille quelque chose en toi, quelque chose dont tu n’es pas fière mais si satisfaisant à la fois.

 

— Je sais ce que tu vas me dire, commences-tu, de plus en plus rouge à mesure que l’énervement te gagne, Et tu ferais mieux de rentrer sur Paris. Je suis très bien à Lyon. 

 

— Et, cette histoire de théâtre ?

 

— Je rêve d’être actrice, d’accord ? t’exclames-tu, crescendo, Alors, il serait peut-être temps de croire en moi et de me laisser vivre ! Je ne suis pas près d’écouter une moralisatrice qui ne me parle que pour me faire peur et m’éloigner de mes rêves.

 

Puis, le coup létal, qui vide le visage de ta belle-mère de son sang.

 

— Papa m’aurait laissée faire, lui, murmures-tu, Il m’aurait soutenue. Toi, tu n’es même pas ma mère.

 

C’est avec une certaine satisfaction que tu vois alors Bianca se lever précipitamment, les yeux larmoyants, vers la sortie dans le tintement gai de la sonnette. Quelques secondes plus tard, Dayamayee revient, mais tu ne souhaites plus lui parler. Même sort pour les appels de Rémi qui s’accumulent sans fin sur ton portable.

 

Tu coupes un morceau de gâteau. 

 

Et tu le mâches. 

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