Chapitre 3 - L'enchanteresse

L'aubergiste ouvrit le lourd battant, révélant sous le chambranle une cohorte en armes qui patientait sous la pluie. Il y avait là vingt-quatre fantassins dirigés par un chef d'escadron. Celui-ci avait ôté son casque et tenait dans sa main un rouleau de parchemin. De chaque côté, un militaire brandissait une guisarme dans une position martiale de défense. Les autres guerriers attendaient en rang auprès des chevaux.

« Oriendo Cirin'Del ? Par ordre de l'Esperial, vous êtes en état d'arrestation pour avoir hébergé des mages dans votre établissement. Fouillez l'auberge des caves au grenier ! »

En une seconde, ce fut le chaos. La cohorte se rua à l'intérieur comme un seul homme, bousculant les paysans et leurs familles à grands coups de hampe et de bouclier. Oriendo voulut s'interposer mais plusieurs soldats le saisirent par les bras et l'immobilisèrent pendant que leur commandant lui passait de solides chaînes autour des poignets. Des femmes hurlèrent, des enfants se mirent à pleurer. Elraza vit avec effroi un troupier assommer une fillette d'un revers de gantelet. Son père se jeta sur le guisarmier avec fureur et voulut lui éclater le crâne avec un tabouret. Le soldat dégaina alors un coutelas de sa ceinture et éventra l'homme de bas en haut.

Il n'en fallut pas plus pour que la scène tourne au cauchemar. 

Dans un mouvement de panique, tous les clients de l'auberge se précipitèrent en direction des portes de l'écurie et du petit escalier qui menait vers les étages, se bousculant et hurlant, piétinant les enfants. Dans leur dos, comme si le tabou du premier sang venait d'être levé, les militaires n'hésitèrent plus à faire parler leurs armes. Une femme se retrouva empalée au bout d'une pertuisane ; une autre fut violemment attrapée par les cheveux et égorgée au-dessus d'une table. Il était clair désormais que les soudards n'étaient pas simplement venus pour arrêter le tenancier.

Ils étaient là pour tuer.

« Alors, Til'Duin ? lança Roch d'un ton venimeux. Vous comptez toujours rester là, les bras croisés ? »

Le spadassin se précipita au cœur de la mêlée et percuta violemment un soldat dans le dos. L'homme s'étala de tout son long dans un clang retentissant, emporté par le poids de son armure. Un tonneau de bière fut transpercé et jeté à terre lui aussi ; il se brisa en deux, déversant son contenu sur le plancher de la logia qui devint gras et glissant. Au fond de la pièce, les ménestrels étaient parvenus à s'éclipser et un duel rageur s'engagea bientôt sur l'estrade entre Roch et trois adversaires. Le bretteur était doué et ses réflexes avaient quelque-chose de surnaturel dans leur précision et leur rapidité ; mais il affrontait des soldats de métier, et ils réussirent peu à peu à l'acculer contre le mur. Elraza, incapable de réagir, demeura pétrifiée. Soudain, les portes de l'écurie s'ouvrirent et les clients de l'auberge s'y engouffrèrent en hurlant, espérant y trouver un échappatoire. Mais bientôt ils refluèrent paniqués et se bousculèrent de plus belle pour atteindre les escaliers.

L'écurie était en feu.

Une fumée noire et acre se répandit rapidement dans la grande salle, ajoutant encore au chaos ambiant. Au loin, on entendait les hennissement de détresse des chevaux qui déambulaient dans leurs stalles et l'écho de leurs coups de sabots contre les portillons qui les maintenaient prisonniers. Ce fut comme un déclic pour l'enchanteresse qui revint brutalement à la réalité. D'un côté, il y avait les soldats qui bloquaient l'accès à la cour ; de l'autre, les flammes qui consumaient le bâtiment mitoyen en crépitant.

Elle devait agir. 

Oubliant la prudence et le Grand Interdit qui planait sur les mages, Elraza déchaîna son pouvoir. Elle le sentit affluer à l'intérieur de son corps comme un torrent qui descend des montagnes, emportant tout sur son passage. C'était une sensation prodigieuse, une déferlante d'énergie qui la parcourut tout entière avant de se projeter par tous les pores de sa peau. A l'intérieur de l'auberge, ceux qui posèrent les yeux sur elle la virent soudainement se mettre à briller. 

« Regardez ! hurla un soldat à la cantonade. C'est la magicienne ! »

Mais il était déjà trop tard pour que la cohorte puisse réagir. Car une formidable aura de puissance se forma autour de l'enchanteresse, prenant l'apparence d'une sphère irisée où des milliers de filaments s'entrecroisaient et tournoyaient furieusement. La force du vortex était telle que des morceaux de bois s'arrachèrent des poutres, du plancher et du plafond. Des tables et des chaises ne tardèrent pas à suivre le même chemin, aspirées droit vers l’œil du cyclone où se tenait Elraza Til'Duin. Puis ce fut un pan de mur qui se détacha, laissant à sa place un trou béant qui donnait sur l'extérieur. La pierre de taille fut broyée et concassée en sable. Un lancier téméraire projeta sa guisarme en direction de la sorcière mais l'arme acérée se désagrégea au contact de la tornade. Il n'en retomba que de la sciure de bois et de la poussière métallique.

« Par les flammes de Xyron ! » jura Roch qui s'était figé pour contempler le spectacle.

Mais la magicienne n'en avait pas terminé avec sa démonstration. À l'intérieur de sa sphère, elle prononça un mot de pouvoir dans une langue étrange et les étincelles de magie qui voltigeaient autour d'elle se changèrent en un déluge d'eau glacée qui inonda l'auberge et balaya les flammes. Le spadassin eut un mouvement de recul en voyant arriver sur lui cette marée surnaturelle, mais lorsque la vague le percuta son contact fut aussi doux et rassurant que d'effleurer un nuage de coton. La seconde suivante, l'eau disparut comme elle était venue et un deuxième mot de pouvoir vibra dans l'air.

Alors le monde se figea.

Comme si le temps s'était arrêté dans l'auberge, le décor tout entier s'immobilisa avec ses occupants. Le chef des soldats restait immobile, un bras tendu vers la magicienne, semblant exhorter ses hommes à l'assaut. Derrière lui, au-delà de la porte, l'orage continuait de s'abattre avec fureur mais les gouttes de pluie qui ruisselaient sur le front du militaire étaient comme ancrées dans un carcan de glace. Plus loin, une femme était en train de tomber au pied de l'escalier, bousculée dans son dos par un grand gaillard roux qui cherchait à échapper aux flammes. Elle demeurait là, comme une statue de marbre, stoppée net au milieu de sa chute à environ trente centimètres du sol. Pas un mouvement n'animait son corps ou son visage et même les pans de sa robe tachée de bière et de suif avaient cessé de flotter autour de ses jambes. Derrière le comptoir, Roch put deviner la silhouette paralysée de la serveuse, penchée en avant pour appeler à l'aide. Son cri tardait à venir car un silence absolu s'était emparé de la taverne, pourtant plongée quelques instants plus tôt dans un vacarme assourdissant. Devant lui, les trois adversaires qu'il affrontait ne bougeaient pas un muscle et semblaient incapables de respirer. Perplexe, il tendit son bras et pinça le nez de l'un d'entre eux pour le faire réagir. L'homme ne cilla même pas. La fumée aussi était figée dans l'air, créant une étrange brume noire épaisse comme de l'écume qui flottait paresseusement au-dessus de lui. Les flammes qui dévoraient le bois sec autour de la porte des écuries étaient devenues de simples langues rouges et jaunes immobiles, entourées d'une pluie d'étincelles qui semblaient ne jamais vouloir retomber au sol. 

Quel était donc ce maléfice ?

Plusieurs personnes avaient échappé aux effets glaçants du sortilège. Elraza, tout d'abord, s'avançait d'un pas tranquille au milieu de la pièce, déviant du bout des doigts les lames des soldats pour éviter qu'elles ne tuent les clients paniqués lorsque toute la scène reviendrait à la vie. Elle se dirigea droit sur l'aubergiste que les fantassins avaient entravé un peu plus tôt. Oriendo bougeait encore, lui aussi. Il s'était dégagé de l'emprise de ses bourreaux et tentait maladroitement d'arracher les lourdes chaînes qui lui neutralisaient les poignets. Elraza le vit et prononça un troisième mot de pouvoir ; le métal s'évapora en grésillant.

« Cirin'Del en Salaadem, Til'Duin, grogna l'aubergiste en remerciement.

- Til'Duin en Salaadem, Oriendo. Viens avec moi. Nous n'avons que trop traîné ici.

C'est alors que Roch les héla et que l'enchanteresse le découvrit avec stupéfaction. Le spadassin, qui semblait doté d'étranges pouvoirs, avait résisté à son sortilège. Tout du moins avait-il partiellement contré ses effets, car il parvenait à bouger le haut de son torse mais ses jambes scellées dans le Rêve refusaient obstinément de lui obéir. Avec un soupir contrit, Elraza claqua dans ses doigts, libérant le bretteur de son carcan invisible. 

« Es-tu sûre qu'on peut lui faire confiance ? interrogea Oriendo.

- Certainement pas. Mais s'il résiste à mes pouvoirs shâatiques, il pourra nous être utile. Je t'expliquerai en détail quand nous serons loin d'ici. »

L'aubergiste acquiesça et fit signe au spadassin de les rejoindre. Roch ne se fit pas prier mais en profita aussi pour délester quelques soldats de leurs bourses sur son chemin. Il se choisit même une nouvelle épée qu'il arracha aux doigts de l'un d'entre eux, le soudard étant incapable de l'en empêcher.

« Maintenant ouvre un Portail, ordonna Elraza à l'aubergiste. Je ne pourrai pas maintenir ce Rêve en place très longtemps.

- Où dois-je nous emmener ?

- Pas nous, le corrigea l'enchanteresse. Les soldats. On va leur offrir une excursion en plein air. Que dirais-tu des sommets enneigés du Bouclier ?

Le tenancier la dévisagea avec un petit sourire de connivence. 

- Ça me semble parfait. »

Il s'agenouilla et baissa la tête comme s'il s'apprêtait à prier. Mais au lieu de cela, il libéra lui aussi son Œil-de-Var et une seconde sphère d'énergie magique se forma. Roch eut un hoquet de surprise : elle était d'un bleu turquoise magnifique, avec des reflets de saphir ; mais surtout elle paraissait deux fois plus grande que celle de Til'Duin. Elle les enveloppa tous les trois, déchaînant sa puissance phénoménale sur les restes de la pauvre auberge qui fut réduite à l'état de ruine. Étrangement, cette tempête shâatique semblait épargner les gens alors qu'elle détruisait le bois, la pierre et l'acier avec une facilité déconcertante. Une nouvelle fois, Roch eut l'étrange sensation de flotter dans un épais nuage de coton, chaud et agréable, lorsque l'orbe magique les entoura. 

« Rajena sela'din Lido en Runhat », prononça Oriendo à voix-basse dans une langue que le spadassin ne connaissait pas.

Le vortex se déplaça alors au centre des vestiges de la salle commune. La sphère s'étrécit en largeur mais gagna en hauteur jusqu'à dessiner un immense losange azuré dans l'air. Peu à peu, un paysage apparut à l'intérieur de cette manifestation singulière : de la neige à perte de vue, des crevasses rocheuses, une paroi presque verticale. Un maigre soleil y brillait à l'horizon, peinant à percer un voile de nuages sombres qui présageaient d'une violente tempête à venir. Intrigué, Roch contempla cette fenêtre qui venait de s'ouvrir sur un autre endroit du monde. C'était comme si un tableau de maître se peignait sous ses yeux sur une gigantesque toile invisible.
Mais il ne s'agissait pas d'une simple représentation : à l'intérieur du sortilège, le paysage prenait vie. De la poudreuse tourbillonnait par endroits, un lièvre blanc gambadait à la recherche de nourriture. Des arbustes épineux s'agitèrent lorsque souffla une brise et Roch frissonna lorsque le froid glacial effleura sa peau. Oriendo ajouta un dernier mot de pouvoir à son incantation et le Portail tout entier s'anima. Roch le vit ondoyer comme la surface d'un lac dans lequel on aurait jeté une pierre pour faire des ricochets. Puis dans un souffle évoquant une bourrasque, le sortilège aspira les militaires. Impuissants, ils furent traînés en direction de cette ouverture magique et disparurent instantanément en la traversant. En se penchant en avant, le bretteur pouvait distinguer leurs silhouettes minuscules perdues dans l'immensité du paysage enneigé. Lorsqu'il voulut effleurer le portail du bout des doigts par curiosité, Elraza l'attrapa brusquement et fit un signe négatif de la tête.

Quelques instants plus tard, les soldats avaient tous été engloutis par le sortilège de l'aubergiste. Celui-ci se rompit, explosant sans bruit en un millier d'éclats luminescents qui évoquaient de la poussière d'étoile. Pas un seul civil n'avait été touché par le maléfice.

« Par la toute-puissance de Ran ! jura le spadassin. Ça, c'est un putain de prodige ! Vous les avez vraiment envoyés dans les montagnes ?

Elraza acquiesça.

- Il leur faudra plusieurs mois pour rejoindre le continent de Ghern à marche forcée. Ceux-là ne nous importuneront plus.

- Ceux-là ? releva Roch, intrigué.

- D'autres pourraient venir. Nous ferions mieux de nous dépêcher. Nous devons encore évacuer les villageois avant que l'étage ne s'effondre. Je vais déchirer la toile de mon Rêve au rez-de-chaussée. Roch, foncez dans les écuries pour libérer les chevaux. Ori, occupe-toi de tes clients. »

Ils obéirent, se rangeant naturellement sous l'autorité de l'enchanteresse. Comme elle l'avait annoncé, elle prononça un mot de pouvoir qui eut pour effet de dégeler les occupants de la salle commune. Les habitants du petit bourg émergeaient de leur torpeur avec difficulté, comme s'ils venaient de vivre un long sommeil agité. L'aubergiste se chargea de les réveiller totalement et de les orienter vers la sortie le plus vite possible. Elraza restait concentrée pour maintenir les effets de son sortilège contre l'incendie afin de contenir au maximum sa progression. Hélas, elle faiblissait déjà et plusieurs flammes orangées recommencèrent à lécher le bois sec du plafond avec un appétit vorace. Le spadassin franchit en courant la lourde porte de chêne qui menait aux écuries et, quelques instants plus tard, une nouvelle cavalcade retentit dans la cour à l'extérieur de l'auberge : les animaux affolés prenaient la fuite au grand galop. 

« Tu vas devoir protéger les dormeurs à l'étage, annonça l'enchanteresse d'une voix chevrotante. Nous n'aurons pas le temps de les évacuer.

- Sors d'abord de cette fournaise ! lui répondit Oriendo en criant. Si tu es encore là quand ton Rêve cédera, tu seras engloutie sous les décombres !

- Ça va aller, ne t'en fais pas pour moi. Obéis maintenant ! »

Le tenancier acquiesça à contrecœur et sortit dans la cour avec les derniers clients du rez-de-chaussée. Une foule considérable s'était réunie à proximité des Trois Couronnes, attirée par les lumières de l'incendie et la colonne de fumée noire qui s'élevait dans l'atmosphère humide. Le sortilège d'Elraza n'abritait plus qu'un morceau de l'aile gauche du bâtiment, celui où se trouvait la piste de danse. De l'autre côté, dans l'espace réservé aux cuisines, le brasier avait déjà presque tout consumé et dévorait à présent la charpente. Au centre, les écuries ressemblaient à un gigantesque tourbillon de flammes qui évoquait la gueule béante d'une créature des enfers. Il s'en était fallu de peu que les chevaux n'y trépassent.

« Regardez ! » s'écria soudain un homme corpulent en pointant son doigt boudiné.

Une silhouette solitaire émergeait de ce piège mortel, pliée en deux et courant sous la pluie, semblant porter dans ses bras un paquet enveloppé dans une couverture. Tous se précipitèrent et découvrirent le spadassin dans son costume brûlé. Roch s'effondra sur les pavés en toussant et libéra son précieux fardeau.

Griver était mort.

L'enfant était resté bloqué dans les écuries lorsque les soldats y avaient mis le feu. Il s'était probablement asphyxié. La peau de son visage était rouge et boursouflée, couverte de cloques sanguinolentes. L'éclat autrefois rieur de ses yeux avait disparu, remplacé par un rictus d'horreur qui déformait ses traits. En le découvrant, une femme de l'assistance poussa un cri effroyable et se rua vers lui.

« Pas pu le sauver, marmonna Roch d'une voix râpeuse en s'étranglant à moitié. Mais vous pourrez au moins l'enterrer.

Il se redressa en chancelant et fit demi-tour comme pour retourner dans la fournaise. Oriendo le retint fermement par le bras.

- Votre amie, grogna le bretteur. Il faut la sortir de là.

- Si vous retournez là-dedans vous finirez comme lui, dit l'aubergiste en désignant le corps sans vie de l'enfant. Je ne vous laisserai pas faire. »

Tous regardaient à présent du côté de la salle principale des Trois Couronnes et des mansardes qui la surplombaient. Elraza tenait toujours bon mais les pouvoirs de l'enchanteresse atteignaient leur limite. Elle allait céder, comprit Roch. Ce n'était plus qu'une question de secondes.

« Reculez ! hurla le spadassin à la foule des curieux qui s'était amassée là. Laissez un espace vide autour du tavernier ! Allez, dégagez, ouste !

Il se retourna vers Oriendo et lui adressa un sourire crispé.

- Il vous reste assez de Shâat, vieillard ? Votre pouvoir suffira ?

- Je crois, oui.

- Tant mieux. Alors sauvez les derniers clients de ce fichu brasier. Je me charge de vous faire de la place. »

Il repartit à l'assaut des rescapés qui ne reculaient pas assez vite à son goût. Les pauvres gens terrifiés regardaient avec horreur l'incendie se répandre dans tout le bâtiment. À quelques pas de là, la mère de Griver pleurait toujours et hurlait en direction du ciel nocturne.

Oriendo s'agenouilla sur les pavés humides et fit le vide dans son esprit. Manipuler la Shâat, l'état le plus pur de la magie, requérait un niveau de concentration qu'il était loin d'atteindre pour le moment. Heureusement, le sortilège qu'il s'apprêtait à jeter n'était pas des plus évolués. Un simple charme de bouclier suffirait sans doute à protéger les dormeurs de l'effondrement l'auberge et de la chaleur des flammes. Il sentit la puissance primaire et rugissante de la Shâat l'envahir lorsqu'il y fit appel et libéra son Œil-de-Var. Dans la cour, une silhouette éclatante de lumière bleue se dressa à l'endroit où se tenait l'aubergiste et se précipita en direction des Trois Couronnes. Elle pénétra dans la fournaise en traversant un mur, laissant derrière elle un scintillement qui disparut, emporté par le vent. Par terre, des arabesques multicolores se dessinaient tout autour du vieillard, traçant un motif de forme circulaire qui aurait pu rappeler celui d'un médaillon finement ciselé.

« Un sortilège de défense, commenta Roch à voix basse. Ingénieux. Les soldats auraient pu placer des complices dans la foule. »

Le spadassin s'approcha d'un pas circonspect du cercle de lumière et dégaina un coutelas qu'il voulut tendre au travers. Au contact de la lame, une colonne de Shâat resplendissante émergea du dessin, formant une barrière aussi impénétrable qu'un mur. Au centre de l'ornement protecteur, Oriendo psalmodiait avec ferveur.

Soudain un énorme fracas fit trembler la place tout entière et le puits au centre de la cour se lézarda. Dans un grondement de tonnerre, la toiture de l'édifice venait de s'effondrer. Plusieurs cloisons avaient cédé sous le poids considérable de la charpente et de grandes poutres calcinées s'abattirent sur les montants des fenêtres qui se fracassèrent. Un nuage de poussière et d'étincelles s'éleva très haut dans la nuit et l'atmosphère devint lourd, étouffant. L'orage redoublait de fureur et les vents hurlaient dans les rues de Vitarive, mais le déluge qui s'abattait sans discontinuer ne parvenait pas à éteindre l'incendie. 

« Par les flammes de Xyron, il restait des gens dans les chambres ! s'exclama une femme.

- Tu en es sûre, Ajma ?

- Certaine ! Ubbar le banquier n'est pas encore sorti, les troubadours non plus. Et il y avait un groupe de marins qui se soûlaient au comptoir avant l'arrivée des soldats. Je ne les vois nul part.

- Regardez ! »

Toutes les têtes se tournèrent de concert vers une fenêtre éventrée. Pulvérisant les gravats sur son passage, la silhouette bleue était de retour. Derrière elle venaient les derniers clients de l'auberge, confus et paniqués, enveloppés dans de grandes sphères de magie qui reflétaient la lumière des flammes. Tous semblaient sains et saufs, même si certains arboraient des brûlures ou des plaies superficielles. Les habitants applaudirent avec ferveur et se précipitèrent pour prendre en charge les survivants. Au même moment, l'entrelacs d'arabesques gravé sur les pavés disparut et Oriendo se redressa en chancelant.

« Impressionnant, commenta Roch les bras croisés. Des nouvelles de votre amie ?

L'aubergiste hocha négativement du chef.

- Je ne l'ai pas croisée à l'intérieur. J'espère qu'elle s'en est sortie.

- Ne vous inquiétez pas. Je suis sûre qu'elle se porte comme un charme. »

Il attendit quelques instants, l'air gêné, ne sachant pas quoi dire. Autour d'eux les habitants commençaient à refluer lentement, emportant les blessés vers leurs maisons pour leur offrir un endroit où passer le reste de la nuit au chaud.

« Vous savez, finit par avouer Roch à contrecœur, je n'étais pas un simple client dans votre bicoque. On m'a embauché pour vous éliminer.

- Un assassin ? releva le vieillard avec un sourire fatigué. J'imagine que dans ce cas, vous comptez profiter de ma faiblesse pour faire votre travail et détaler.

- Non. Plus maintenant. J'ignorais que vous étiez un mage, et un bon. Ce que vous avez fait pour sauver ces gens... je respecte ces choses-là. 

- Mercenaire, mais avec un sens de l'honneur ! ironisa Oriendo. Vous êtes une denrée rare, de nos jours.

Roch ricana.

- Ecoutez, je ne l'avouerai jamais devant elle si je la recroise un jour, mais Til'Duin m'a sauvé la vie tout à l'heure. Quand elle a statufié tout le monde dans votre établissement...

Il se tut un instant, cherchant ses mots. Il devait être difficile pour un homme comme lui de se confier à un inconnu.

- J'avais perdu, grogna-t-il finalement. Un des soudards était sur le point de m'embrocher. Alors si vous la revoyez, remerciez-la de ma part, d'accord ?

Oriendo attrapa la main que lui tendait le spadassin et la serra vigoureusement. 

- Je n'y manquerai pas. Cirin'Del en Salaadem, Roch. 

- Que Nim'Rean le Blanc bénisse la fin de votre vie, vieillard. »

Il recoiffa son galurin, enfila un large manteau par-dessus sa broigne et s'en fut d'un pas lourd dans l'obscurité. Ne restait que l'aubergiste, seul et trempé, dans la cour de son établissement qui achevait de se consumer.

« J'aurais pu le dénoncer à la milice, dit Oriendo en regardant le spadassin disparaître au coin de la rue.

- Peut-être, mais il nous sera bien plus utile en vie.

Le tenancier se retourna. Dans son dos, Elraza fit un pas en avant, sortant d'un grand manteau de ténèbres qui l'avait rendue invisible.  

- Et maintenant, Til'Duin ? Que fait-on ?

- On le suit discrètement. Cet homme percevait mon aura shâatique et il a résisté à la trame de mon Rêve. Ce n'est pas un hasard.

- Tu penses qu'il possède un genre de talisman ?

- Il vient de nous avouer qu'il était venu pour te tuer. Je crois que son commanditaire lui a fourni une protection pour qu'il puisse t'affronter sans craindre tes pouvoirs.

- D'accord, acquiesça Oriendo en grimaçant. Suivons-le. Je me demande qui aurait intérêt à vouloir me tuer.

L'enchanteresse ne répondit pas immédiatement, mais dans son esprit parut fugitivement le souvenir de quatre cavaliers en armure noire montés sur des chevaux pâles. Sous son heaume, l'un d'eux avait de longs cheveux couleur de sang. Elle frissonna.

- Nous le saurons bien assez tôt, hélas. »

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Nathalie
Posté le 23/01/2023
Bonjour MrOriendo

Petite correction :
Occupes-toi →occupe-toi

J’aime beaucoup cette suite de long paragraphes entrecoupés d’une phrase courte. Cela donne un rythme très sympa à la narration.
MrOriendo
Posté le 23/01/2023
Hello Nathalie !

Merci pour ton commentaire et la coquille que tu relèves. J'espère que la suite du récit continuera de te plaire !
Bonne lecture :)
H.Monthéraut
Posté le 03/01/2023
Bonjour et bonne année 2023 😀

La scène de panique est bien décrite. De la peur, de la violence ...
Le sort d'immobilisation est vraiment sympa, en particulier l'idée que tous les personnages ne sont pas touchés. Cela montre bien la puissance de l'enchanteresse.

Je ne m'attendais pas à la mort de Griver.

Ton univers a l'air assez riche et réfléchi (vocabulaire, personnages, lieux). J'attends de voir si cela se confirme 😊
J'aime aussi la violence qui en ressort, sans abus.

Correction :
Nulle part
MrOriendo
Posté le 03/01/2023
Hello Monthéraut !

Bonne année à toi aussi, meilleurs vœux et que 2023 soit prolifique en écriture ! :)

J'aime quand la magie est visuelle dans un récit, je trouve que ça aide le lecteur à comprendre et à s'imaginer les sortilèges. La femme qui tombe et qui se retrouve figée dans sa chute sert clairement à ça, à montrer l'effet "arrêt sur image".
La mort de Griver a choqué tous mes relecteurs jusqu'à présent, c'est vrai qu'elle est assez inattendue et dure. Mais bon, il faut bien montrer à un moment donné que même si j'ai une jolie plume, ce n'est pas un monde de Bisounours ;)

Effectivement, l'univers de Sundor est riche. Cela fait plus de 15 ans que je le construis et l'étoffe, au fil de mes écritures, de mes jeux de rôle, de mes lectures aussi (et parfois même de mes scribouillages, même si je dessine très mal).
Quant à la violence, elle est souvent nécessaire dans mes textes mais je n'apprécie pas de raconter du trash/gore donc j'ai tendance à la relater simplement, sans en rajouter mais sans totalement la masquer non plus.
Jusqu'à présent, cette formule me convient bien et semble faire ses preuves.

Ah, nulle part. Je la déteste, cette expression. Je SAIS qu'il faut mettre nulle au féminin, mais je ne peux pas m'empêcher de l'écrire spontanément "nul". Ce qui me force à relire après pour corriger, et j'en oublie à chaque fois ^^
Neila
Posté le 25/11/2022
C’est vrai que tu kiffes cramer des auberges. Avoue, c’est Jaken qui est passé par là ? :p
Bon, je suis quand même un peu triste pour Griver. :’( Tu l’avais rendu attachant en peu de mots. C’est vilain de l’avoir tué.
La scène d’action était très sympa. Ça a dégénéré de ouf super vite, et ça donne bien le ton de l’univers. Ils rigolent pas ces mecs de l’Esperial. Les tours de magie étaient aussi très chouette, très inventifs et très bien décrits. On comprend sans souci ce qui se passe et tu peints de jolis tableau, on s’y croirait ! Et puis ça fait plaisir de voir des magiciens qui font de la magie (oui, ceci est une pique à Gandalf)
Question que je me pose : si Elraza et Oriendo manipulent le shâat, est-ce que ça fait aussi d’eux des enfants de Shâat ? Peut-être pas, non ? Z’ont pas l’air d’avoir les yeux chelous, ou ça susciterait plus de réaction. è.é
Bon et finalement, il est pas si méchant que ça ce mercenaire. Il a des principes, c’est un bon point. On va peut-être s’entendre.
Je suis pas sûre de bien saisir quel est l’objectif d’Elraza. À la base, j’avais cru comprendre qu’elle venait là pour devancer les fameux cavaliers. Mais là, finalement, elle veut savoir qui a commandité le meurtre d’Oriendo… ou alors les deux sont liés ? C’est ce qu’à l’air de sous-entendre le dernier paragraphe. J’imagine que ça va s’éclaircir dans la suite.
En tout cas, ce chapitre fait un bon boulot pour nous vendre l’aventure !
MrOriendo
Posté le 25/11/2022
Ahahah, ouais je dois avoir un côté pyromane caché tout au fond de moi. Et non, Jaken n'est pas présent dans ce roman ! Quoique... tu ne trouves pas que Roch a un petit côté Jaken, à sa manière ?

Désolé pour Griver, c'est vrai qu'il avait l'air adorable ce petit bonhomme. J'aurais sans doute pu en faire autre chose. Mais non. Le début de mon histoire est sympa, c'est poétique avec Galar, toussa toussa. Maintenant, il est temps de faire comprendre au lecteur que c'est aussi un univers sombre avec de vrais vilains qui ne rigolent pas. Et que je n'hésiterai pas à tuer mes personnages s'il le faut pour faire avancer mon scénario. Et effectivement, les soldats de l'Esperial ne sont pas des tendres !

MAIS EUH ! On ne critique pas Gandalf. Pas ici. Pas sur mon récit. JAMAIS.
Gandalf, il est génial. Il fait de la magie à sa manière. Il a le pouvoir des mots, le pouvoir de l'espoir. C'est peut-être pas un grand sorcier à la Albus Dumbledore, mais moi j'adore ce personnage.

C'est cool que tu t'interroges déjà sur les Enfants de Shâat, ça va avoir une importance capitale dans la suite du récit. Je vais te laisser encore un peu dans le noir pour le moment, mais rassure-toi du devrais avoir ta réponse très bientôt... ;)

Merci à toi encore une fois pour tes commentaires, et à très vite !
Ori'
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