Chapitre 3 - Mystère au Méridion - Partie 1

Les dragons étaient de loin les animaux volants les plus rapides au monde. De fait, les deux mages utilisaient pour se déplacer le moyen de transport le plus véloce qu’on pouvait concevoir. Bien que jouissant du confort douillet de la maisonnette en plus d’une vue extraordinaire sur les contrées de l’empire qui défilaient à toute vitesse sous ses yeux, Minaud n’aimait pas ce moyen de locomotion. Il lui préférait de loin les lentes et tranquilles escapades à dos de mules, qui avaient le bon gout de se dérouler sur le plancher des vaches. D’autant qu’il n’oubliait pas - le pourrait-il un jour ? – que c’était ce même dragon qui leur faisait actuellement traverser la moitié du monde connu, qui avait un jour rayé de la carte son chez lui, sa précieuse citée qui l’avait vu grandir, la Cité Céleste Eternelle et Merveilleuse. Certes, le monstre se contentait alors d’obéir poliment aux ordres du Grand Mage, mais … et bien un monstre restait un monstre n’est-ce pas ? Et le Grand Mage restait également le Grand Mage …

Bien qu’étant désormais son élève, son apprenti, et peut être même qui sait, un jour son successeur, le jeune homme n’effacerait jamais de sa mémoire les souvenirs de ce paradis aujourd’hui perdu. Le vieux sorcier avait certes de bonnes raisons de s’en prendre à Baltazar, le dernier mage de la cité, mais il n’empêche que c’était un des rares à s’être sorti en vie du cataclysme causé par le dragon et son maitre. Un coup pour rien donc, mais qui avait couté tant de vies, et remuait tant de vieux démons au sein de l’empire.

C’est en méditant ces sombres pensées que Minaud regardait par la fenêtre le jour se lever. Il venait d’émerger de sa courte nuit. Nuit qui avait pris fin lorsqu’une embardée l’avait violement fait basculer de son couchage pour venir s’aplatir sur le plancher, beaucoup moins confortable. Il se massait le bras gauche, encore douloureux après sa chute.

— La peste soit de ce maudit dragon … maugréa-t-il tout bas.

Il prit cependant bien garde à formuler tout bas sa malédiction car, outre leur taille gigantesque, leurs nombreuses paires d’ailes, le feu qu’ils pouvaient cracher sur commande, les dragons jouissaient également d’une ouïe excellente. Et absolument personne ne tenait à réellement vexer un représentant de cette espèce.

Où pouvaient-ils bien se trouver ? Il essaya de capter des indices en étudiant le paysage défilant sous ses yeux mais n’en tira rien qui aurait pu l’aider à se localiser. D’après leurs calculs, ils devraient atteindre la Cité Céleste Méridionale et Ardente en milieu d’après-midi.

Son attention se reporta sur l’entièreté du contenu de son sac de voyage, étendu tout autour du poêle. Ses vêtements de cérémonies commençaient à sécher. Il poussa un soupir de soulagement car il devait absolument revêtir ses plus beaux atours pour le banquet de ce soir. Aucune règle ni aucune loi ne l’imposait mais il y aurait certainement un fastueux dîner de bienvenue en l’honneur de leur visite. Telle était en effet la tradition lorsque le Grand Mage de l’empire céleste descendait dans une des cités, tout du moins si on ne voulait pas se faire de lui un ennemi mortel.

Il y avait quand même de bons côtés à être son apprenti. Les fastueux gala de bienvenue en faisaient somme toute partie et Minaud avait hâte de découvrir les spécialités culinaires du Méridion. On disait que la cuisine du Sud mêlait douceur et force dans un savant mélange d’épices. Voilà qui était prometteur !

— Encore un peu humide … constata-t-il en effleurant les étoffes précieuses de sa plus belle cape.

Evidemment, le Grand Mage pouvait les rendre parfaitement sèches en un claquement de doigt, mais pas lui ; pas encore. Il n’avait pas fini d’étudier ce maudit Grimoire de l’Eau ; celui-ci devait au final avoir quelques utilités … ne serait-ce que pour porter des vêtements secs ou mieux, s’assurer qu’ils le restent. L’enseignement prodigué par le vieux sorcier était d’un niveau tout à fait exceptionnel, mais quelque peu disparate, et avantage ou inconvénient, le jeune apprenti jouissait d’une certaine liberté dans l’ordre de ses acquisitions. Aussi, pouvait-il en être autrement ? celui-ci avait donc commencé par apprendre tout ce qui avait trait au combat. Projections de boules d’énergies, d’éclairs, mise en place de protections et autres joyeuseté certes bien utiles, mais pas dans le cas d’une cape trempée …

— Je pourrais quand même essayer quelque chose …

Il s’approcha d’un sous vêtement encore dégoulinant et se mit à l’étudier. Il le serra fort entre ses doigts et souffla délicatement sur le tissu. Tout d’abord rien ne se passa … Déçu, le jeune sorcier souffla plus fort et tout à coup le textile se mit à brunir, à dégager une forte odeur de bruler et pour finir de petites flammes y firent un trou fort peu élégant. Minaud à la vue de ce début de catastrophe plaça vite le tout sous un long jet d’eau dans la cuisine.

— Bon … et bien ce n’est pas aujourd’hui que j’aurais les fesses au secs … se lamenta-t-il tout en se félicitant d’avoir choisi pour son expérience une pièce qui ne serait pas visible des convives du gala de ce soir. J’espère qu’il ne découvrira rien … Il va bien se moquer de moi, c’est sur …

Il s’approcha de l’escalier en colimaçon qui donnait sur la petite tour depuis laquelle Philibert dirigeait le dragon. Sans un bruit il tendit l’oreille. Le seul son qu’il pût percevoir était un ronflement grave et sonore.

***

— Maitre, les avez-vous informés de notre visite ? s’inquiéta Minaud en regardant par la fenêtre.

— Bien sûr que je les ai informés ! Enfin … je voulais le faire en tout cas … répondit le Grand Mage qui lui aussi jetait de rapides coups d’œil à l’extérieur. Je ne suis plus certain à la vérité.

— Encore un trait de baliste ! Là-bas ! regardez !

Philibert en eut assez, haussa les épaules et retourna s’assoir sur le canapé.

— Ecoute Minaud, ce ne sont que des bouts de bois. Ne t’inquiète pas comme ça, tu vas finir par te rendre malade à force. Quand nous arriverons, nous dissiperons le malentendu et puis voilà !

— C’est que je suis pas sûr qu’ils nous laissent nous approcher …

— Mais enfin ! Ils ne vont pas avoir le choix ! Allez, pense à autre chose, on sera arrivés dans quelques instants.

Une boule enflammée frôla les ailes du dragon. Celui-ci, passablement agacé par l’accueil poussa son terrible rugissement guttural, ce qui eut comme conséquence inévitable de doubler instantanément le nombre de projectiles qui leurs étaient destinés.

— Maintenant c’est leur sorcier qui s’y met !

Cette dernière remarque plongea le vieux mage dans ses réflexions.

— Je me demande bien comment il s’appelle, réfléchit-il tout haut. J’espère que ce n’est pas un collègue de pacotilles et qu’il a quelques talents ! on va avoir besoin de lui ! – il se tourna vers Minaud – elle était comment cette boule de feu ? elle t’avait l’air dangereuse ?

— Suffisamment dangereuse pour faire pas mal de dégâts et mettre le dragon en rogne si elle nous avait touché, maitre … soupira Minaud.

— Excellent, excellent, se réjouit Philibert en caressant sa longue barbe.

— Si vous le dites …

Le monstre entama sa descente vers la Cité Céleste Méridionale et Ardente, évitant facilement tous les projectiles qui lui était envoyés. Les deux sorciers sortirent de la petite maisonnette. Pendant que le Grand Mage cherchait la clé pour verrouiller la porte, son apprenti faisait de considérables effort pour ne pas être emporté par les vents tempétueux.

— Dépêchez-vous, s’il vous plait ! implora-t-il.

— Oui, oui ! j’étais pourtant certain de l’avoir mise dans cette poche … - il enfonçait sa main au plus profond de sa robe – c’est bizarre … je ne peux pas laisser la porte ouverte ! Je sais ! Attends-moi ici …

Et il re-rentra un instant dans la maison, laissant Minaud seul, quasiment à l’horizontal sur le dos du dragon filant au travers des traits enflammés et des boules de feux. Il en ressortit visiblement satisfait et brandissant la petite clé dorée au moyen de laquelle il put verrouiller la porte.

— Le vide poche … évidemment ! se réjouit le vieux mage, sous le regard du jeune homme qui réussit la prouesse de mêler toute à la fois peur et incrédulité. Comme disait ma grand-mère, quand on n’a pas de tête, on a des jambes ! Allez, suis-moi.

Ils se rendirent au bas des escaliers longeant le corps de l’immense serpent. Arrivés tout en bas, ne laissant sous leurs pieds que le paysage bien plus bas qui défilait bien trop vite, l’élève demanda :

— Et maintenant ? On va se poser comment ?

— Se poser ? Mais enfin Minaud, ils ne vont pas nous laisser nous poser, tu n’as pas vu tous ce qu’ils nous balancent depuis tout à l’heure ? S’ils pouvaient nous envoyer des vaches, ils le feraient sans doute ! conclut-il en riant, visiblement satisfait de sa réplique.

Réplique qui aurait aussi vraisemblablement amusé Minaud s’il n’était pas aussi mort de peur.

— Tiens ! ordonna le mage en tendant à Minaud une petite bourse en cuire.

Le jeune homme s’en empara et allait défaire le lacet qui la maintenait fermée pour voir ce qu’elle contenait quand Philibert lui cria de ne surtout pas l’ouvrir maintenant.

— Qu’est-ce que c’est ?

— De la poudre de pierre volante, pardi ! Quand je te donne le signal, tu l’ouvres en mettant bien tes mains au-dessus.

— Heu … d’accord … mais et vous ?

— Et bien, tu vas me porter, cela va de soi ! sourit le vieil homme.

Ce ne fut certainement pas l’arrivée triomphale à laquelle aurait pensé l’apprenti, mais elle se déroula presque sans casse ce qui, il faut bien le reconnaitre aux vues des circonstances, relevait déjà presque de l’exploit.

— Allez Minaud ! relève-toi ! sourit le vieux sorcier en écartant à coup de pieds les poules et autres coqs qui protestaient contre ces intrus qui venaient d’écraser leur maison. Ça te fera des choses à raconter, plus tard. Allons voir nos hôtes !

Le jeune homme n’était pas sûr d’avoir envie de raconter à qui que ce soit ce qui aurait pu être son dernier – et son premier – saut de dragon. Il ne s’était pas attendu à ce qu’une fois la bourse ouverte, la poussière de pierre volante s’envole avec une telle vitesse, mais surtout à quelle point la bourse était lourde en réalité ! Pour faire court, il se prit la poussière en plein visage, laissa tomber la masse de cuire dont le poids était devenu insoutenable, et qui emporta dans sa chute brutale la marche sur laquelle il se tenait. Criant, mais ne tombant pas grâce à sa tête qui flottait dans les airs, il serra fort contre lui son sac de voyage. Philibert se précipita et tenta de lui grimper sur le dos, mais il glissa et ne put se retenir que par les bottes de son élève. Et c’est ainsi qu’ils se dirigèrent bien trop lentement vers la cité en contrebas. Bien trop lentement, d’une part parce que bien que le ridicule ne tue pas, il se serait bien passé d’avoir à offrir ce lamentable spectacle, mais lentement surtout parce que les officiers en charge des balistes pouvaient maintenant les ajuster à leur guise. Criant de toutes ses forces, et bien trop aigu, lorsque le premier trait leur fonça droit dessus, il ne pouvait pas savoir que son maitre avait eu le temps de dresser autour d’eux un bouclier de protection.

Non, décidément Minaud ne raconterait cette histoire sous aucun prétexte, pas même sous la torture.

A peine eurent ils le temps d’enlever de leurs vêtements les bouts de ce qui fut un bien joli poulailler qu’ils se retrouvèrent face à une rangé de lances parfaitement aiguisées et d’un soldat rouge écarlate qui leur beuglait de les suivre.

Le jeune homme, qui se souvenait parfaitement de toutes les fois où quelqu’un avait eut la folie d’ordonner quoi que ce soit à son maitre et où ce quelqu’un avait très mal fini, commença à transpirer à grosses gouttes. Mais, car il faut bien des bonnes surprises dans la vie, le mage haussa les épaules et suivit les soldats tremblants sans faire plus de difficultés.

— Nous souhaiterions nous entretenir avec le gouverneur, si cela ne vous fait rien, l’entendit-il même prononcer poliment.

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