Chapitre 3 - Kagema (2)

Notes de l’auteur : Heyyy, ça faisait un petit moment !
Je dois avouer que j'ai plutôt du mal à écrire en ce moment, je reprends doucement mais sûrement.
Bref, j'espère que ce petit chapitre vous plaira. Bonne lecture !

Chinnosuke passa les jours suivants à suivre Shiroemon dans chacun de ses pas en dehors du dōjō. Il apprit à se cacher en un clin d’œil, à se fondre dans la foule et à suivre sa cible par des chemins dérobés, n’utilisant que son ouïe pour le repérer. Bien vite, le claquement des sandales de Shiroemon sur le sol lui devint aussi familier que les battements de son propre cœur.

 

Rien de bien passionnant n’arriva durant cette période. Chinnosuke, certain de pouvoir en apprendre plus, continua inlassablement sa tâche. Plus les jours passaient, plus sa volonté s’amenuisait, mais il ne pouvait cesser de penser au regard terrifié du jeune garçon dans le bain. Qu’avait-on pu lui dire de si terrible pour déformer ses traits à ce point-là ? Il savait aussi, au fond de lui, qu’il ne voulait pas abandonner l’espoir d’avoir enfin trouvé une personne à même de le comprendre. Pas encore. La veille, il avait passé de longues minutes agenouillé dans sa chambre, à contempler le samouraï de papier. Il lui avait semblé que ses traits avaient changé, qu’il n’était plus le même que d’habitude. Le frisson n’était jamais né ; contrairement aux autres soirs, aucune étincelle n’avait jailli de ses entrailles pour le saisir tout entier et lui faire trembler les jambes. Ses pensées avaient fini par dériver vers Shiroemon. Il s’était imaginé en pauvre petite yuna, pris à sa merci, la tête plongée dans le baquet d’eau à ses pieds. Shiroemon ne l’y gardait que juste assez longtemps pour qu’il suffoque, avant de tirer par les cheveux sa tête dégoulinante. Entre deux halètements, Chinnosuke faisait papillonner ses paupières, pour en chasser l’eau imaginaire. Il demandait grâce du bout des lèvres mais rien n’y faisait, Shiroemon le replongeait encore et encore dans la bassine, jusqu’à l’instant de la délivrance. Chinnosuke, engourdi par cette douce vague qui vient après la jouissance, avait compris qu’il ne trouverait plus le repos avant d’avoir le véritable objet de son désir entre les mains. Les êtres d’encre et de bois de mûrier ne lui suffiraient plus.


 

La vie de Shiroemon se rythmait au lent martèlement du tambour de l’ennui. Souvent, Chinnosuke le regarda se promener au hasard des rues, s’arrêter dans une échoppe pour une tasse de thé ou une coupelle de saké et tout de suite repartir. Il le pista tant et si bien qu’il finit par se confondre avec son ombre, toujours quelques pas derrière lui. Il l’observait dans le moindre de ses faits et gestes. 

 

Collé contre la palissade qui séparait le chemin à la sortie de la ville du ruisseau d’aisance, il l’épiait même dans ses moments les plus privés. Chinnosuke, d’abord hésitant à franchir ce pas, avait fini par se laisser happer par le curieux spectacle. Il ne perdait rien du jaune de l’urine qui se diluait dans l’eau claire, fasciné de cet acte si vulgaire perpétré par cet homme si particulier. Il contemplait aussi, bien plus souvent qu’il ne l’aurait voulu, le sexe épais et lourd qui pendait entre les jambes de Shiroemon, semblable aux verges grotesquement élargies des estampes pornographiques que lui avait montrées son oncle. Dans ces moments, il ne ressentait plus le dégoût diffus que lui provoquait la vue d’Akemi, mais un grondement dans le ventre, une pulsion sourde qui lui donnait envie de franchir le mur qui les séparait pour y poser ses mains, y poser sa bouche.

 

Un garçon bossu, au visage déformé par une tare de naissance, se joignait parfois à lui entre les buissons. Ce devait être un refuge habituel pour lui car, plus d’une fois, Chinnosuke l’avait croisé tandis qu’une troupe de femmes en rage se lançaient à sa poursuite. Ce drôle de complice lui adressait des regards de connivence, amusé de trouver avec lui, dans un lieu pareil, un jeune homme de bonne famille. Chinnosuke répugnait à penser qu’ils appartenaient tous deux à la même espèce et, puisque le bossu ne semblait pas prêt à abandonner son repaire de voyeur, Chinnosuke finit, à contre-cœur, par ne plus y mettre les pieds.

 

Souvent, Shiroemon s’arrêtait devant le panneau où l’on épinglait les portraits des criminels recherchés. Il semblait à Chinnosuke que Shiroemon n’en retenait pas un plus que l’autre. Ses yeux glissaient à la surface du papier de riz, lisait à peine les descriptions et les détails de la prime offerte sous les images. Pourtant, même à une distance raisonnable, Chinnosuke voyait dans ses pupilles briller la même lueur qu’il avait vue lors de son combat contre Mitsuhisa.

 

Cette petite étincelle le poussa à poursuivre sa filature, jour après jour. Il voulait la voir prendre feu une nouvelle fois, même dans une simple bagarre de rue. Mais il avait beau le suivre encore et encore, il ne parvenait qu’à se rendre compte d’une chose : Shiroemon était seul. Partout où il passait, la foule s’écartait sur son passage, comme craignant de le toucher. C’était à peine si les commerçants lui adressaient la parole et plusieurs fois, Chinnosuke entendit le chuintement d’un murmure inquiet sur son passage. On ne lui prêtait pas plus attention qu’au dōjō et, pire encore, l’admiration prudente qu’il semblait inspirer aux autres disciples n’existait pas hors des murs du domaine. Chinnosuke crut même voir, à plusieurs reprises, l’aura noire qui entourait son aîné et qui semblait maintenir les autres êtres humains à distance. Lui se sentait plus attiré que jamais. Il brûlait de tout savoir de lui, d’entendre les récits de toutes ses batailles. Jamais pourtant, il ne franchissait le pas. Réduire lui-même la distance qui existait entre eux aurait été briser le mystère, réduire à néant ses chances de le connaître vraiment. Comme on appâte un animal sauvage, il fallait s’asseoir au milieu de la forêt et attendre patiemment qu’il paraisse de son propre chef.

 

Ce fut tout à ces pensées qu’il s’assit tout un après-midi sur la coursive face au jardin d’été dans le domaine de son oncle. Gen’ichi, agacé que son neveu ne lui fausse sans arrêt compagnie, avait réussi à le faire plier. Chinnosuke rentrerait directement après la fin des entraînements du matin et l’accompagnerait dans une cérémonie du thé en compagnie d’un de ses amis peintre. Ce ne serait pas une partie de plaisir, mais c’était toujours mieux que de subir un énième cours de danse ou de composition florale. S’il ne fallait que cela pour que Gen’ichi le laisse en paix les jours suivants, alors Chinnosuke décida qu’il pouvait bien faire un effort. Finalement, un messager était arrivé peu avant l’heure fatidique pour annoncer, tout essoufflé, que le peintre était subitement tombé malade la nuit précédente et qu’il ne pourrait malheureusement pas être présent au rendez-vous. Gen’ichi s’était précipité à son chevet, laissant libre Chinnosuke.

 

Il ne servait plus à rien de se rendre en ville désormais, avait-il décidé tout en errant dans la maison. Le temps qu’il mettrait à effectuer le trajet aller et retour n’en valait pas la peine. Il finit par s’installer dans un coin tranquille, les pieds brossant le gravier blanc, et perdit son regard dans le feuillage des arbustes taillés à la perfection. De l’extérieur, on aurait pu le croire perdu dans une contemplation méditative, tableau complété par l'œillet qu’il avait cueilli après l’avoir effleuré du bout de son orteil. Il avait poussé dans la terre meuble, percé la couche de cailloux blancs ; tant d’efforts pour exposer au soleil ses pétales dont la couleur rappelait à Chinnosuke celle qui chargeait les branches des pêchers à la fin du printemps. C’est en songeant à cela que le garçon l’arracha du sol, racines comprises, avec au creux de l’estomac la même satisfaction que lorsqu’il avait écrasé, au hasard d’une balade, deux renardeaux orphelins aux yeux à peine ouverts.

 

Tu es tout seul, de toute manière, songea-t-il en débarrassant l'œillet de tout ce qui n’était ni tige, ni pétales. Tu seras bien plus beau à flétrir dans ma main qu’à prospérer sans tes congénères.

 

Les yeux perdus dans le vague, il se demanda ce que faisait Shiroemon. D’ordinaire, vers cette heure-ci, il se baladait au hasard des rues avant de s’arrêter boire un thé ou bien, plus rarement, prendre un bain. Que des choses très ordinaires. Plus il le suivait, plus il se rendait compte que la vie de celui qui monopolisait tant de son attention ressemblait à celle de tous les cafards de son espèce. Que ferait-il s’il s’avérait qu’il n’y avait rien de spécial chez Shiroemon ? Si, en dehors de quelques accès d’une violence qui confinaient au sublime, il n’était qu’un homme banal ? L’idée l’emplissait, plus que de colère, de tristesse. Il avait entraperçu, l’espace d’un instant, un monde où il ne serait plus seul. Le destin serait bien cruel de le lui arracher maintenant.

 

Ichirō traversa la coursive, ce que Chinnosuke s’efforça d’ignorer. Mais c’était sans compter sur son aîné, qui s’arrêta à sa hauteur et finit par s’asseoir à ses côtés. Ces derniers temps, Ichirō semblait plus occupé que de coutume. Il partait du domaine tôt le matin et revenait tard le soir. Il fallait croire que cela ne l’empêchait pas de prendre quelques secondes pour importuner Chinnosuke.

 

— Curieux choix, dit-il, le regard rivé sur la fleur.

— Je le trouvais joli.

— Le chrysanthème sied mieux aux jeunes garçons, non ?

 

Il couvrit sa bouche de sa manche pour étouffer son ricanement.

 

— Pardonne-moi, ricana-t-il, c’était graveleux. J’ai passé la journée en pourparlers avec ces brutes de Kitanokoji, je crois qu’ils ont fini par déteindre sur moi.

 

Chinnosuke ignorait la raison pour laquelle son aîné se mettait en affaires avec cette famille  — dont la réputation de rustres peu friands des usages des bonnes gens n’était effectivement plus à faire. Il se souvenait pourtant en avoir entendu parler à plusieurs reprises, mais impossible de se rappeler la teneur des propos qu’on lui avait tenus. Grâce aux dieux, Ichirō ne se lança pas dans une nouvelle diatribe sur sa difficile vie quotidienne, sur le temps qu’il aurait préféré passer à se soucier d’arts et de rendez-vous galants, mais qu’il devait employer à épauler Gen’ichi dans la gestion du clan.

 

A la place, il observa tour à tour les prunus qui commençaient à verdir à l’approche de l’été, les buissons fleuris et les oiseaux qui gravitaient aux alentours, dans l’espoir d’attraper un insecte venu butiner.

 

Il inspira profondément, puis expira, les yeux fermés. Chinnosuke savait qu’il n’était qu’à quelques instants d’un nouvel élan artistique et cherchait déjà une échappatoire. Il connaissait par cœur la petite pièce qui allait se jouer bientôt : Ichirō, non sans une certaine subtilité, lui ferait part de son attirance, Chinnosuke lui montrerait alors son désintérêt total, ce qu’Ichirō prendrait pour la résistance polie mais factice que l’on attendait des garçons dans cette situation.

 

— La nature, en cette saison, me donne toujours des élans de poésie. L’éclosion du renouveau, de la jeunesse et de l’espoir, c’est magnifique. Pas vrai ?

 

Il ne reçut pour réponse qu’un haussement d’épaules. Ichirō, feignant de se repositionner, en avait profité pour se rapprocher un peu de Chinnosuke, qui s’éloigna tout autant. Un tout autre jour, ce petit jeu aurait continué jusqu’à ce que, bloqué contre la cloison, Chinnosuke ne puisse plus du tout bouger, Ichirō s’amusant de son air farouche. Cette fois-ci, il se contenta de baisser la tête et de replacer sa main sur ses propres genoux.

 

— Il faudra que je m’en aille pendant quelque temps, finit-il par déclarer, après un long soupir. Pas tout de suite, la date n’est pas encore décidée, à vrai dire. Cependant, je serai parti longtemps, sans doute plusieurs mois, dans cette capitale que je déteste tant. Toi, tu as la chance de n’y être jamais allé, mais je t’assure. Tout y est si bruyant, si agité, et on n’y est pas si raffiné qu’on veut bien le faire croire. Les gens se moquent beaucoup des campagnes, de la province et de la vie simple qu’on y mène, mais il n’existe rien de plus précieux au monde que la sérénité et le silence qu’on y trouve. Je ne pense pas qu’il puisse y avoir de véritable art sans silence.

 

Abrège, soupira Chinnosuke en son for intérieur. Il dut le penser assez fort, car Ichirō s’interrompit et lui sourit doucement.

 

— Pardonne-moi, je parle trop.

— Qu’as-tu à me demander ?

 

Une nouvelle fois, Ichirō se fendit d’un rictus amusé. Il caressa du bout du doigt une mèche qui tombait sur le front de son cadet.

 

— J’aimerais qu’à mon retour, nous passions une journée ensemble. Je sais que ton école de sabre occupe toutes tes matinées, mais je pourrais toujours monopoliser ton attention quand tu en reviendras. Nous irons nous balader, nous jouerons un peu de musique, nous prendrons le thé…  Rien ne me ferait plus plaisir que de te voir porter le kimono que je t’ai offert.

 

Comme toujours, Chinnosuke s’apprêtait à refuser quand il songea que c’était le moment parfait pour accepter. Il ne s’engageait pas pour tout de suite, dire oui maintenant empêcherait Ichirō de l’importuner jusqu’à la date fatidique. De plus, comme il l’avait dit lui-même, il ne savait pas quand il rentrerait. Même lorsqu’une date serait fixée, les voyages gardent tous leur lot d’imprévus ; son absence pourrait se prolonger de quelques semaines ou de plusieurs mois. Il pourrait même ne pas revenir du tout. L’on prétendait çà et là que la révolte couvait à Osaka. Si la guerre civile éclatait pour de bon, les samouraïs qui résidaient auprès des Tokugawa seraient sans doute amenés à prendre les armes. Chinnosuke tenta de se figurer une réalité où Ichirō serait mort au combat et se rendit compte qu’il ne ressentait rien ; ni colère, ni tristesse, ni même un peu de soulagement. Pour lui, ils appartenaient tous deux à des espèces si différentes qu’il était aussi insensé de se soucier de son trépas que de celui d’un chaton ou d’un cheval.

 

— D’accord.

 

Ichirō resta muet, les paupières battantes, comme s’il ne pouvait croire à ce qu’il venait d’entendre.

 

— Tu es d’accord ?

— Oui, oui. Nous ferons cela pour fêter ton retour.

 

Pendant une fraction de seconde, Chinnosuke vit tomber le masque de son aîné. La façade à la fois taquine et élégante qu’Ichirō affichait d’ordinaire se craquela pour afficher une joie authentique, presque enfantine. Il reprit son habituelle posture aussi vite qu’il l’avait perdue, et hocha la tête.

 

— Merci.

 

Puis, un sourire tranquille au visage, il se leva et lui tendit la main.

 

— Puis-je abuser de ta bonté d’âme et quémander ton bras pour une promenade ? Nous ne ferons que quelques pas en dehors du domaine.

 

Puisqu’il n’avait rien de mieux à faire, Chinnosuke accepta.

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Arno
Posté le 23/07/2021
Alors, je vais faire ici un commentaire général sur tout ce que je viens de lire :
Honnêtement, je suis sur le cul ! D'abord intriguée par la mention "les douces entrailles des garçons" (que je comprends mieux maintenant *ricanement diabolique*), puis par l'axe historique, j'ai commencé à lire sans grosses attentes puisque je me retrouve souvent déçue par les histoires que je lis ici... mais là...
Déjà, tu écris bien. Pour moi, bien écrire c'est simplement trouver les bons mots, ce qui n'est en fait pas du tout simple, et tu réussis brillamment. J'aime particulièrement la voix de ton personnage, comment tu dépeins son côté "dérangé" (non pas que je juge les orientations sexuelles, chacun fait ce qui lui plaît, mais le SM à quatorze ans c'est quand même un peu hard mdr) avec juste ce qu'il faut de malaisant sans jamais en faire des caisses. On plonge aussi volontiers dans cette période historique parce qu'on sent clairement que tu sais de quoi tu parles, et c'est juste hyper agréable.
Je ne suis pas du tout fervente des drames historiques, mais je n'ai pas pu m'empêcher de lâcher un "oh non, c'est déjà fini ?" en arrivant à la fin du dernier chapitre.
C'est le premier commentaire de la sorte que j'écris, encore, je suis sur le cul.
Si je puis toutefois émettre une remarque (franchement je chipote), je trouve que beaucoup de passages sont "racontés", ce qui est peut-être un peu dommage... mais après, c'est du goût de chacun^^
Bref, tu l'auras compris, tu viens de gagner un admirateur :) J'ai vraiment très hâte de lire la suite, bravo à toi !
HarleyAWarren
Posté le 23/07/2021
Merci beaucoup, contente que ça t'ait plu, surtout si ce n'est pas trop ton style de récit à la base, je considère du coup ça comme une encore plus grosse victoire :D

J'essaie toujours de garder un équilibre chez Chinnosuke, qui comme tu dis, est quand même bien dérangé, pour toujours laisser le lecteur un brin mal à l'aise, mais sans non plus tomber dans un trop qui finirait par devenir ridicule et finalement ruiner l'effet que je veux donner.

Pour ce qui est du style, je m'inspire pas mal de la littérature japonaise, notamment Soseki et Yoshiwara, mais aussi un peu Ryu Murakami, et c'est vrai que la littérature japonaise a toujours un peu plus ce côté "raconté" (même si ce n'est pas tout à fait ça, mais je ne suis pas sûre de réussir à le définir autrement) qui est assez particulier par rapport aux littératures occidentales.

En tout cas, encore une fois, je vraiment contente que ça t'ait plu. Je savais en commençant à l'écrire que ce n'est pas franchement le type de récit qui déchaine les passions, donc je suis hereuse de voir que les lecteurs apprécient quand même :D
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