Chapitre 3 : un outil utile

Par Drak

La place de la Concordance est la principale de Kementari. Véritable cœur de la ville, une foule immense s’y presse à toute heure de la journée. Marchands ambulants, touristes, crieurs de rue, pickpockets ou simples passants, tous viennent y battre le pavé de leurs chaussures. Comme à son habitude, un héraut de l’église phare peut être aperçu, debout sur la margelle de l’énorme fontaine centrale, surplombée par la statue de la Déesse.

Moi, adossé à un mur d’une taverne, mains dans les poches, le sac en bandoulière, imperméable aux bruits ambiants, j’attends qu’arrive l’intermédiaire de la cliente de ma mère. Celui qui doit récupérer le poison. 

C’est une habitude qu’elle a : si la marchandise est illicite, la commande se fait à sa boutique, mais la livraison et le payement se font ailleurs. Moins on les voit ensemble, mieux ça vaudra pour tout le monde.

En parlant de l’intermédiaire, je crois bien l’avoir trouvé : un adolescent juste assez vieux pour avoir trois pauvres poils au menton, qui passe et repasse près de la taverne avec l’air de chercher quelqu’un et de ne pas oser venir demander. Rien que pour ça, il est déjà louche. Mais en plus avec sa tunique trop blanche et son air naïf, il ressemble à une oie grasse tentant de passer discrètement devant la maison d’un boucher !

Le serviteur s’accorde bien avec la maîtresse…

Le pauvre va finir par se faire repérer par tous les pickpockets de la place si je n’interviens pas maintenant… d’ordinaire, ça me dérangerait pas, mais là ce grand échalas transporte le reste du paiement que sa maîtresse doit à ma mère et  il doit encore ramener le poison à bon port !

Quittant mon mur en soupirant d’exaspération, je viens me planter devant lui.

Bien qu’il soit plus vieux que moi, il a un mouvement de recul en me voyant ! Navrant.

Je lui montre une plaquette de bois gravée d’un narcisse et hausse un sourcil interrogateur à son intention.

Reconnaissant l’emblème de la boutique de ma mère, il me sourit gauchement.

« Ah ! Tu es l’intermédiaire de… »

« Pas de nom, andouille. Tu as ce que ta maîtresse doit à la mienne ? »

Il sort une grosse bourse que je lui échange rapidement contre une petite boîte anonyme.

« C’est le… la commande de ma maîtresse ? »

« Non, c’est du fromage ! Mais oui évidemment que c’est sa commande ! File, maintenant. »

Sous mon regard impérieux, il s’éloigne à grands pas, non sans de nombreux coups d’œil inquiets autour de lui, ce qui le rend encore plus louche qu’il ne l’est déjà.

« Eh bien ! Heureusement que tous les petits malfrats de la place t’ont vu avec lui ! Sinon je n’aurais pas donné cher de sa peau à celui-là ! »

Je me retourne pour faire face à Eddy. Installé à une table de la taverne, une chope de bière probablement pas adaptée à son âge dans la main, il me toise, goguenard.

« Avoue que trop occupé par ton client tu ne m’avais pas vu. »

« Tu es arrivé en même temps que le gros type là-bas. À qui d’ailleurs tu as fait les poches. »

Je lui pointe l’homme en question, faisant flancher le sourire du chef des Reptiles.

« T’as vraiment des yeux de rapace. »

« C’est l'une des raisons pour lesquelles je suis ton bras droit. »

Je prends place à la table, en face de lui.

« Tu veux un peu de ma bière ? »

« Non, ça ira… Notre affaire de médaillon tient toujours pour ce soir ? »

« Tant mieux parce que je ne t’en aurais probablement pas donné. Concernant notre affaire… ouais, on maintient. Je n’ai pas envie de faire traîner cette histoire. »

« Tu es certain ? Un coup comme celui-là ne se fait pas à la va-vite… On ne va pas à la maison de n’importe qui, là. »

Le visage d’Eddy se fend d’un sourire froid et sûr de lui.

« J’ai volé seul le collier d’une duchesse directement dans sa chambre, alors que j’avais à peine prémédité mon coup … Trisk, crois-moi, en près de 24 heures et à plusieurs, on a largement le temps de tout préparer. »

 

 

*

De retour à la maison, je trouve ma mère dans son laboratoire. La porte de celui-ci est ouverte, signe que ce qu’elle fait ne nécessite pas trop d’attention et que je peux entrer sans la déranger.

Je dépose la bourse sur la table de travail. Sans lever les yeux du mortier où elle écrase méthodiquement les restes d’une plante non identifiée, elle demande :

« Comment cela s’est-il passé ? »

« L’intermédiaire était aussi peu discret que sa maîtresse. Peut-être même pire. »

Un sourire ironique traverse le visage de ma mère.

« Et j’ai vu Eddy. On s’occupe du médaillon ce soir, comme prévu. »

« Je présume que tu l’as mis en garde contre la précipitation ? »

« Il m’a dit qu’on avait assez de temps de préparation entre hier soir et cette nuit. »

« Espérons-le. Mais ouvre tout de même un œil à sa place. Je n’ai aucune envie de perdre bêtement un aussi bon collaborateur, juste parce qu’il s’est montré trop orgueilleux. L'hubris est un vilain défaut… »

« Je vais être obligé d’être discret… il n’aime pas qu’on le surveille et encore moins qu’on lui dicte ses actes. »

« Tu t’en sortiras très bien, je le sais. »

« Je dois déjà m’assurer que le vol se passe bien… Et tu m’as demandé de te rapporter tout ce que je vois chez Venacup ! Si en plus je dois surveiller cette tête de pioche d’Eddy… »

Le regard de ma mère se braque sur moi, me clouant sur place. Elle sourit, mais ses yeux sont froids et durs comme l’émeraude dont ils ont la couleur.

« Quand je t’ai adopté, je t’ai renommé Trisk. Sais-tu pourquoi ? »

Je hoche la tête. Oui, je le sais. 

Mais elle m’ignore, et continue :

« C’est un mot d’argot venant de mon peuple. Il désigne un objet que l’on a trouvé, utilisé et que l’on jette quand on n’en a plus besoin. Or il se trouve que j’ai l’intention de t’utiliser le plus longtemps possible. J’ai dit que tu t’en sortirais et c’est ce que tu vas faire. Quel qu’en soit le prix. N’est-ce pas, mon chéri ? »

« Oui… maman. »

 

Je ne suis qu’un outil que celle que j’appelle mère utilise et jettera quand il deviendra inutile. Je le sais très bien. Mais au moins, je suis un outil utile. Avec un toit, un but et un amour maternel. Même si celui-ci est parodique.

Je ne suis pas idiot. Je suis conscient que notre relation mère/fils n’est qu’une comédie qui m’enchaîne à elle. Mais je m’en moque.

Je ne suis pas qu’un bout de viande qui doit raser les murs en se faisant tout petit pour échapper aux adultes. Je ne le suis plus.

Quand lady Valar m’a trouvé dans la rue, je n’étais qu’une loque, qu’une bête traquée. 

Elle a fait de moi quelqu’un de fort.

Un seigneur des rues.

Un être froid.

Un outil utile.

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arno_01
Posté le 28/04/2021
On retrouve toujours un récit rythmé, qui s'enchaine et qui marche bien.

J'aime bien la fin, qui laisse entrevoir un peu de profondeur des personnages, et qu'on espère donc percer dans les chapitres suivants.
Au plaisir de lire la suite
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