Chapitre 3 : Les épreuves

Par Notsil

Syrcail et Lucas s’étaient hâtés vers la cour dès leur corvée terminée. Plusieurs jeunes étaient déjà présents ; nul ne souhaitait se faire éliminer si facilement à cause d’un simple retard. Le Messager Tsyro était là, accompagné de plusieurs Messagers. Lucas se demanda en quoi consisterait l’épreuve, pour demander tant d’encadrants. Le sourire satisfait qu’arborait Tsyro n’était pas pour le rassurer. Quand ils furent tous rassemblés, le Messager jeta un œil à la grande horloge qui surplombait la cour. Ils apprenaient vite. Tsyro frappa dans ses mains pour réclamer le silence, puis expliqua la teneur de l’épreuve. Lucas pâlit.

Ils devraient courir en répondant à plusieurs questions. D’un geste, Tsyro donna le signal du départ. Prudents, échaudés par leur matinée, les jeunes adoptèrent un rythme lent.  Au départ simples additions mathématiques, les questions se corsèrent à mesure que leur souffle s’étiolait et que leurs muscles s’asphyxiaient. Endurance et connaissances testés ensemble, rajoutant une difficulté supplémentaire.

Les Messagers qui surveillaient l’épreuve notaient tout : certains candidats se concentraient trop sur les réponses, oubliant de respirer et suffoquant ; d’autres au contraire s’efforçaient de maintenir un rythme calme et régulier pour tenir le plus longtemps possible, au détriment de la qualité de leurs réponses.

Les poumons en feu, Lucas n’en menait pas large. Plusieurs avaient déjà abandonné ; le jeune ailé serra les dents, refusant de les imiter. Quand ils eurent enfin la permission de s’arrêter, un coup d’œil au cadran lui apprit qu’il ne s’était écoulé qu’une heure.

–Ça va ? s’enquit Syrcail en s’approchant.

Lucas hocha la tête, incapable encore de parler tant son souffle était court. Ils marchèrent ensemble un moment, dans un silence troublé par les respirations saccadées des candidats.

Quand les Messagers jugèrent que leur rythme cardiaque était revenu à la normale, Tsyro déclara qu’ils auraient un jour de repos pour reprendre des forces. Le soupir de soulagement qui s’éleva de leur poitrine lui arracha un sourire. Leurs jeunes organismes avaient été poussés dans leurs retranchements. Plusieurs avaient abandonné, réalisant enfin les efforts nécessaires à fournir pour espérer devenir Mecers. On demandait aux soldats d’élite de Massilia des qualités bien supérieures aux troupes régulières constituant l’essentiel des garnisons massiliennes.

 

Le lendemain, les candidats toujours en lice apprirent que la dernière épreuve mettrait leur vie en péril. Quelques-uns abandonnèrent, mais bien moins que précédemment. Un défi intéressait tous les jeunes massiliens. Ils furent conduits au sommet de l’École, qui surplombait un à-pic. Les aspirants Mecers avaient été tirés de leurs lits avant le lever du soleil ; peu d’entre eux étaient capables d’apprécier la beauté du spectacle qui s’offrait à eux.

Les pâles rayons du soleil printanier se réfléchissaient sur les pics enneigés des alentours ; une brume épaisse serpentait entre les cols, rivière immatérielle ; quelques arbres résistants perçaient la croute neigeuse, absorbant l’énergie vitale pourtant à peine présente.

Les trilles des oiseaux saluant la naissance du jour parvenaient tout juste à occulter par instants le ruissellement de l’eau dévalant les rochers de la cascade en contrebas. Une source naturelle dont les hommes avaient détourné une partie pour former une réserve d’eau à leur usage. Lorsque ce lac artificiel débordait – ce qui était souvent le cas – les eaux s’écoulaient naturellement vers le sol et formaient un rideau devenant arc-en-ciel lorsque le soleil le frappait de ses rayons.

Les volutes blancs de leurs respirations se dispersaient dans l’air encore frais.

Lucas osa un coup d’œil hasardeux. À travers le brouillard, difficile de juger de la profondeur réelle du précipice. Le tumulte de la cascade n’était d’aucun secours, et la lumière n’était pas encore suffisante pour éclairer les ténèbres abyssales.

–Voilà en quoi consistera le denier test, annonça le Messager Aguir.

D’un geste, il embrassa l’étendue derrière lui.

–Montrer votre clairvoyance.

Aguir marqua une courte pause pour ménager son effet.

–Vous allez sauter, et redresser au moment que vous jugerez opportun.

Un chœur de protestation s’éleva.

–Par ce temps ?

–C’est déjà dangereux dans de bonnes conditions…

–Sans aucun point de repère, c’est du suicide !

Le Messager Aguir réclama le silence.

–Je vous rappelle que l’épreuve n’est pas obligatoire. Ceux qui le souhaitent peuvent arrêter là et rentrer chez eux. Si vous n’êtes pas prêts à risquer votre vie maintenant, vous n’êtes pas prêts à intégrer les Mecers.

Quatre refusèrent le risque de mourir : périr écrasés au sol, eux qui possédaient des ailes !

Syrcail se rapprocha de Lucas.

–Étrange que le dernier test se rapproche autant de notre jeu favori, non ?

Le jeune Seyr acquiesça. Comme tous leurs camarades, dès qu’ils avaient maitrisé les bases du vol, il avait sauté des plus hautes falaises de la région. Le but consistait à freiner sa chute le plus tard possible. Pour gagner, il fallait tenir compte de nombreux facteurs, aussi divers que le vent, l’envergure des ailes, leur résistance, la hauteur, et les différentes échappatoires possibles : remontée en chandelle, en rase-mottes…Le rôle des courants aériens était primordial.

Les jeunes gens apprenaient à connaître leurs limites. Les imprudents et les arrogants connaissaient des chutes souvent mortelles. Dans de parfaites conditions, il fallait une concentration intense. Dans un lieu inconnu et invisible, il faudrait des réflexes éclairs. Un exploit qu’on attendait des Messagers, mais que Lucas n’aurait jamais cru qu’on exigerait des postulants.

–Lorsque je vous appellerai, vous plongerez, annonça Aguir. Il n’y a pas de déshonneur à refuser.

Il balaya le groupe de jeunes gens du regard. Certains étaient confiants, d’autres  terrifiés. Ceux-là n’attendraient pas longtemps avant de déployer leurs ailes. S’ils parvenaient à sauter, ils auraient déjà prouvé qu’ils étaient capables de dépasser leur peur. Les jeunes gens ne savaient pas que plusieurs Mecers étaient présents tout le long de la descente, avec leurs Compagnons. Ils n’interviendraient qu’en dernier recours, étant là avant tout pour évaluer leur détermination à sauter.

Tout est en place, fit Tirak.

Devant le ravin aux parois vertigineuses, les candidats hésitaient sur la conduite à tenir. De ce qu’ils prenaient autrefois pour un jeu allait dépendre leur existence.

Les premiers qui s’élancèrent n’apportèrent pas d’éléments supplémentaires aux candidats. Les Messagers prenaient des notes et restaient impassibles.

Le test était-il aussi difficile qu’il le paraissait ? se demanda Lucas. Endurance, Connaissance et Clairvoyance, avait dit le Messager Aguir dès le premier jour.

Leur endurance, ils l’avaient testé, tout comme leurs connaissances, sur des sujets aussi variés que les différents types d’armes, l’histoire de la Fédération des Douze Royaumes, ou le fonctionnement de la Seycam massilienne.

Syrcail remarqua l’air perplexe de son ami et lui chuchota :

–Ne cherche rien d’exceptionnel. Ils testent nos capacités et nos limites. Notre intelligence à ne pas les dépasser. N’en fais pas trop, conclut-il comme son tour arrivait.

Syrcail avait totalement raison, songea Lucas tandis que son ami s’élançait dans le vide. Redresser immédiatement serait à la limite de l’honneur ; attendre trop risquait d’être fatal.

Le nombre des candidats diminuait sur les hauteurs du précipice. Bien qu’il sût ce qui l’attendait, Lucas ne put empêcher l’appréhension de lui nouer la gorge. Qu’adviendrait-il s’il échouait ?

Non, il ne pouvait l’envisager. Devenir Messager, c’était son rêve. Il était prêt à tout pour le réaliser.

Au bord du précipice, Lucas prit une grande inspiration, fit le vide dans son esprit, et sauta.

Sa peur, ses doutes, ses craintes furent chassées par l’euphorie qui le saisissait chaque fois que l’air fouettait ainsi son visage. Une joie extatique qui ne devait pas lui faire oublier les dangers inhérents à un tel plongeon. Ses ailes, pour l’instant repliées dans son dos, étaient prêtes à se déployer pour ralentir sa chute folle.

Combien de temps oserait-il attendre ? Impossible de voir le fond du gouffre.

Pourtant, la texture de l’air se modifiait tout autour de lui. Changement de pression. Ses ailes se déployèrent presque instinctivement, augmentèrent brusquement sa portance. La douleur tirailla fugacement sur sa blessure, et Lucas adopta une position plus agréable. Il réalisa qu’il était passé sous le banc de brouillard et que la gorge était bien plus profonde que ce qu’il était imaginé. Lucas discerna les autres candidats qui patientaient en compagnie de deux Messagers. Il modifia son approche et se posa à leurs côtés. Syrcail lui fit un clin d’œil et Lucas sourit. Ils avaient réussi.

 

 

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Lohiel
Posté le 22/04/2021
Toujours très convaincant.⭐
Vraiment ton style est de plus en plus tiré au cordeau... et c'est un gros compliment. Pas de notations inutiles ou de "gras" (ces mots qui alourdissent la phrase et qu'on peut barrer sans qu'elle change de sens).


---

Remarques :

Question pdv, toujours deux ou trois fluctuations. En fait, quand tu es *à l'extérieur* d'un personnage, ce n'est pas si compliqué. Au lieu de "Ils apprenaient vite" par exemple, tu dis un truc du genre : "il parut satisfait de voir qu'ils avaient retenu la leçon"

"Le Messager Tsyro était là, accompagné de plusieurs Messagers." Un peu redondant... plusieurs de ses semblables ? Congénères ?

Idem, répétition :

Lucas se demanda* en quoi consisterait l’épreuve, pour demander* tant d’encadrants. (nécessiter, exiger...)


"Lucas osa un coup d’œil hasardeux."
Prudent ? (hasardeux = douteux, dangereux)


"– Étrange que le dernier test se rapproche autant de notre jeu favori, non ?"

Comment sait-il qu'ils ont le même jeu favori ? J'ai loupé quelque chose ?

"Comme tous leurs camarades, dès qu’ils avaient maitrisé les bases du vol, il avait sauté..."
Ben non, pas tous. Tu viens de dire qu'il y en a qui abandonnent parce qu'ils ont la trouille.

J'ai l'impression qu'ils se connaissent depuis deux jours seulement, qu'ils n'ont pas vraiment eu le temps de beaucoup échanger... bien sûr, je pourrais aller vérifier, mais ce n'est pas ce que ferait le lecteur lambda... donc je te signale juste cet instant de perplexité, qui peut correspondre à quelque chose qui n'a pas été assez appuyé ou mal posé (le lecteur de base lisant par définition avec moins d'attention que moi... il lit essentiellement *pour se distraire*, ce qui dit bien ce que ça veut dire 😊)

Bisou 💗
Notsil
Posté le 22/04/2021
Bien vu il manque de détails à accentuer. Là par ex il s'agissait du jeu favori de la majorité des jeunes ailés ; mais un jeu où tu "vois" les risques et ceux qui abandonnent pensent que dans les conditions actuelles c'est du suicide. Mais, du coup, c'est pas assez / correctement expliqué ^^

Merci tout plein pour ton retour ! J'ai eu une phase très "concision" en écriture, je crois que j'en ai gardé des restes, après, tout est une question d'équilibre et ce n'est jamais facile ^^
Lohiel
Posté le 22/04/2021
En fait, certains détails ont un sens, apportent une impression, un sentiment, une précision utile, un effet de réel, etc. Donc ça vaut le coup de les insérer... et d'autres n'en ont aucun dans la trame. Donc pas la peine. Pour moi, c'est là que se situe le point d'équilibre 😊
Vous lisez