Chapitre 3 - Mystère au Méridion - Partie 2

— Ainsi donc, vous prétendez être le grand mage de l’empire ? s’étonna l’homme richement vêtu du haut de son trône.

— Je ne prétends rien du tout ! Je suis le grand mage. Un point c’est tout !

En raison de la gravité des faits qui leurs étaient reprochés, et de la situation quelque peu insolite dans laquelle ils avaient été trouvés, les deux sorciers avaient été directement présentés à son excellence Aquilus, le gouverneur de la cité céleste. Dire que ce dernier avait les nerfs à vifs frisait l’euphémisme, tellement il était contrarié. Il faut dire à sa décharge que ce n’est pas tous les jours, heureusement, que les cloches d’alertes le tiraient de son repos postprandial suite à l’irruption d’un gigantesque dragon dans l’espace aérien de sa cité. Et devoir préparer à la hâte une valise pleine de ses richesses en vue d’une fuite précipitée ne l’avait pas plus mis de bonne humeur.

Aquilus, que ses serviteurs et l’ensemble de ses administrés surnommaient Le Gras quand il ne pouvait pas les entendre, n’était cependant pas un si mauvais dirigeant. Sans nager spécialement dans l’opulence, les habitants de la cité n’avaient pas à se plaindre d’impôts trop excessifs ni d’exécutions arbitraires trop fréquentes. Un classement paru dans une revue plus ou moins autorisée, qui se vendait sous le manteau au sein de l’empire, le classait d’ailleurs dans la bonne moyenne des « Moins pires gouverneurs que l’on ne souhaiterait quand même pas avoir, mais bon c’est comme ça ».

La bonne marche de la cité dont il avait la charge faisait donc partie de ses préoccupations, quoi que pouvaient en dire les mauvaises langues. C’était d’ailleurs lui qui avait fait remonter à l’administration centrale ce malencontreux soucis de villages du Sol qui disparaissaient sans crier gare. Non pas bien sûr que le sort de ces quelques paysans lui causait du tracas, mais comme c’étaient eux qui contribuaient à remplir les assiettes des habitants de la cité, il avait préféré en avertir les autorités impériales, afin d’en être lui-même débarrassé et somme toute moins responsable.

Il tourna son épais visage vers son mage qui se tenait à sa droite. Physiquement, celui-ci était par contre tout le contraire de son suzerain. S’il n’affichait pas en permanence une mine aussi grave et sérieuse sur son visage émacié, on aurait pu croire à une blague. D’une minceur quasiment squelettique, emmitouflé malgré la chaleur accablante dans une robe d’hivers bien trop large pour lui, il n’avait plus que quelques cheveux sur son crâne chauve. Heureusement, son couvre-chef pointu parvenait en parti à cacher aux yeux des moqueurs son défaut capillaire. Ses yeux d’un noir sinistre et menaçant dissuadaient de toute façon quiconque de se payer sa tête, même les plus imprudents.

— Et à toi, il te parait être le Grand Mage, Altius ? lui demanda Le Gras.

— Ça m’en a tout l’air, votre excellence, je le crains.

— Bon sang …

Il se retourna à nouveau dans un lent mouvement vers les deux sorciers. L’onde qui se propageait dans les plis de son cou firent frémir Minaud, qui se contraint du mieux qu’il put à garder la même non-expression sur son visage.

— Bien … soit … et … à quoi devons-nous votre auguste visite, Grand Mage ?

— Enfin ! Enfin vous me posez la question ! Et bien je suis là pour les villages bien sûr ! s’emporta Philibert dont on ne pouvait pas prétendre que la patience fut sa qualité première.

Aquilus et son mage se regardèrent interloqués avant d’éclater de rire. Le gouverneur dut même appeler un serviteur pour qu’on vienne lui essuyer les larmes qui coulaient le long de ses joues replètes. Ils s’arrêtèrent cependant assez vite car le vieux sorcier lui avait le même air grave et ne semblait pas avoir du tout envie de partager leur bonne humeur.

— Attendez, reprit Le Gras, vous voulez dire que vous êtes là sérieusement pour cette histoire de quelques villageois qui foutent le camp ?

Les deux sorciers opinèrent à l’unisson.

— Vous arrivez dans ma Cité avec un dragon en provoquant un grand tumulte, vous sautez en plein vol, vous écrasez un des poulaillers seigneuriaux en l’endommageant d’ailleurs gravement … tout ça … pour quelques paysans ?!

— C’est tout à fait ça, oui, approuva le vieux sorcier. Maintenant, est ce qu’on peut se mettre au travail ? j’ai rudement faim.

***

Force était de reconnaitre au Grand Mage Philibert une prodigieuse capacité de travail. Son esprit était un des plus brillants de son temps, et comme c’est bien souvent le cas avec les cerveaux exceptionnels, celui du vieux sorcier n’échappait pas à quelques facéties qui lui étaient propres. Aussi travaillait il beaucoup mieux lorsqu’il mangeait. D’ordinaire, ce qui lui convenait le mieux était de grignoter les petits biscuits secs que lui faisait régulièrement parvenir son amie Sacha, la guérisseuse, en les trempant dans un thé noir très fort.

Mais son départ précipité de la Cité Céleste Mystérieuse et Magique avait eu comme regrettable conséquence l’oubli de ces fameux gâteaux. Tentant de passer outre cette contrariété, il s’était rabattu sur les spécialités locales, non sans quelques agréables surprises.

— Tu devrais gouter ça, Minaud, c’est pas mal du tout ! Ça semble être fait avec du miel et … des noix ?

— Bien maitre … répondit le jeune homme en s’emparant lui aussi d’une de ces petites friandises, qu’il engouffra entière dans sa bouche.

La salle de réunion privée de son excellence Aquilus avait pris des airs de gouter d’anniversaire. Au milieu des documents confidentiels et des missives diplomatiques étaient maintenant disposées des plats foisonnants de mets délicats et de sucreries parfumées. L’air de la petite pièce était saturé de parfums suaves et d’épices. Les deux sorciers étaient attablés et se concentraient pleinement à leur tâche. Le gouverneur les regardait faire, interdit, ne sachant pas s’il devait rompre ou non cet instant de grâce. Ce fut donc Altius qui se chargea de la besogne de ramener les deux sorciers aux affaires.

— Et donc … vous étiez en train d’évoquer les désirs de sa très grande majesté l’empereur …

Philibert posa sur lui un regard à moitié flou, avant de se ressaisir complètement. Il s’empara d’une serviette et s’essuya soigneusement le coin des lèvres avant de répondre.

— Oui, oui, c’est vrai… Sa majesté est très intéressée par les évènements qui ont lieu ici, dans le Méridion. Elle souhaiterait être tenue informée dans les plus brefs délais des moindres détails que Minaud et moi trouverons ici au cours de notre enquête approfondie. Nous avons été expressément missionnés pour faire la lumière sur tout ça.

Il fit un geste vague de la main qui se termina en s’emparant d’un nouveau gâteau au miel.

— L’empereur souhaite savoir pourquoi des paysans disparaissent ? demanda le gouverneur incrédule. Et il vous a demandé, à vous le Grand Mage d’enquêter personnellement ?

— C’est tout à fait ça, mon vieux ! D’ailleurs il serait peut-être temps qu’on s’y mette, non ?

Aquilus et son mage s’entre regardèrent du coin de l’œil.

— Certes … heu … bien ! il en sera fait comme le désire sa majesté, évidemment !

— Je suis content que vous le preniez comme ça, sourit perfidement le Grand Mage. Nous comptons sur votre collaboration pleine et entière afin de combler de satisfaction notre empereur.

— Vous pouvez évidemment compter sur nous … répondit Altius, ses yeux de serpent n’étant plus que deux fentes froides et menaçantes.

— Bien ! Alors commencez par me ramener les frères jumeaux de ces excellents gâteaux, je vous prie ! ordonna Philibert d’un air satisfait.

***

Minaud était déçu … soulagé oui, mais aussi déçu. Le banquet de bienvenue que lui avait promis son maitre n’avait pas eu lieu. Manque de temps leur avait on dit, tout en s’excusant platement. Il avait apporté exprès sa plus belle robe de mage ! Mais celle-ci était encore humide, et quelque peu froissée par le mode de séchage qu’il avait utilisé. Aussi peut être finalement était-ce un mal pour un bien ? Philibert aussi ne cacha pas son mécontentement au moment de passer à table, avec des mots beaucoup plus crus. Seuls une dizaine de plats avaient été disposés devant eux, ce qui était parfaitement scandaleux. Sa voix résonnait dans tous les couloirs du palais.

— Voilà comment on accueille une délégation impériale dont je suis membre ? s’emporta-t-il tout en goutant un peu à tout. Cette cité n’est vraiment qu’un infâme boui-boui ! Même chez Pincette, ce bouge de la Cité Capitale, j’avais été mieux accueilli ! Et je n’étais pas encore Grand Mage !

Penaud, le gouverneur assis en face de lui s’était muré dans un silence gêné. S’ils avaient ne serait-ce que prévenu quelques jours plus tôt, il aurait certainement pu prévoir un accueil digne de son visiteur. Mais dans ces conditions … attendre que ça passe … il finirait bien par se calmer, pensa-t-il en levant les yeux au ciel. On ne peut pas organiser un banquet en quelques heures ! par tous les dieux !

Philibert semblait avoir déjà reporté son attention sur un autre sujet.

— Et vous, Altius, vous êtes déjà allé chez Pincette ?

Le mage local releva les yeux de son dîner, visiblement surpris par la question abrupte.

— Et bien … reconnut-il. Pendant mes études, je me suis laissé quelque fois emporté par mes camarades jusque dans ce cabaret, oui…

— Pendant vos études ? Vous avez eu qui comme maitre ? peut être que je le connais ? je connais pratiquement tous les mages de la capitale !

— Hé bien, je n’ai pas eu de maitre à proprement parlé, j’ai étudié à la H2EM, la Haute Ecole des Etudes Magiques ! se gonfla d’orgueil le sorcier, visiblement très fier de son parcours.

Le Grand Mage faillit cependant s’étouffer.

— Vous avez étudié … dans le public ? Et … hum … vous connaissez quelques tours quand même ? demanda le vieil homme qui ne pouvait pas cacher l’immense dédain qu’il ressentait.

Se tournant ostensiblement vers Minaud, il lui souffla à l’oreille :

— Dans le public … oui, pas étonnant pour un mage d’une cité de seconde zone … j’aurais dû m’en douter !

Altius faisait mine de n’avoir pas entendu et le visage crispé, se forçait à reporter son entière attention vers le contenu de son assiette. Le jeune sorcier lui ne répondit rien et déglutit péniblement. Il n’espérait qu’une chose à présent, que tout ça se termine sans qu’aucun sort de destruction massive ne soit lancé avant la fin de cet affreux repas…

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