Chapitre 3. Ici, le silence est fragile

Par dcelian

L'orage éclate.

Ça fait des jours que les nuages se chargent et que le ciel s'assombrit, que l'air devient moite et l'atmosphère étouffante, quand toute la pression accumulée se brise enfin avec les premières gouttes de pluie qui s'écrasent tristement sur le sol de Grimard.

La plupart des gens sont à l'abri, cloisonnés chez eux. On a pris sa journée, on simule la maladie, on s'isole et on attend que ça passe, on rumine le passé avec un air nostalgique, collé à la fenêtre, ou bien on coud, cuisine, range, accumule, on se tient prêt pour la saison prochaine, car si l'automne est rude, l'hiver sera dévastateur.

C'est une ambiance particulière, pour une ville, presque comme une mise sur pause, un arrêt dans le temps. Tout est silencieux. Les rues, habituellement parcourues de calèches et de passants bruyants, ont laissé la place au vide, au calme, à la tranquillité.

Elle est là, Gaëlle. Elle est en plein milieux de ce désert étrangement frisquet, elle est seule et elle écoute le silence.

Il y a plein de silences. 
Gaëlle aime y prêter attention, et son ouïe lui fait rarement défaut. Elle se souvient nettement du silence de la vallée, du silence de chez elle, loin d'ici, silence chaleureux, solitaire aussi. Elle se rappelle les silences de bonheur, de tristesse, d'excitation et de déception.

Ici, le silence est pluvieux, le silence est grincheux. Ici, même le silence est de mauvaise humeur. Mais il faut plus qu'un peu de mauvaise humeur pour venir à bout de l'énergie dont déborde Gaëlle. 

Elle soulève alors sa capuche noire, dévoilant ses cheveux sombres, tressés en de longues nattes collées à son crâne, et lève la tête vers les nuages, l'air de dire, vous me faites pas peur, j'en ai vu d'autres.
La sensation des gouttes glacées qui caressent doucement son visage la fait sourire, et elle se dit qu'elle doit avoir l'air idiote, là, au milieu d'une rue vide de monde comme de bruit, à sourire bêtement au ciel. Etrangement, elle sourit de plus belle.

Elle baisse alors la tête pour venir planter son regard droit devant elle. Le chemin est long, la route plus encore, mais elle distingue enfin la silhouette de l'église en ruine qu'elle doit atteindre avant ce soir.

La jeune femme se remet alors en marche, en tâchant d'ignorer le bruit des verrous qui se ferment et des portes qui claquent sur son passage.
Elle est seule dans ce silence, et ça ne la dérange pas.
Elle est seule dans ce drôle d'accoutrement, avec son grand manteau sombre, ses bottes, son sac en cuir, sa faux, et ça ne la dérange plus.
Elle a juré de protéger les plus faibles, elle n'a que faire de leur gratitude.

Pourtant, son cœur est lourd alors qu'elle s'éloigne peu à peu, qu'elle songe à ce que sa vie aurait pu être si elle avait choisi une voie différente, si elle n'avait pas choisi d'être Traqueuse.

Lorsque Gaëlle atteint enfin la sortie de Grimard, la luminosité a encore diminué, et le soleil, derrière les nuages de pluie, descend de plus en plus rapidement. Les gardes sont deux, leurs lances se chevauchant pour former une croix devant l'entrée Ouest, le regard méfiant.
Elle entend leurs murmures qu'elle choisit d'ignorer car le temps presse. Elle avance simplement d'un pas. Dans un même mouvement, presque d'instinct, les deux hommes décroisent leurs armes et s'écartent pour lui laisser amèrement la place.
Leur silence est empreint de dégoût.
Peu importe.

Une fois sortie de Grimard, Gaëlle ne peut s'empêcher de respirer un grand coup, comme si elle avait retenu son souffle pendant toute la traversée de la ville, comme si l'air y était irrespirable. A Grimard, même les sons paraissaient feutrés, étouffés. Ici, elle retrouve le bruissement des animaux qui s'affairent partout autour, de l'eau qui s'écrase dans les arbres et par terre, elle se sent revivre.

Chaque pas compte, et la Traqueuse l'a bien compris, alors elle se presse, car la nuit approche et elle ne tient pas à s'attarder. 

Pourtant, Gaëlle ne peut s'empêcher de se retourner.
Derrière elle s'étend en réalité une prison plus qu'une ville. Grimard est un endroit morne, gris et froid, mais surtout, un endroit entouré de remparts hauts de trente mètres, tout de pierre faits. On n'y entre ni n'en sort pas sans une raison précise, et l'Inquisition est informée des moindres faits et gestes de tout un chacun. C'est une grande ville gouvernée par la peur de l'extérieur et de ses créatures, de ses humains perfides et autres démons, et dont la grande partie des habitants n'ont jamais mis un pied hors de l'enceinte.

Autrefois ils y étaient contraints, justement pour se rendre là où Gaëlle se dirige, la vieille église, bâtie à l'extérieur des remparts. Mais les cardinaux, en bons bergers, se voulaient au plus près de leur troupeau de moutons fidèles, et ils ont fini par déplacer le lieu de culte – stupide, le culte, souligne Gaëlle dans un sourire – au centre exact de la ville, laissant à l'abandon le précédent monument.

Enfin, à l'abandon...ou presque.

Mécaniquement, Gaëlle continue à marcher tandis que son esprit vogue ailleurs, vers la raison de sa présence ici, vers la pauvre Joanne, sa ferme, et surtout la créature qui la terrorisait.
Elle l'a déniché un peu par hasard, cet endroit, en y repensant.
Elle a poursuivi la bête pendant plusieurs jours, introuvable depuis sa première fuite, retords comme pas deux. On entendait la rumeur de son passage, on en voyait aussi les traces, mais jamais elle n'a réussi à l'intercepter. Sa trajectoire était tout simplement imprévisible, le monstre ne réfléchissait plus, on croirait qu'il avait perdu toute logique.

Habituellement, les Ombres se comportent comme des animaux, elles ont des schémas auxquels elles se tiennent. Les plus dangereuses sont dites "déviantes", elles sortent des cases qu'on leur attribue, elles innovent, et ça, pour un Traqueur, c'est la plaie.

Gaëlle l'a poursuivie. Elle l'a poursuivie longtemps. Des jours durant, elle a arpenté Lundwal et ses environs, traqué les indices, mais partout où elle était allée, la bête était déjà repartie.

Et puis soudain, alors qu'elle perdait espoir, qu'elle allait rentrer chez elle bredouille, elle est passée par cette ferme encore éclairée malgré l'heure tardive.
Curiosité ? Instinct ? Elle a toqué. La main qui a entrebâillé le battant lui a donné raison de le faire. Elle tremblait, fébrile. La porte a grincé un long moment avant de s'ouvrir sur une femme creusée par la fatigue. Elle avait les yeux inquiets, presque fous, de ceux qui ne dorment plus, et le teint blafard qui va avec. Ça, c'était Joanne. Et Gaëlle percevait le claquement de ses dents de l'extérieur de la maison.

Elle avait dû être plutôt quelconque, mais les récents événements lui avaient ajouté dix ans, et elle ne passait désormais plus inaperçue. Courbée et amaigrie, elle ressemblait à un haricot qui aurait trop vécu.

Et puis il y avait le bruit.

Gaëlle analyse souvent les gens comme ça, par leurs bruits. Joanne, c'était une calèche en fin de vie, grinçante et répétitive. Pas morte, non, mais pas vraiment vivante, non plus, enfin, ce qu'elle était surtout, Joanne, c'est terrifiée. Alors elle a tout raconté à Gaëlle, pas tant pour qu'elle l'aide, mais plutôt parce qu'il fallait que ça sorte, et c'était tellement confus qu'on aurait dit qu'elle se parlait à elle-même plus qu'à quelqu'un d'autre.

Son discours était un amas de mots comme le sont les phrases, mais décousu, sans sens réel. A la volée, Gaëlle en saisit quelques-uns. Créature. Peur. Pierre. Les enfants. Monstre. Pas partir. Toute seule.

"Et Pierre ? Et les enfants ? Ils sont où, Joanne ?" c'est lorsque les mots sont sortis de sa bouche que Gaëlle s'en est rendue compte : c'était la première fois qu'elle parlait à quelqu'un depuis bien longtemps. Le son de sa voix, rauque, enrouée, comme si elle était périmée, l'a presque faite sursauter. Mais elle s'est ressaisie et elle a planté son regard dans celui de Joanne, opaque.

"Joanne, où est ta famille ?"

Partie. Ils l'avaient abandonnée. Pierre s'était emparé de l'essentiel, ses enfants, et il l'avait laissée derrière, la Joanne, fatiguée mais courageuse, fatiguée mais dans SA ferme, près de SES biens, pas prête à tout abandonner comme ça, des années qu'elle s'est battue pour l'entretenir, on n'a pas idée de ces choses-là.
Le problème, c'est que le monstre qui rôdait s'était nourri de la peur, il s'était nourri de l'essence même de Joanne pour chaque jour la terroriser un peu plus. Une sorte de cercle vicieux, en somme.

Pourtant, il n'est jamais entré dans la ferme, et ça c'est ce qui a intrigué l'instinct de Traqueuse de Gaëlle, parce que la créature aurait normalement pu s'infiltrer dans la bâtisse pour en prendre possession, mais pour une raison ou une autre, elle en semblait incapable.

Son enquête l'a finalement amenée à penser que le foin environnant la ferme empêchait la bête d'y mettre les pieds. Si au moins elle savait à quoi elle avait affaire, Gaëlle aurait pu régler ce problème rapidement, mais face à son ignorance, la prudence s'imposait.

Par un heureux hasard, la Traqueuse avait fini par débusquer le terrier du monstre, qu'elle s'était empressée de remplir de foin alors qu'il n'y était pas. Fière de son coup, elle n'avait pas prévu que la bête remarquerait le foin avant d'entrer dans sa tanière et démolirait une partie de la grange avant de s'en aller, rageuse. En bref, l'échec était cuisant, mais Joanne était libérée de l'emprise de la créature, récompense à laquelle Gaëlle ajouta une jolie somme sortie de sa poche, de quoi rembourser les dégâts occasionnés.

Résultat des courses : une Ombre toujours en fuite et des poches vides. La gratitude de la fermière ? Oui, si on veut.

C'était une semaine plus tard, alors qu'elle allait abandonner ses recherches, que la jeune femme fut contactée par une lettre qui décrivait succinctement la situation à Grimard comme "terrorisante et hors de contrôle".

Elle s'y est rendue, et puis la voici, seule sous la pluie, seule sans un sou en poche, mais seule et bien déterminée à capturer cette créature déviante quelle qu'elle soit.

Gaëlle secoue la tête, chasse ces pensées troublantes pour un temps. Le tambour de l'averse pour seul compagnon, la jeune Traqueuse arrive finalement devant l'ancienne église de Grimard. Et quel bâtiment. 
Titanesque, elle a traversé les âges en restant debout, tant bien que mal. Aujourd'hui, c'est une ruine dont plusieurs parties de la toiture se sont effondrées sous leur propre poids, et dont le lierre sauvage prend peu à peu possession. 

Tout autour du monument s'étend un cimetière qui n'a visiblement été construit selon aucune logique, comme si les tombes étaient simplement entassées au fur et à mesure. Beaucoup d'entre elles sont d'ailleurs pillées, et l'ambiance est globalement sinistre.

Gaëlle ferme les yeux. Un nouveau silence prend place. Un silence lourd, chargé d'éclairs et de tensions. À moins que ce ne soit l'orage qui approche...

La Traqueuse inspire un grand coup, pour s'imprégner de ce qui l'entoure, les sons, la sensation de la pluie qui s'abat rageusement, le calme avant la tempête, et la voilà qui s'élance d'un pas qu'elle veut assuré, traversant le champ de tombes délaissées pour enjamber l'immense porte en bois de l'entrée, penchée sur le côté, sortie de ses gonds.

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Ayunna
Posté le 31/07/2022
Hello Célian !

Alors là, je dis…. Chapeau-chapeau-chapeau-bas pour ce très beau chapitre, woow !
(attention, j’ouvre la porte des congratulations ) :
Le début est merveilleusement écrit, d’une poésie fluide, belle, qui donne toute la profondeur à ton personnage.
J’ai a-do-ré Gaëlle. Le fait qu’elle n’ait nul besoin de la gratitude des gens, elle est juste dévouée pour eux...
Tout le chapitre se déroule vraiment bien, c’est très clair et bien construit cette rétrospective, vraiment j’adore ! On se pose les mêmes questions que Gaëlle, on se sent pris d’affection pour elle, et j’ai aimé la description de Joanne, la fermière, au bord de la folie, effrayée. C’est vraiment bien rendu (rhô, je n’arrête pas de dire vraiment ^^ c’est pour appuyer les qualités ^^)

Cette fois, on est sur le sens auditif, le contraste entre le silence, les bruits. Là encore l’aspect sensoriel est bien présent et surtout mis en valeur par l’écriture poétique. Bravo !
La coupure du chapitre est au bon endroit 😉 c’est parfait
(Je referme la porte des congratulation)

Pour les petits détail que j’ai pu observer (et c’est « vraiment » rien, des broutilles de rien), je me questionne ici pour la concordance des temps :
« Gaëlle analyse souvent les gens comme ça, par leurs bruits. Joanne, c'était une calèche en fin de vie, grinçante et répétitive. Pas morte, non, mais pas vraiment vivante, non plus, enfin, ce qu'elle était surtout, Joanne, c'est terrifiée. »

Ensuite, je sais que c’est pour le style d’écriture, mais dans ce cas précis j’aurais enlevé le « ça », pour alléger, et aussi pour ne pas interrompre le rythme (ici mon œil et ma lecture s’est arrêté à cause du ça) :
« Pourtant, il n'est jamais entré dans la ferme, et ça c'est ce qui a intrigué l'instinct de »
Voilà !

Au tout départ, je t’avais dit que dans mon roman aussi je parlais des ombres. Et c’est une belle coïncidence car dans mon histoire, les Ombres se nourrissent des pensées, des émotions et des peurs des Terriens. Je vérifie encore une fois ce point commun, et c’est chouette !!

Sinon, tout va bien ? :)

Ayunna
dcelian
Posté le 05/08/2022
Coucou ! Merci beaucoup pour ton commentaire, ravi si le personnage de Gaëlle te plaît et si ce premier contact avec elle est réussi. Tant mieux aussi si le déroulement te semble clair et fluide, je pense que j'ai pas mal de choses à retoucher mais c'est top que ça reste compréhensible malgré tout.

Oui, comme tu l'as constaté Gaëlle est plus portée sur l'ouïe que sur la vue, ça me permet de gérer différemment les approches selon que c'est elle ou Soa et c'est super chouette de varier les points de vue pour ça ! Content que ça te plaise aussi.

Merci pour tes remarques, je les garde en stock et je m'en resservirai pendant la réécriture :)

Haha excellent, ça nous fait encore un point commun ! J'ai pas trop pu te lire ces derniers temps, mais j'y retourne dès que je peux, hâte d'en apprendre plus :D

Tout va bien ! Et toi, alors ?
Merci encore pour ta lecture et ton commentaire attentif
Ayunna
Posté le 05/08/2022
Avec plaisir ! J'ai à nouveau modifié mes chapitres depuis ta lecture. Cela s'affine.
Je suis surprise que tu penses avoir "pas mal de choses à retoucher" dans ce chapitre sur Gaëlle, car encore une fois, je le trouve très clair, et même posé dans l'écriture.
dcelian
Posté le 05/08/2022
Super, bravo !! J'irai jeter un œil à tout ça :D
Haha merci beaucoup, mais je vais surtout devoir retoucher quelques détails concernant Gaëlle, pour que son histoire soit plus cohérente avec ce qu'elle devient par la suite ! Et ajouter plusieurs éléments, aussi. Mais c'est génial si la forme te paraît bien telle qu'elle est ! Reste plus qu'à changer le fond ;-;
Ayunna
Posté le 05/08/2022
C'est encore trop tôt pour me féliciter, Célian ^^
Je vois, je découvrirai ça au fur et à mesure de la lecture pour Gaëlle
Belle inspiration à toi !
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