Chapitre 3 - L'école

Par arno_01

Malanh'ar fût la capitale militaire de l'UEI dès la troisième année de la guerre. Malanh’ar était bien entendu un surnom, son vrai nom – le nom de l'étoile suivit du chiffre indiquant la position de sa planète – était secret. Ce n'était pas un vrai monde à proprement parler, seul un petit continent avait été peuplé. La terraformation avait été accélérée, et à l’extérieur l'oxygène y était encore rare.

Nous fûmes bien entendu les premiers à débarquer. Il fallait plus d'un jour pour débarquer tous les dormeurs. Nous prîmes deux transporteurs aériens – du joli nom de Pinson, ces animaux perdus d’avant l’Expansion. L'appareil ne débordait pas de beauté. Il était on ne peut plus fonctionnel avec ses arrêtes droites, sa couleur grisaille. Il était tout juste pourvu de petits hublots par lequel nous admirions notre nouvelle terre.

La terre était d'ailleurs pratiquement invisible. La ville était entièrement couverte de béton-céllulosé - le même gris terne que nos transporteurs pinsons.

«  Même les bâtiments et les rues se ressemblent. Comment veulent-ils qu'on se retrouve là-dedans ?

- Pire qu'un labyrinthe, confirmais-je à Xian. A vivre ça doit être particulièrement pénible. »

Seuls des paraboles, et des goulottes blanches coupaient le paysage grisâtre selon un schéma des plus chaotiques. A l'intérieur de chacune, un bleu turquoise crépitait trahissant que les boucliers étaient, là aussi, prêts à être activés. Dans les rues aucune enseigne, aucun magasin. Tout était, avant tout et uniquement, fonctionnel. Aucun réseau, de transport ou d'énergie n'était visible, à part les boucliers. Les rues étaient assez larges pour y faire passer des Rhinos. Mais les véhicules visibles étaient rares.

Après cinq minutes de décollage, quand le pilote automatique fut lancé, le vrai pilote se tourna vers ses passagers pour nous décrire la ville.

« Presque tout est souterrain ici, transport restauration, bureau, même les complexes d’entraînements. Seuls les logements, et quelques bureaux ont le droit à l'air libre. Si vous traînez en extérieur, il faudra vous faire aider de vos terminaux pour vous retrouver. Toutes les rues sont strictement identiques. Depuis l'espace ils ne pourront jamais savoir où est le commandement, l’hôpital ou la base énergétique. »

Le ‘ils’ désignait assurément les forces du GRUP. Je ne pouvais m'empêcher de penser que si le GRUP encerclait la planète alors c'est que nous avions déjà perdu.

Quand le pinson prit de la hauteur, nous pûmes voir quelques espaces verts parsemant la ville. Mais là, également toujours selon le même schéma. Même les arbres semblaient identiques. Nous continuâmes de prendre de la hauteur. Peu de temps après les parcs se fondirent dans le gris ambiant. Mais la ville n'en finissait pas de grandir de tous les côtés de l'horizon.

« Mais vous avez de la chance les jeunes, vous allez plus haut, légèrement au-delà de la ville proprement dite, continua notre guide autoproclamé. La ville fait un quart du continent, une partie est réservé pour les entrainements. La production de nourriture, et la gestion de l’énergie prennent la moitié de cette planète. Le reste est un grand parc pour les perms. Deux jours par mois pour les soldats sur la planète. Si vous partez dans les vaisseaux, vous aurez le droit à un mois entier de perm, le jour où vous reviendrez. »

Il ne précisa pas que cette permission n’était valable que si nous revenions en vie. Aucun des jeunes que nous étions n’avaient envie de l’entendre.

Deux heures après, et cinq cents kilomètres plus loin, nous vîmes le parc arriver. Seule masse verte, désordonnée de tout notre paysage. Des bulles transparentes le recouvraient par endroit. Nous nous dirigions vers une vaste zone qui semblait plus récente, avec un béton légèrement plus clair. Les deux pinsons se dirigèrent vers l'héliport, ou quelques soldats nous attendaient. A la sortie des transporteurs, nous sentîmes le manque d'oxygène dans l'air.

« Vous vous habituerez, ne vous en faites pas », nous lança le pilote avant de repartir dans un vrombissement de turbines.

Un lieutenant vint chercher Marjévik pour son rapport. Puis il nous conduisit vers notre école de formation. Il nous expliqua que nous étions dans la nouvelle zone de formation, créée il y a peu pour l'arrivée massive des nouveaux appelés, accolés à l'espace de permission. Toutes les nouvelles écoles étaient concentrées dans cette zone, qui avait l'avantage de posséder plus d'espace, et de confort que le centre. Il y avait ici les quatre écoles de sous-officier, correspondant aux quatre armes : Terrestre, Aérienne, Maritimes, et Navigation spatiale. En quatre mois d'école, chacune formerait près de vingt mille appelées. Une dizaine d'autres complexes identiques étaient en construction sur différentes planètes. 

« Le plan de formation prévoit plus d'un million d’officiers par an, plus les sous-officiers, et bien sûr les infanteries, nous expliqua notre lieutenant. Aucune formation d'infanterie sur place, vous n'êtes pas près de revoir vos amis qui ont été appelés là-bas. Quant à vous, vous avez de la chance, neuf mois de formation. Enfin pour ceux qui réussiront. Les gradés estiment que près d'un sur deux échoueront, et se retrouveront en infanterie. »

Pendant qu'il parlait, nous avancions dans le complexe, qui semblait plus animé que la ville principale. Les jeunes appelés – se distinguant par les uniformes blanc et gris – marchaient dans les rues. Le rez-de-chaussée de certains bâtiments semblait même destiné à des commerces et des bars. Çà et là, quelques places avaient été aménagées avec des arbres et fontaines.

« Pendant longtemps le complexe a été le lieu de résidence lors des permissions. Vous trouverez la vie bien plus agréable que dans le reste de la ville. Mais la vraie vie, se trouve en souterrain. Vous y trouverez tout ce que vous pourriez avoir eu avant. »

Nous étions arrivés avec encore moins d'affaire que lors de notre départ de Chlankar, trois semaines plus tôt. Nous avons uniquement un petit sac d'affaires personnelles. De nouvelles tenues nous seraient fournies par l'école. Xian et moi-même partagions le même sac. A l'arrivé dans le hall de l'école, un militaire nous les fit déposer, tandis qu'il nous indiquait de nous presser sur la place d'arme. « Vous êtes attendus », fût le seul mot d'explication et de bienvenu.

La place était encadrée par des rangés d'appelés, étudiants, comme nous, de notre nouvelle école. Un carré central, vide, attendait que nous prenions nos places – au garde-à-vous. C'est donc sous les yeux de tous les élèves – au garde-à-vous également – des professeurs, et des officiers en charges, que nous nous installâmes. On leva le drapeau de l'UEI, tandis que résonnait l'hymne.

Puis un officier pris place sur la tribune, pour un discours. Je m’attendais, comme tous mes camarades zörannais, qu'il nous mette au repos. Il n'en fût rien, et je réalisai à l'instant que nos nouveaux camarades étaient sûrement en position depuis quelques temps avant notre propre arrivée. Peut-être bien longtemps.

« Chers élèves. Si vous êtes ici, c'est pour avoir la chance de porter haut les valeurs de nos nations. C'est un honneur pour vous d'avoir été choisi pour intégrer cette école. Nous attendons de vous, un travail acharné, un dévouement total, afin d'être digne de l'honneur d'avoir été choisi. »

L'officier continua son discours patriotique pendant un vingtaine de minutes. J’abandonnais l'idée d'y porter une grande attention après la première. Et je reportais mon esprit sur ce qui m'entourait. Nous étions quelques centaines d'appelés, moins d'un millier. Des signes de fatigue, et d'ennui, transparaissaient sous la posture de garde-à-vous de la plupart des élèves. Des vagues de mouvement circulaient, tandis que nous tentions de nous désengourdir les membres sans se faire remarquer. Mêmes les professeur-officiers semblaient s'ennuyer sous un discours de plus en plus partisan, et dénué de sens. Pour finir la capitaine Zerg, descendit de la tribune, et nous laissant au garde-à-vous, partie de la place d'arme, suivi de près par les autres officiers. Personne n'osa bouger, et ce fut un civil – l'un des rares de l'assemblée – qui revint vers nous nous libérer de notre supplice.

Pour ceux qui comme moi venait d'arriver sur la planète, nous étions fatigués du voyage et de l'arrivée. C'est avec plaisir que je me laissai tomber par terre. Plusieurs des élèves déjà en place, vinrent vers nous afin de faire connaissance. Et c'est en me relevant, que je remarquai que Xian, était toujours en garde-à-vous. Aucune trace de sueur, ou d'ennuis n'apparaissait sur son visage. Son apprentissage de la danse avait comporté des positions qu'il devait tenir pendant près d'une demi-heure – m'avait-il raconté un jour. Comme il était le seul encore en garde-à-vous, il attirait plusieurs regards curieux, ou méfiants.

Sans avertissement, il se mit à gigoter les jambes dans un rythme saccadé. Je reconnus de suite qu'il jouait la marionnette. Bougeant à un rythme désordonné, comme si quelque géant invisible le manipulait. Un pas de demi, un bras qui sautait, un coude à l'envers. Ses mouvements espacés dans le temps, au départ, se firent plus rapprochés. Déjà une quinzaine d'élève l'entourait, et le regardait souriant. Ses doigts se mirent à frapper l'air devant nos visages. Son regard était déporté par rapport à ses mouvements. Il regardait son pied gauche, quand dans son dos, c'était sa main droite qui exécutait le principal mouvement. Il nous regardait intensément tandis que tous ses membres voltigeaient. Fixant un spectateur unique, il tournait sur lui-même. Chaque geste introduisait le suivant, mais sans continuité, un véritable désordre.

« C'est bien beau tout ça, mais je te rappel que nous sommes attendus dans notre casernement.» Je m'étais décidé à l'interrompre devant le monde de plus en plus important qui s'accumulait. Il s’arrêta, dans une position improbable. Tout en déséquilibre, une jambe fléchie, la seconde tendue, les mains de part et d'autre. Puis un saut. Les spectateurs reculèrent d’un bon mètre, tandis que Xian élevait ses deux genoux à hauteur de nos têtes, pour mimer en plein air un soldat au garde-à-vous, saluant d’une grimace.

C'est en riant, que nous fûmes accompagnés à notre nouveau casernement. Les anciens nous expliquèrent le fonctionnement de l’école. Le choix des dortoirs – appelés ici brigade – et des casernements était libre. Chacun choisissait sa place comme il le voulait. Des changements avaient lieu chaque jour au gré des affinités. Il suffisait d’en informer le major responsable. Xian et moi nous réussîmes à trouver deux places dans une chambre, avec Swann – qui malgré qu’il soit là depuis un mois semblait totalement perdu.

Durant notre rapide installation, nos terms nous informèrent de la réception de nos plannings de la semaine. Celui-ci était un vrai chaos. Swann nous expliqua qu’il n’y avait pas de classes fixes, on pouvait se retrouver du jour au lendemain dans une classe d’inconnue – et parfois pour un cours uniquement. Je me retrouvais régulièrement avec Xian, mais cela semblait tenir du hasard – nous commencions notre semaine en cours ‘outils et méthode’ ensemble. Mais pour le même cours du lendemain nous étions séparés.

Les sujets des cours nous rappelèrent que la vie civile était terminée. Oubliés la xénobiologie, l’orthographe ou la grammaire standard, et même les maths. Nos cours avaient désormais comme titre : outils et méthodes – qu’il fallait comprendre initiations aux armes – principe de navigation – pour des cours de conduite d’engins – programmation et déprogrammation – pour dire piratage informatique – et finalement des cours de tactique. Il n’y a que pour ce dernier que nous n’avions pas eu besoin de Swan comme traducteur.

A cela s’ajoutaient les entraînements, le sport et les simulations.

* * *

« Courage, plus qu'une semaine ! »

Xian venait de me réveiller de ma sieste – bien méritée – tandis que nos compagnons d'armes bossaient sur un exercice de cryptologie. Je le regardais perplexe, avant de surprendre son regard plein de sous-entendu, souligné par un haussement de sourcil. Il n'y avait aucun doute sur ce qu'il insinuait. Comment avait-il fait pour savoir ? Cela faisait près d'un mois, que je maintenais ce décompte dans ma tête tous les matins. Dans une semaine, nous aurions une soirée de permission – deux en deux mois de présence, c'était très généreux de la part des officiers.

Ce qui a mes yeux la rendait plus attendue encore, était que Cynthia – qui était arrivée sur Malanh'ar il y a un mois – avait également une soirée de permission ce même jour. Les deux dernières semaines, j'avais passé mon temps à dénicher les bons coins où sortir : les pubs les plus branchés, les petits restaurants tranquilles, les clubs où danser. J'avais au moins une douzaine de scénario possibles pour passer une bonne soirée. Et je l’attendais avec un mélange d'impatience, et de trac.

« Hum, Hum. Encore parti dans tes rêveries ? me relança Xian.

- Non, pas du tout. Je me concentrais que l’éxercice d’informatique.

Il parti d'un rire clair, indiquant que je ne l'avais pas berné le moins du monde. Il me tendit sa copie que je puisse copier le résultat.

- La tienne ? Lui demandais-je, quelque peu incrédule.

- Non celle de Cicé, en provenance de Lou. »

L'école avait une conception particulière des devoirs notés. Les exercices étaient d'une difficulté particulière, et seuls les meilleurs de chaque matière avait une chance de réussir. Mais le recopiage était pleinement toléré – pour ne pas dire encouragé. Tout le monde s'y abandonnait donc avec joie – je me doutais s'il ne s'agissait pas d'une erreur de la part de nos responsables mais n'avais pas encore trouvé les raisons cachées. Cette école était on ne pouvait plus bizarre : autorisation de tricher, classes non fixes, organisation des dortoirs inexistante. Plus j'y réfléchissais, plus mon cerveau chauffait – pour rien. C’était juste incompréhensible.

Je me contentai de recopier les réponses de Lou, qui avaient été transformées au moins deux fois. Et je dus me concentrer un peu pour comprendre la réponse à la comparaison d’un système de sécurité basique avec le circuit fermé disjoint. Dans le premier l’ordinateur qui contrôlait les accès était connecté au réseau, Pour pirater un tel système il suffisait de pirater informatiquement l’ordinateur de contrôle – enfin il ‘suffisait’ si vous aviez une as du piratage comme Lou. Il ne restait, après, plus qu’à se présenter à l’entrée, et le tour était jouée.

Dans un circuit fermé disjoint, l’ordinateur était sur un réseau propre. Réseau qui restait uniquement à l’intérieur du bâtiment que vous vouliez pirater. Pour autoriser une personne à rentrer, il fallait amener son terminal, sur un ordinateur à l’intérieur de la zone. Il n’était pas possible d’autoriser les accès depuis l’extérieur. Si vous ne connaissiez personne à l’intérieur, qui pouvait vous faire rentrer puis vous autoriser, vous n’aviez plus qu’à forcer la porte. Avec les alliages de titane et carbone de nos jours, c’était mission impossible.

Je me relis deux fois, avant de comprendre ce que j’écrivais, et décidais finalement de faire confiance à Lou – autant utiliser les règles de l’école le plus possible.

Je remarquai au relâchement soudain de sa tête blonde, que Swann devait avoir fini son exercice. En deux enjambés je sautais sur un siège, et faisais tourner le sien vers moi. Je l'avais chargé d'une mission, et tenais à ce qu'elle réussisse.

« Tu as pu discuter avec l'as du volant ?

- Pas moyen d'être tranquille une minute ! Répondit-il au taquet. Oui, mais il n'a pas l'air intéressé.

- De qui parlez-vous ? Demanda Xian, et derrière lui je voyais Cicé et Lou prêter également une oreille attentive.

- Brunach. Quasiment 17 ans. En provenance de Star 4 – vraiment pas foulé comme nom de planète. Il a été en classe de navigation avec Swann, et il paraît que c'est un as. J'avais proposé à Swan de l'inviter à discuter un de ces soirs. »

‘Discuter un soir’ revenait à proposer à un élève de changer de dortoir, de changer de groupe d’amis. Le refus de Brunach ne me surprenait pas trop. La plupart des élèves avaient maintenant choisi leurs dortoirs – et la brigade qui allait avec. Les mouvements de brigades se faisaient de plus en plus rare. Notre propre groupe commençait à se stabiliser. Nous venions d’accueillir des triplés : Matt, Peter et Paul. Seules Erdo et sa copine parlaient de partir, pour rejoindre le copain d'Erdo.

Les premières semaines j'avais passé un temps considérable pour que se forme notre petit groupe : une douzaine dans le noyau dur, et au moins deux dortoirs avec qui nous entretenions tous de bonnes relations.

« Je le connais, j'irai le voir. » A la voix j'avais reconnu Cicé. «  J'ai son âge, et il est joli type. Il m'écoutera sûrement plus qu'un gamin qui fait la moitié de sa taille. Mais tu veux lui proposer quoi ? »

Intérieurement je balayais, la pique lancée à Swann. Swann et Cicé était toujours en train de se chercher l'un l'autre. Je me tournais vers Lou. Elle se leva lentement, faisant patienter tout le monde, qui l'encourageaient par leurs regards.

« A la dernière simulation il a battu le niveau quatre de la simulation de vol.

- Attends, la coupa Peter. Depuis quand surveilles-tu les résultats de tous les élèves ?

- A l'école ils ne nous feront rien voir de plus, continua Lou sans lui préter attention. J'ai piraté les accès jusqu'au niveau huit. »

Son sourire affichait clairement sa réussite. Les niveaux cinq à huit étaient censés être réservé aux pilotes opérationnels, et dispensés uniquement par l’armée de Navigation. Moi je pensais encore que cela avait été trop facile. Cette école était truquée j'en étais sûr.

* * *

« On vérifie son matériel, la bonne réception de casques de simulation. Et attachez bien vos plastrons ! Si j'en vois un avec des sangles qui pendent il aura le droit à trois heures de renforcement. »

Notre sergent instructeur beuglait tandis que nous nous préparions à notre troisième simulation de la journée. Personne n'ayant envie de passer trois heures avec cette armoire à glace – qui pensait que malgré nos dix ans de différences nous devions faire autant de traction que lui – nous vérifiâmes tous notre matériel trois fois.

« Je vous rappelle que votre capitaine de cet assaut est votre cher camarade Swann. Si j'en vois un tenter de prendre le commandement il aura affaire à moi. Et Swann par la même occasion. »

Le sergent me regardait intensément tandis qu'il lançait son avertissement. Le pauvre Swann n'en menait pas large – et son regard dirigé également vers moi était plus implorant qu'autoritaire. Nous avions gagné le premier assaut, que j'avais commandé. Lou avait commandé le second qui s'était avéré un vrai massacre. Du matériel mal attaché nous avait fait rentrer dix minutes plus tard sur le terrain. En bons joueurs, l'équipe rouge avait déjà conquis les trois quarts du terrain, et nous avait éliminé un par un.

Il nous fallait gagner si nous voulions éviter une corvée le soir-même. Notre sergent avait exprès choisi Swann. Jeune, avec sa petite taille, ses lunettes, peu de personne de notre groupe allait l'écouter – malgré les bonnes idées qu’il avait parfois. J'étais persuadé que des paris se faisaient en ce moment dans le mess des officiers. Notre sergent devait être payé pour truquer les entraînements le plus possible – ce n'était vraiment pas une école normale.

Dès le feu vert, les portes du pinson coulissèrent, nous laissant voir le terrain – encore un nouveau. Pas d'arbres, mais une forêt de pierre, avec de la mousse dessus. Avant que le pinson atterrisse nous vîmes à un kilomètre de là, celui de l'équipe adverse – les jaunes – nous indiquant ainsi notre objectif : arriver au pinson adverse, et décoller avec.

Dès l'atterrissage, nous fîmes un périmètre de sécurité. Swan me demanda, avec Lou, et Claude de venir avec lui établir un plan. Un groupe de cinq partait déjà vers l'ennemi, sans attendre d'instruction de Swann. Nous n'étions plus que vingt. Jetant un coup d'œil à notre sergent, et l'estimant assez loin, je fis part de mon idée :

« Nous n'avons pas le droit de perdre le pinson. La majorité reste ici. Deux groupes de trois partent à l'assaut. Un groupe à l'assaut direct, un groupe qui fait le grand tour pour les prendre à revers. Avec les cinq qui viennent de partir, cela fera un groupe de huit sur l'attaque de devant, ils ne penseront pas forcément à un petit groupe venant de derrière. Tous les autres ici en défense. »

Ils étaient tous partant. Swann voulait faire partie d'un groupe d'assaut, mais son rôle de capitaine l'obligeait à rester avec la majorité. Je pris la tête de groupe d'assaut de face. Lou, qui était la plus compétente pour déverrouiller les codes de sécurité, pris la tête du groupe d'assaut de revers.

Nos casques virtuels nous indiquaient nos positions sur une carte approximative. Nous recevions également tous les ordres, et discussions en direct. Nous étions partis depuis cinq minutes, que le casques nous appris la mort de trois des cinq qui étaient partis dès le départ. Peu après, sans grande surprise pour ma part, les deux autres suivirent.

Je jurais, nous en aurions bien eu besoins. Nous croisâmes à mi-chemin la majorité du groupe jaune, qui avançait sans grande précaution à l'assaut de notre pinson. Je ne remarquai pas Xian, qui faisait partie de l’équipe jaune de ce jour. Peut-être était-il en défense ? Ou trop loin pour l’identifier.

Je résistais à l'envie de faire feux. A trois nous n'aurions pas duré longtemps – à l'instar des cinq prédécesseurs qui s'étaient tous fait avoir. Une partie de moi-même se réjouissait qu'avec un temps de vie aussi ridicule ils allaient se faire épingler au débriefing.

Arrivé en visuel du pinson jaune, nous vîmes qu'à peine une dizaine de personnes gardaient le pinson. Quatre d'entre eux se détachaient déjà pour partir en renfort de leurs propres attaquants. Nous devions attendre encore quelques minutes pour attaquer le pinson, afin que Lou ait pu faire le tour. Le silence radio était toujours en cours. Impossible de donner des nouvelles ou d’en recevoir des siennes. Seuls le compte-à-rebours nous permettrait d’être synchronisé.

Quand les quatre jaunes passèrent près de nous, nous fîmes feu. Il ne fallait pas qu'ils puissent revenir dans notre dos, lors de notre assaut. Nos casques virtuels nous montraient la lumière et l'impact des tirs comme dans la réalité. Nos combinaisons nous transmettaient la douleur à chaque impact. Nous bloquant les jambes ou les bras suivant la touche, et ravivant la douleur à chaque mouvement – de vrais instruments de torture moderne.

Nous eûmes deux jaunes avant qu'ils ne comprennent que nous les attaquions. Les deux survivants furent assez rapides pour se réfugier derrière des rochers.

Je vis deux grenades partir vers nous. Nous étions dispersés afin qu'une grenade ne puisse nous avoir tous les trois. Je plongeais hors de portée, quand mon écran s’illumina d'un coup, simulant l'explosion d'une grenade. Le casque m'avertit qu'à ma droite un de mes équipier était touché, inconscient. Je pensais à la douleur qu'il devait supporter, avant d'éliminer cette idée pour me concentrer sur la bataille en cours.

Je me relevai pour voir les deux jaunes jaillir vers nous sans grande élégance. Des traces d'impacts apparaissaient de part et d’autre sur les rochers alentours. Je pris mon temps pour en aligner un. Le second chuta sur un caillou, et fut éliminer par Cyril, mon second équipier – encore indemne pour le moment.

Je jetai un coup au pinson jaune. Comme je m'en étais douté, les jaunes restants avaient peu bougés. Ils s'étaient réfugiés en position défensive, nous faisant face. Mais sans avancer. Jusqu'à l'apparition de Lou, dans leurs dos ils ne feraient attention qu'à nous trois – enfin deux, car notre blessé, après application d'un pack médical d’entrainement, s'était vu diagnostiquer deux jambes carbonisées. L’armure le clouait donc au sol.

Nous montâmes à deux à l'assaut du pinson jaune, et de ses cinq défenseurs qui avaient pris position derrière des boucliers, et des canons. Notre objectif était de faire peur, et de faire du bruit de concentrer leur attention. J'allais donner à Lou, une victoire facile.

Cyril et moi partageâmes nos flux vidéo, cela nous permettait de voir par la caméra de l’autre. Par ailleurs Lou y aurait également accès, elle connaîtrait donc la position des défenseurs avant même d’intervenir.

J'expliquai à Cyril ce que j'attendais de lui. Il avait une grande taille, et une très bonne vitesse de course, sa précision au tir n'était pas des meilleurs, mais ses réflexes compensaient largement. Il allait être une marionnette entre mes mains, je lui dirai où et quand tirer. L'objectif était que l’ennemi se concentre sur nous – et j'espérai bien arriver à en avoir tué un avant l'arrivée de Lou.

La simulation d’attaque fût une réussite. Nous courrions en tous sens, tirant sans chercher à toucher, mais à faire réagir. Courant entre les rochers, nous avions tout juste le temps d’envoyer trois tirs – fictifs bien entendu – avant de se retrouver de nouveau à l’abri. Je coordonnais nos mouvements à nous deux nous faisant agir à l’opposé, selon des rythmes différents. Au bout de quelques minutes, les temps de réaction des jaunes se fit plus lent, les tirs moins précis – cela tombait bien nous aussi nous fatiguions. A deux nous arrivions à les mettre sous pressions. Un des défenseurs voulut prendre Cyril à revers. Par ma caméra, Cyril le vit en même temps que moi, et le jaune se retrouva doublement tué.

« Je t’avais dit qu’à deux nous allions les avoir » Cyril exultait.

Pour ma part je ne comprenais pas qu’ils aient laissés si peu de monde. En plein dans mes pensées je fis la passe suivante en regardant plus attentivement les jaunes. Deux informations arrivèrent à mon cerveau au même moment : la douleur au mollet – un tir m’avait finalement touché après cinq minutes de fanfaronnade – et je vis un des défenseurs sortir un canon à plasma du grillon. Je n'eus que le temps de courir, malgré la douleur de plus en plus insupportable, pour partir dix mètres plus loin, me perdre totalement dans les rochers.

Le casques de simulation me transmis le bruit de trois tirs dans ma direction. Ils ne m’avaient pas trouvé. Un quatrième tir survint. Le casque m’apprit la mort de Cyril. A ce moment je pris pleinement conscience de la douleur de mon mollet. Je détestais vraiment ces armures de simulation. Même quand vous mourriez d’un coup sec elle vous faisait souffrir mille feux. Et là, elle avait choisi de ne pas pardonner à mon mollet de s’être pris un tir.

La douleur s’atténua, mais le pivot de mon genou droit était bloqué. Et dès que je m’appuyais dessus, la douleur revenait. Tout était fait pour être le plus réel : j’avais été touché au mollet, je ne pouvais plus l’utiliser.

Ma première idée fut d’attendre que Lou survienne et gagne. Elle était d’ailleurs en retard. Puis me je rappelais du canon à plasma. Comment avaient-ils fait pour l’obtenir ? Même après notre première victoire, il ne nous avait pas été proposé de canon. Lou était désormais au courant, grâce au partage de vidéo, mais cela ne suffirait pas. Je devais continuer à faire le leurre.

Je rampais jusqu’à avoir les trois défenseurs en vue. J’ajustais mon tir sur l'un d’eux, tranquillement, et fis feu. Je le ratais de peu, et décidais de tirer en rafale. Un jaune s’approchait de nouveau du canon, trop loin pour que j’arrive à le toucher. Mon tir en rafale ne pouvait être efficace. Il avait à peine touché le canon qu’il s’effondra.

Trois marqueurs bleus apparurent dans mon casque. Lou et son équipe étaient arrivés. J’arrêtai de tirer, de peur de toucher l’un des nôtres. Par le casque de Lou, je vis les deux jaunes tomber, ainsi que ses deux équipiers pris dans une grenade.

Lou s’approchait de moi : « Il faut être deux pour faire décoller le pinson. Tu m’accompagnes ? » Ce fut plutôt elle qui me porta, la simulation ayant décidée que toute l’énergie de mon armure s’était vidée. L’exosquelette n’était plus une aide, mais désormais une charge : vingt kilos que je devais porter sur une seule jambe. Nos casques nous donnaient des informations de la part de Swann. Ce dernier était en très mauvaise posture. Il ne lui restait plus grand monde. Et ses tactiques semblaient de plus en plus bancales. Je jetais un coup d’œil aux défenseurs jaunes, encore étendus. Aucun d’eux n’était Xian. Il devait donc bien faire partie des attaquants. Et le connaissant, il devait faire des ravages dans mon propre camp.

C’est donc à moitié affalé sur Lou, nous pressant de plus en plus, que nous rentrâmes dans le pinson jaune. Il nous suffisait de deux minutes pour décoller avec, et la simulation serait gagnée. Lou pris le poste de pilote et moi de copilote. Elle sortit un des disques de piratage de l’armée, le mit en contact avec l’ordinateur du pinson. Je ne fis pas attention aux procédures et programme de piratage qu’elle contenait. Je n’avais jamais compris grands choses à ces cours. Je n’interrompis mes pensées que lorsque le Lou me lança « Trente seconde ».

Nous allions gagner.

J’entendis alors une voix masculine, que je connaissais trop bien, me murmurer à l’oreille : « Anthem ».

Puis la douleur de l’ensemble du corps. Chaque fraction, chaque cellule me transmettait un message de feu. J’étais mort. La douleur de l’armure de simulation fut insupportable. Juste avant de m’évanouir je maudis Xian qui nous avait tués, Lou et moi, juste avant notre victoire.

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BearOmega
Posté le 29/05/2020
Toujours une excellente histoire. J'aime beaucoup la simulation de combat où on voit encore beaucoup l'évolution technologique autour de la culture martiale. Encore très intéressant le développement des personnages. Encore une très bonne présentation de l'univers, aussi.
Bravo à toi.
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