Chapitre 3 - Mystère au Méridion - Partie 3

Le lendemain, dès les premières lueurs de l’aube, les trois sorciers descendirent au Sol et se dirigèrent à cheval vers le lieu de leur mission. L’ambiance n’était clairement pas au beau, chacun ruminant de son côté les souvenirs désagréables du dîner de la veille, enfin surtout les deux plus jeunes, car le Grand Mage était égal à lui-même. Le premier village que leur montra Altius n’était plus qu’un tas de ruines froides, certes moins glaciales tout de même que son humeur, mais froides quand même, et ce malgré le soleil de plomb du Méridion. Il ne cachait que peu son manque d’envie d’être là, au Sol, parmi ce qui restaient de ces quelques masures calcinées qui les entouraient. Tout en mâchonnant une racine de camomille, il tentait de chasser en silence son envie irrépressible de changer Aquilus en tas de purin une fois rentré à la Cité. Ce qui serait bien sûr un acte libérateur, et qu’il faisait cuir à feux doux dans un coin de son esprit, lui attirerait bien évidemment de gros ennuis. Il n’était jamais de bon ton, bien sûr, d’user de magie sur son supérieur hiérarchique, surtout pour en faire un carburant à jardinière. Il serait certainement condamné à une fin longue et atroce à base de petites bestioles ou de marmites d’huile glougloutantes… Ha ! Mais ne pouvait-il pas se déplacer lui-même ce gros tas de … au lien de l’envoyer lui ? C’était toujours comme ça … dès qu’une mission sentait mauvais, son altesse ne faisait jamais le déplacement, non ! Elle avait toujours plus important à faire, évidemment ! Il aurait pu envoyer n’importe qui d’autre ! Le sénéchal, des soldats, le cuisinier, le palefrenier même ! Non ... un sorcier avec les sorciers avait-il décidé à l’emporte-pièce ! Bref … il soupira tout en jetant un coup d’œil sur celui qui s’appelait Minaud. Lui au moins n’avait pas été insultant contrairement à son maitre. Mais il connaissait le Grand Mage de réputation, il était comme ça. Il lui fallait accepter les insultes sans broncher …

Le jeune homme donc était penché, le nez touchant quasiment le sol, dans une position indigne d’un sorcier à étudier on ne sait quelle idiotie. Philibert, à ses côtés, semblait quant à lui perdu dans de lointaines pensées et ne prêtait qu’une oreille on ne peut plus distraite à son élève.

— C’est quand même bizarre, non, maitre, ces traces de roues ?

— Moui, moui … c’est cela oui … c’est cela … bien bien bien …

— Maitre … Maitre ! MAITRE ! finit par crier Minaud tout en se relevant.

— Oui ! Quoi ! Hé bien mon garçon, pas la peine de lever le ton comme ça ! Qu’y a-t-il enfin ?

— Les traces, Grand Mage, on dirait qu’elles se dirigent vers les bois, là-bas… C’est bizarre non ?

Ayant réussi à enfin capter l’attention du vieil homme, l’apprenti lui pointa du doigt les profondes raies laissées dans la terre par des roues de charrettes.

— Effectivement, finit par convenir Philibert qui semblait enfin s’être mis à la tâche. Et où mènent-elles ?

— On dirait qu’elles vont par là-bas, on devrait aller voir, non ?

Le vieux sorcier se tourna vers un Altius toujours fulminant dans son coin.

— Hé ! Amenez vos miches par ici, le p’tit a peut-être trouvé une piste !

— Êtes-vous vraiment certain de l’intérêt de tout cela ? souffla le mage. Ce n’étaient après tout que quelques culs terreux … continua-t-il sur le ton le plus méprisant qu’il puisse prendre, bien que sa gamme en la matière fût pour le moins étendue.

— Tout à fait, tout à fait ! Oui ! répondit le vieux sans nullement se soucier de l’état d’esprit de leur guide. Tenez, voyez, des traces !

— Des traces ! Des traces ! Hé bien … oui, il y avait certainement des charrettes dans ce village avant qu’il soit détruit … ironisa Altius.

Minaud s’était rendu plus loin, presque à l’orée des bois jouxtant le village.

— Et des charrettes qui ne laissent plus de traces d’un coup, ils en avaient beaucoup par ici ? les interpella-t-il.

— Hé bien, j’imagine que non … concéda le sorcier en soupirant.

Combien de temps allait-il encore devoir rester ici, sous ce soleil implacable, à transpirer comme un forçat ? Mais surtout, combien de temps allait il devoir supporter les élucubrations de ces deux zozos ? Il se reprit tout à coup. Ne surtout pas penser que le Grand Mage pouvait être un zozo. Qui sait de quels pouvoirs le plus grand sorcier du monde pouvait disposer ! N’était-il pas déjà trop tard ? Il osa regarder en direction du vieil homme. Celui-ci semblait complétement absorbé par sa tâche.  Altius poussa un soupir de soulagement. Le moins longtemps possible décida-t-il, voilà combien de temps il allait devoir rester là ; le moins longtemps possible. Il se figea de terreur au moment où le vieux sorcier se remit à parler, avant de comprendre qu’il n’était toujours pas concerné par quelques douloureuses punitions.

— Hum ! C’est vrai que c’est bizarre … il a dû se passer un truc louche ici, continua le Grand Mage, étant allé lui aussi étudier les traces qui s’arrêtaient tout à coup.

Celui-ci chuchota à l’oreille de son apprenti, en prenant bien soin de ne pas être entendu par Altius à qui il se mit tout à coup à jeter des coups d’œil pleins de méfiance.

— Un coup de l’ordre, Minaud, j’en suis certain !

Le jeune homme acquiesça poliment. Décidément, son maitre faisait une telle fixation sur ce groupuscule maléfique qu’il voyait des agissements de sa part dans n’importe quel phénomène sortant un tout petit peu de l’ordinaire. La dernière fois c’était quoi déjà ? Ha, oui … il avait plu des crapauds. En réalité, il s’agissait d’un sort qui avait quelque peu mal tourné, mais le vieux sorcier avait sans plus attendre, décidé de la culpabilité de cet ennemi invisible, les maudissant en brandissant un bras vengeur vers les cieux coassant. Bien sûr, Minaud le lui avait laissé croire, préférant une injustice sans conséquence à la soufflante qu’il se serait pris s’il avait avoué sa culpabilité dans cette sombre affaire batracienne. Et donc, une fois encore, le vieux mage était en train d’incriminer l’éternelle même source de tous les maux sur terre.

— Est-ce qu’on peut en voir un autre ?

— Un autre quoi ? demanda Altius les yeux exorbités.

— Un autre village, pardi ! Y en a eu d’autres, non ? Le p’tit et moi, on aimerait en voir un autre ! on doit être sûrs.

— Mais … vous ne préférez pas rentrer plutôt ? Il fera bientôt nuit et …

Les deux autres mages regardèrent le soleil au Zenith, et lancèrent un regard soupçonneux à leur accompagnateur. Un regard du genre de ceux où on hésite à savoir si on est en train de se foutre carrément de vous, ou si on a tout à coup perdu l’esprit.

— Vous avez pris un coup de chaud, mon vieux ? lui assena le Grand Mage. Allez, trêve de plaisanteries, on va au suivant.

« Réfléchis, Altius, réfléchis, il doit y avoir un moyen de te sortir de ce traquenard » pensa le mage, dont les neurones s’agitaient en tous sens pour trouver une échappatoire.

— Mais … c’est-à-dire que je manque de glucides si je ne prends pas le gouter, voyez-vous … et … donc, pour des raisons médicales … articula-t-il difficilement, continuant sa phrase sur sa lancée, mais perdant au fur et à mesure de chaque mot prononcé tout espoir de s’en sortir.

Minaud allait lancer une pique acérée enduite de fiel, qu’il préparait depuis longtemps pour ce genre de situation où la mauvaise foi environnante était manifeste. Mais il dégaina un peu trop tard car son maitre lui coupa l’herbe sous le pied.

— Mais bien sûr Altius ! Minaud et moi prenons les problèmes médicaux très au sérieux. Vous auriez dû nous avertir plus tôt de votre situation ! Le manque de sucre est un problème grave. Rentrez prendre votre gouter, on se débrouillera pour le prochain, ne vous inquiétez pas !

Pendant que le sorcier, visiblement ravi, indiquait à Philibert l’emplacement sur une carte, le jeune homme continuait de tomber des nues devant la naïveté sans limites dont son professeur pouvait parfois faire preuve.

Altius les salua de la main, affichant un large sourire pour une fois non feint, tout en s’éloignant sur sa monture en laissant seuls les deux enquêteurs.

— Pauvre homme, commenta le vieil homme en le regardant s’éloigner. Ça peut être très grave, son problème. Et il a pourtant eu la gentillesse de rester avec nous aussi longtemps… Sa prise de risque sera récompensée, mon garçon, sois en sûr !

Minaud, lui, grommelait encore toute une longue litanie de jurons et de malédictions lorsqu’ils montèrent à cheval pour se rendre au village attaqué le plus récemment.

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