Chapitre 3 : Le Dîner [1/4]

Notes de l’auteur : Pour des raisons pratiques et permettre une lecture plus agréable ce chapitre se découpera en plusieurs parties.

Amélia et Azriel s’amusaient à regarder la Toupie-sauteuse de l’adolescent rebondir sur les murs et le sol en faisant des pirouettes quand quelques coups furent frappés à la porte. Celle-ci s’ouvrit sur le visage lumineux d’Emily qui entra dans la pièce avec M. George et une autre domestique.

– C’est bientôt l’heure du dîner, annonça joyeusement Emily en s’approchant du lit où étaient installé les deux héritiers. Mme Azura nous a demandé de venir vous aider à vous préparer avant l’arrivée des invités.

– Des nuisibles tu veux dire, grimaça Amélia.

– Mademoiselle ! s’exclama M. George, outré.

Mais il fut le seul à s’en offusquer. Emily et Azriel, eux, éclatèrent de rire. Il sembla même à Amélia que la toupie ensorcelée avait sauté plus haut que d’habitude en l’entendant.

Le regard de l’adolescente glissa cependant du majordome jusqu’à la jeune fille cachée juste derrière lui. Plutôt menue, la peau pâle et de longs cheveux bruns tressés, elle semblait toute petite dans le dos du grand et élancé M. George. Silencieuse et la tête baissée, elle se glissa hors de son ombre sans se faire remarquer et s’empara bien vite du plateau repas laissé à l’abandon dans un coin avant de disparaître dans le couloir sans un regard en arrière. Cette jeune fille avait pris tellement soin de ne pas croisé son regard en se cachant d’abord derrière le majordome lancé dans l’un de ses monologues sur le respect, puis derrière son épaisse frange, qu’Amélia n’avait même pas pu voir de quelle couleur étaient ses yeux. Elle regarda un moment la porte de la chambre où elle avait disparu, perplexe. 

La sorcière releva alors les yeux vers le majordome et pointa un doigt vers la porte que venait de refermer la jeune fille.

– Qui était-ce ? le coupa-t-elle calmement.

Prit au dépourvu et un peu perdu, M. George regarda Amélia un instant avant de se tourner vers la porte de la chambre.

– Elle s’appelle Lise, expliqua Emily. Elle est nouvelle, il lui faudra un moment pour s’adapter, je pense.

– Elle est quoi ?

– Amélia ! gronda son frère.

– Quoi ? Elle avait l’air toute timide, j’ai bien le droit de me demander de quelle race elle est, non ?

– Ça ne se demande pas.

– Ose me dire que tu ne t’es pas posé la même question toi aussi, le rabroua-t-elle.

Il y eu un silence, puis Azriel soupira.

– Tu as gagné. Alors ? demanda-t-il finalement.

– Elle est humaine.

– Et c’est ma nièce, ajouta M. George en regardant la porte comme si elle risquait de revenir. Je crains qu’elle ne prenne plus de temps que prévu pour s’adapter. La pauvre est d’une timidité maladive et Mme Azura l’intimide beaucoup.

– Comme nous tous.

Amélia asséna un coup de coude dans les côtes de son frère. Il fit mine d’être offensé avant de se fendre d’un sourire.

– Bon, d’accord, notre mère peut vraiment faire peur quand on n’y est pas habitué.

– Pourquoi travaille-t-elle ici ? demanda Amélia en fixant son regard sur le vieux majordome. Elle est un peu jeune, pourquoi n’est-elle pas à l’école ?

M. George soupira bruyamment, faisant trembler les extrémités de ses moustaches. Azriel plaqua une main sur la bouche de sa sœur pour l’empêcher de poser plus de question et adressa un regard navré au majordome.

– Ne faites pas attention à ses questions, M. George. Vous n’êtes pas tenu de répondre, ce ne sont pas nos affaires, ajouta-t-il avec un regard lourd de reproche braqué sur sa sœur.

Il retira alors sa main et Amélia put reprendre son souffle.

– Pardon.

– Ce n’est rien, répondit M. George avec un faible sourire. Maintenant, si vous vouliez bien aller vous préparer gente dame, je crains que votre mère ne se remette à crier sur tout ce qui bouge si vous n’êtes pas – tous les deux – prêts quand ses invités arriveront.

– Bien chef ! s’exclama Azriel avec un salut militaire.

Amélia se releva et embrassa son frère sur la joue. Elle lui dit à plus tard et quitta la pièce avec Emily. Une fois dans le couloir sombre, les deux jeunes filles se dirigèrent vers la chambre de l’adolescente au bout du couloir. Elles passèrent devant de nouveaux portraits qui les saluèrent bien bas, Amélia leur répondit avec un sourire poli. Arrivé devant sa porte, pourtant, la jeune fille s’arrêta devant un cadre vide. La peinture à l’intérieur semblait très ancienne et très abîmée, ne laissant entrevoir qu’une vague silhouette noire qu’elle pensa être une illusion d’optique. Pourtant, en y regardant de plus près, Amelia aurait juré y voir une ombre bouger.

– Amélia ? Tu viens ?

La jeune fille se détourna du cadre pour voir Emily à la porte de sa chambre, l’interrogeant du regard. Elle se tourna une dernière fois vers le tableau, parfaitement immobile et terne, plus perplexe que jamais.

– J’arrive.

Une fois dans la chambre, Amélia découvrit la plus horrible robe de bal accroché à sa grande armoire en acajou. Elle grimaça devant la tonne de froufrous et de dentelles en trop ainsi que sur sa forme peu adaptée au moindre petit mouvement et au corset ressemblant à une machine de torture.

La porte derrière elle se referma et Emily se posta à côté d’elle.

– Ma mère a vraiment des goûts lamentables, dit-elle en soulevant du bout des doigts un bout d’étoffe. On dirait presque qu’elle joue à la poupée avec moi.

Après réflexion, la grimace d’Amélia se fit plus profonde et pleine de dégoût encore.

– Non, en fait, elle joue vraiment à la poupée avec moi.

La jeune fille imagina sans mal le sourire à peine retenu de son amie et le rire qu’elle essayait vraisemblablement d’empêcher de franchir ses lèvres. En se tournant vers la fée, Amélia la vit se mordre la lèvre pour s’empêcher d’éclater de rire. La sorcière fit la moue.

– Ce n’est pas drôle Emily !

N’y tenant plus, la jeune fille explosa de rire en se tenant le ventre. Amélia les joues rouges se retourna vers l’assemblage de tissus devant elle. Il n’y avait pas de doute sur sa provenance, et c’était une très belle robe, vraiment – tous les modèles des Wilkins étaient magnifiques – mais ce n’était vraiment pas le genre de robe qu’Amélia pourrait porter de son plein gré !

La sorcière finit par soupirer. À côté d’elle, Emily reprenait doucement son souffle, essuyant quelques larmes de rires aux coins de ses yeux.

– Je te revaudrai ça, grinça-t-elle à l’adresse de son amie.

– Mais oui, sourit celle-ci en soulevant les pans de la robe, une fois que tu auras mis cette chose, pas avant.

– Tu rigole ? ironisa Amélia de mauvaise humeur. Seul un fou voudrait mettre une horreur pareille. Ou ma mère, ajouta-t-elle au bout d’un instant.

Emily se mordit la joue pour ne pas exploser de rire à nouveau. Et cette fois, Amélia ne put retenir un sourire, elle aussi.

– Quelle chance tu as, soupira la jeune fille en se laissant tomber dans l’un de ses fauteuils, tes robes à la mode féerique ont l’air bien plus confortable. C’est ta mère qui te les fabrique, non ?

Emily décrocha la robe de son cintre et commença un étrange balai de tissus, de fils et d’aiguilles.

– Oui, sourit la fée en s’attaquant aux coutures du corset, les fées sont très douées de leurs mains. Et comme la plupart des vêtements et des bijoux vendus dans les commerces de la Grand-rue sont trop chers, nous les fabriquons nous-même.

La jeune fille finit de modifier la robe et la tendit devant elle, admirant son travail. Les multiples jupons avaient perdu de leur volume indécent et le corset semblait d’être vidé de ses baleine d’acier pour devenir plus souple et confortable. Fière de son ouvrage, Emily replaça la robe sur le cintre pour l’étudier avec attention, ajoutant quelques petites retouches avant de se tourner vers son amie.

– Qu’en penses-tu ? Elle est mieux, non ?

– Mille fois mieux, répondit Amélia dans un soupir admiratif en s’approchant de la robe. Elle est magnifique, merci Emily.

La fée se contenta de sourire, jaugeant son travail les bras croisés.

– Je pense quand même la modifier encore un peu, dit la fée, pensive. Il faudrait remonter le tissu ici… peut-être enlever encore un peu de dentelle là… Et ces perles n’ont décidément rien à faire à cet endroit. Tu sais quoi ? finit-elle par dire en se tournant vers la sorcière, je vais simplement t’en fabriquer une autre, ça ira plus vite.

– Tu es sûre ? Tu sais, ce n’est pas si grave, elle n’est pas trop mal et puis c’est juste pour aller au théâtre, ce n’est pas comme si c’était vraiment important.

– J’insiste. Tu verras, je vais te concocter la plus belle robe de soirée que tu n’aies jamais vue.

– Je n’en doute pas, sourit Amélia.

– Bon, maintenant il est temps de te préparer, annonça soudain la fée en plongeant dans l’armoire de la sorcière.  

Amélia s’installa devant sa coiffeuse et regarda son amie s’enfoncer toujours plus profondément dans les robes que contenait son armoire. Là aussi, un sort d’agrandissement de l’espace avait été jeté pour lui permettre de ranger le plus de vêtement possible. En outre, l’armoire sombre cachait un véritable dressing dans ses entrailles, un vrai petit bijou créé par les étudiants en ébénisterie magique de l’école de l’Atelier des Artistes de Riverfield. Amélia en était très fière. En plus de pouvoir contenir tous ses vêtements sans manger trop de place dans sa chambre, son armoire avait fini par développer son propre petit caractère et aidait souvent Emily à trouver les meilleures robes pour la sorcière.

Le regard de l’adolescente glissa vers la broche que son amie venait d’abandonner sur la table de la coiffeuse, avant de plonger à la recherche de la robe parfaite. Composée s’une étoile constellé de paillettes, de perles brillantes, de petites fleurs de verre colorées et de fils de bronze tressés, il s’agissait là d’un vrai petit trésor du patrimoine féerique. Amélia n’avait aucun doute sur sa provenance. Ce bijou venait de la mère d’Emily. Mme Sparkles avait un don pour la création de bijou plus encore que pour celle de vêtement et envoyait souvent de petit présent à sa fille. Une broche par-ci, un collier par-là.

Amélia avait toujours trouvé l’art féerique magnifique, plus encore parfois que celui des sorcières ou des autres créatures de Riverfield. Ses bijoux étaient toujours trop complexes et chers. Quel mal pouvait-il bien avoir à aimer la simplicité et la beauté de l’art des fées ? Ça la dépassait.

Elle déplorait le fait qu’il leur soit interdit de les vendre dans la Grand-rue. Il s’agissait là d’une très vieille loi. Une loi stupide instaurée du temps où les Lerouge régnaient en maître sur Osha, juste après la Séparation, alors que les fées avaient été bannies du royaume par les sorciers pour trahison. Cela s’était passé bien avant la grande révolution menée par les Moonfall, soixante ans plus tôt.

Une décision prise bien trop tard selon Amélia. L’image des fées avaient été souillées et bien vite elles n’eurent plus aucun privilège, contraintes de vivre dans les bas-fonds de la Sorciété qui régnait sur le monde depuis des millénaires. Très vite – trop vite – les fées étaient devenue des pestiférées, les horribles créatures traîtresses qui avaient semaient le trouble dans les esprits. La jeune fille était persuadée que la plupart des personnes qui haïssaient le peuple féerique ne savaient même pas pourquoi, ce qui la désolait encore plus.

Amélia aurait adoré pouvoir porter pareils bijoux sans être fusillé du regard et jugé. Peut-être même que si les fées avaient la possibilité de mettre leur travail sur le marché elles pourraient mieux s’en sortir.

L’image de la petite vendeuse de fleur revint à l’esprit de la jeune fille. Si les fées avaient au moins le droit de vendre leurs créations dans la Grand-rue, cette petite aurait-elle pu aller à l’école comme les autres enfants de son âge plutôt que de devoir vendre des fleurs dans la rue et manquer de se faire piétiner par des sorciers bourges et racistes ? Quelle serait la réaction de ses parents si elle venait à lancer cette idée ? Sa tante Nausicaa la soutiendrait-elle ? Peut-être. Il allait falloir qu’elle lui en parle.

Il allait vraiment falloir qu’elle lui parle tout court.

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Nora Malorie
Posté le 20/04/2021
Encore un très bon chapitre, malgré quelques coquilles. J'ai hâte de voir comment va se passer ce dîner ! J'ai encore une petite réserve sur le "trop de détails" de l'épisode de la robe, qui pourrait, je pense, être plus synthétique.
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