Chapitre 3 : Départ

Les racines de l’Arbre-Porte s’écartèrent et la lumière du soleil inonda le tunnel d’accès. Lohan enfonça puissamment ses talons les flancs Nuit qui jaillit de l’antre de la cité comme flèche fendant l’air.

— Donne tout ce que tu as ! ordonna-t-il.

La jument comprit le message et se lança dans un galop tonitruant. Autour d’eux, la forêt n’était qu’un dégradé psychédélique, les bruits de la canopée résonnaient partout, confus et lointains, les couleurs se percutaient violemment dans le grondement des sabots. Lohan se coucha sur l’encolure de sa monture et ferma les yeux, appréciant le vertige qui saisissait ses sens.

Nuit déboula dans une clairière, soulevant d’énormes mottes de terre. L’espace dégagé la poussa à accélérer, mais bientôt son corps la rattrapa. Elle ralentit puis s’arrêta, les flancs mousseux de sueur. Son cavalier descendit de selle, les cheveux ébouriffés.

— Bravo, souffla-t-il en lui tapotant la croupe.

Le fier destrier caracola autour de lui comme pour se vanter de sa célérité, avant d’aviser un carré d’herbe appétissante. Lohan s’allongea dans l’herbe pendant que son cheval se régalait. L’immensité azurée du ciel, au-dessus de lui, semblait le narguer. Il repensa aux instructions d’Asha et fronça les sourcils.

Qu’était-il censé espionner ? Ou saboter ? Comment devait-il s’y prendre ? Est-ce que cela impliquait d’abandonner sa vengeance ?

Et… en avait-il réellement envie ?

Il se redressa brusquement pour broyer un pissenlit dans sa main nerveuse. Il n’avait pas le droit de songer à cela. Pas après ce qu’il lui avait fait.

Malgré tout ses efforts, la pensée perverse continua de flotter dans son esprit. Il se remit debout et héla Nuit. Après être remonté sur son dos, il lui accorda un dernier galop jusqu’au tunnel. Loin d’être fatiguée, elle était ravie de pouvoir courir libre, déjà agacée par les écuries renfermées de la Cité des ombres.

Lorsque Lohan posa de nouveau le pied à terre, il ne s’accorda plus le droit de douter. Il tailla le signe d’ouverture dans l’écorce de l’Arbre-Porte, l’air sombre. Les racines géante s’ébranlèrent et s’écartèrent lentement. Le jeune homme se tourna alors vers sa jument.

— Tu ne rentres pas avec moi, déclara-t-il. Je ne peux pas t’emmener dans ce voyage.

Il défit la selle et le licol encore poisseux sous le regard interloqué de sa monture.

— Vas-t’en, grinça-t-il.

Un hennissement circonspect lui répondit. Il donna une grande claque sur la croupe de son cheval qui sursauta.

— Va voir Asha ! Je sais que tu connais le chemin !

Il abandonna là l’équidé, s’enfonçant dans l’obscurité du tunnel. Mais Nuit était au moins aussi têtue que lui. Elle commença à le suivre.

— Non ! gronda-t-il en faisait volte-face. Stop ! Tu ne bouges pas.

Elle obéit, malgré son envie évidente de franchir la barrière de racines qui se résorbait déjà. Il se détoura une fois sûr qu’elle ne pourrait plus rentrer. Un hennissement aigu retentit derrière lui, passant au travers d’un dernier morceau de lumière.

— T’avais qu’à pas avoir le mal de mer, maugréa-t-il.

Il se retourna néanmoins pour voir sa jument disparaître derrière un mur végétal. Il soupira. Il était réellement seul, désormais.

Il reprit la route de la cité, portant péniblement l’équipement de Nuit. Il était en nage quand il rejoignit enfin les écuries.

Le palefrenier fronça les sourcils en le voyant revenir seul, mais Lohan ne répondit pas à sa question muette, préférant se délester de son chargement dans ses bras.

— Ils sont là ? demanda-t-il sèchement.

— O… oui. Ils vous attendent.

Le jeune homme le dépassa sans un regard de plus. Il se dirigea vers une petite salle où étaient entreposées les plaques d’armures des chevaux. Posément assis à une table branlante, les équipiers choisis par Adhara l’attendaient.

À peine eut-il posé le pied dans la salle qu’il fut accueilli par une exclamation joyeuse.

— Maître ! On vous attendait !

Fiona se présenta à lui, un grand sourire aux lèvres. Elle était arrivée deux ans auparavant, époque à laquelle il entraînait encore les nouvelles recrues dotées de pouvoirs. Aujourd’hui, ce rôle était confié à Bénen, mais la jeune fille n’avait jamais cessé de le considérer comme son mentor.

— Je suis tellement contente de pouvoir faire cette mission avec vous !

Elle secoua ses fins cheveux de paille, ses yeux brillants d’excitation.

— J’espère que je ne vous décevrai pas !

— Fais ce que je te dis et ça ira bien, répondit-il en lui tapotant vaguement l’épaule.

Il avait tourné son regard vers le maître transcripteur, un vieillard originaire de l’Empire de Naotmöt.

— Mes respects, dit ce dernier.

Mais Lohan ne s’occupa pas plus de lui. Au fond de la pièce, une silhouette recouverte de soie blanche le fixait. C’était une des nombreuses femmes du harem du prince héritier, la seule à connaître sa cachette. Apparemment, elle était depuis longtemps en contact avec la Faction Étoilée dans le but d’établir une alliance avec l’Empire. Elle avait fui Busnital dès le début des hostilités, car comme l’indiquait sa couronne dorée de feuilles de lys, elle était enceinte. Le renflement de son ventre n’était cependant que peu visible derrière les couches successives de tissu qui cachaient la moindre parcelle de sa peau, y compris son visage. Seuls ses yeux étaient libres, ils semblaient flotter dans un nuage informe. Lohan serra les dents. Comme tout ce qui se rapprochait de près ou de loin à la culture talienne, cette femme ne lui inspirait que de l’animosité. Une défiance qui avait peu de chance de disparaître entre eux puisqu’elle avait interdiction de parler à un homme entier en dehors du prince. Elle était d’ailleurs accompagné d’un garde du corps, non moins mutique et probablement eunuque.

— J’espère que vous êtes tous prêts, car nous partons sur le champ, annonça l’Ombre sans cacher sa mauvaise humeur.

— Moi je suis prête ! s’exclama Fiona.

— Je le suis aussi, indiqua le maître transcripteur.

La Talienne se leva lentement et glissa jusqu’à lui dans un froissement de tissu. Ses prunelles brunes le disséquaient sans qu’il ne puisse en déterminer l’expression.

— Avant notre départ, j’aimerais éclaircir quelques points.

Lohan resta un instant médusé face à cette voix qui semblait sortir de nulle part.

— Tout d’abord, je vous remercie d’avoir accepté de mener à bien cette mission, votre renommé est grande et ne présage que son succès. Ensuite, j’aimerais me présenter : je suis Zehara’Sehed, favorite du harem du prince Azad al-Mis’al Naot’möt. L’Étoile de la rébellion m’a fait part de vos opinions concernant l’invasion talienne de la Calbinie, je pense pouvoir en discuter avec le prince. J’espère de tout mon cœur que cette région trouvera enfin la paix après un siècle de batailles sanglantes.

Le jeune homme mit plus de temps qu’il n’aurait voulu à répondre. Non contente de briser un interdit sacré sans la moindre gêne, cette femme avait même l’audace de faire référence à la guerre qui opposait son peuple à celui de son interlocuteur depuis plus de cent ans. Un sujet que n’importe quel Talien sensé préférait généralement éviter quand il se trouvait en face de son ennemi.

— J’espère effectivement que le prince saura apprécier mon aide à sa juste valeur, siffla-t-il.

Les yeux de Zehara se plissèrent, il pouvait vaguement distinguer un sourire derrière son voile.

— C’est parfait, dans ce cas, énonça-t-elle. Mettons-nous donc en route.

Il la suivit du regard alors qu’elle sortait de la pièce de sa démarche légère, vite suivie par son garde du corps. Le maître transcripteur se leva pesamment pour leur emboîter le pas tandis que Fiona restait à ses côtés.

— Je suis tellement soulagée, Maître, souffla cette dernière.

— À propos de quoi ?

— Que vous soyez en vie, voyons ! Vous auriez dû me voir à vos funérailles, j’ai tellement pleuré, pleuré…

Lohan parvint à soulever faiblement le coin de ses lèvres.

— C’est vrai, pardonne-moi.

— Comme s’il y avait quelque chose à pardonner ! le corrigea-t-elle gaiement en se dirigeant vers l’écurie.

Sa queue de cheval s’agita derrière elle, à l’instar des ombres de Lohan qui n’étaient pas décidées à se calmer. Il soupira, cette mission s’annonçait ardue.

 

*

 

La brume matinale de Bibracte s’effilochait dans l’effervescence de l’activité croissante. Les milliers d’âmes de la cité se pressaient vers le Marché dont le premier jour s’annonçait chargé.

Kurtis avait toujours eu envie d’assister à cet évènement dédiés aux Teacs, mais en parcourant les allées grouillantes, il sentit une immense lassitude le prendre. Autour de lui, les plus belles pièces artisanales de chaque tribu étaient fièrement exposées dans des étales croulant sous les décorations. Chaque échange ne se faisait pas sans son lot de négociations acharnées, occasion idéale pour les Teacs de vanter leur art et leur technique. Les discussions enflammées se mêlaient dans un imbroglio joyeux dont l’enthousiasme ne parvenait cependant pas au jeune garçon. Il contemplait tout cela sans comprendre comment cette scène pouvait succéder à l’horreur des jours précédents. La perspective du retour d’une guerre millénaire semblait avoir été complètement oubliée. Tout se déroulait comme si aucune armée rebelle n’était venue chasser toute une tribu de ses terres.

Kurtis soupira, c’était peut-être lui qui n’arrivait pas à se relaxer, tout simplement. Il enviait tous ceux qui réussissaient à sourire sans mal, ignorant les troubles qui s’annonçaient. Face à ce gouffre, il ressentit l’impérieuse envie de s’éloigner de la foule. Il accéléra le pas vers le pré des chevaux, passant sans un salut devant l’échoppe des Laevis où le chef des Teacs, Yonys, supervisait les négociations de ses jeunes recrues. Ce dernier était heureusement trop occupé pour remarquer le passage expresse de l’Arsalaï. En effet, Aïfé semblait en mauvaise posture devant les magnifiques poteries qui lui présentent un groupe d’Orobiens.

Enfin, Kurtis émergea de l’atmosphère étouffante du Marché, et se dirigea vers sa jument dont le Lien vibrait d’un appel enthousiaste. Il manqua cependant de se faire piétiner par un duo d’étalons se livrant bataille pour le contrôle d’un harem. C’est le cœur battant la chamade qu’il retrouva son amie équestre. Elle l’accueillit avec un doux hennissement et enfouit ses naseaux dans son cou. Il ferma les yeux pour savourer son contact chaleureux. À cet instant, il sentit quelque chose de changé chez elle,  et se décala de quelques pas pour poser une main sur le flanc de Louli.

— Mais…

Elle leva la queue d’un air fière.

— Bravo ma belle ! s’exclama-t-il en lui offrant une caresse à l’endroit qu’elle préférait : entre les naseaux.

La jument se coucha et il en fit de même, se calant contre elle pour natter patiemment sa crinière. C’était l’une des seules activités qui l’apaisaient réellement, et malgré l’angoisse des derniers jours, il s’autorisa un sourire serein.

Mais ses pensées sombres ne lui laissaient que peu de répit. Il fut de nouveau frappé par le constat si étrange de la mort de Moïa et de la fuite des Laevis. Il réalisa pour la centième fois, mais avec toujours autant d’effarement, qu’il ne retournait probablement jamais chez lui. Il se blottit contre sa monture et la serra contre elle tandis que les larmes quotidiennes revenaient s’étaler sous ses joues.

Soudain, il ressentit une étrange vibration dans le Silh. Un appel qui ne transitait pas par un Lien. Dès qu’il tendit ses sens vers la singularité, une aura puissante le percuta. Il reconnut immédiatement Hênora et frissonna malgré lui. Le contact de la puissance de l’Élue était toujours aussi vertigineux, même après un lune passée en sa compagnie.

— Kurtis.

Il sursauta, sentant la pression s’accentuer sur son esprit. Il avait pensé que la moïa des Ardyens lançait un appel général.

— Kurtis, répéta la voix sans timbre. Viens.

L’aura d’Hênora se résorba. Il la percevait pourtant sans mal, comme une lune dans la nuit noire, au milieu de toutes les autres âmes présentes. Les jambes flageolantes, il se releva. Louli l’imita, intriguée.

— Je… je vais devoir te laisser… Elle m’appelle…

L’équidé renâcla et lui donna un petit coup sur l’épaule.

— Oui… oui je reviens dès que je peux, promis…

Au retour, Kurtis passa par la forêt pour éviter de se faire renverser, mais le chemin ne fut pas moins éprouvant pour autant. Jusqu’alors, il ignorait que l’Élue connaissait son nom. Il n’avait jamais envisagé non plus qu’elle puisse s’intéresser à lui. Mais pourquoi  — par tous les Esprits — voulait-elle le voir ? Plus il la sentait proche, moins il avait envie de se retrouver face à elle. La terreur s’accentua quand il comprit qu’elle était seule dans sa hutte personnelle. Rare étaient ceux qui étaient invités à y pénétrer et nombre de rumeurs circulaient sur cette étrange bâtiment construit spécialement pour son habitante.

Lorsque Kurtis se trouva sur le seuil, il se rendit compte qu’il ne s’était jamais approché d’aussi près de la demeure de l’Élue. La hutte s’étirait tout en hauteur, adossée à un promontoire qui lui permettait de rester debout. Son entrée prenait la forme d’une porte trois fois plus haute que lui et presque aussi large, qui détonnait autant par sa dureté — d’ordinaire on préférait des pans de fourrure pour barrer l’entrée d’une maison — que par sa sobriété. Pas de plumes, de gravures, de perles où de foulards colorés dont les Teacs garnissaient habituellement chaque habitation. L’édifice était de la couleur de son bois : sombre, d’autant plus qu’il était plongé presque toute la journée dans l’ombre du promontoire.

— Entre, l’enjoignit la voix.

Kurtis déglutit difficilement et poussa l’immense battant pour pénétrer dans une obscurité intérieure aussi dense que celle de la hutte des Arsalaïs. L’air était saturé d’encens semés dans l’unique grande pièce de la bâtisse, leur lueur tamisée dessinant les contours de la haute silhouette de l’Élue. Ses yeux reflétant la faible lumière environnante donnaient l’impression de luire comme ceux d’un fauve. Assise en tailleur, elle le fixait avec l’immobilité d’un roc malgré son aura qui s’apparentait aux yeux de l’invité à un brasier éclatant.

— Prends place, dit-elle sans manifester la moindre émotion.

Il obéit, surpris lui-même de pouvoir encore tenir debout tant ses jambes paraissaient prêtes à s’enfuir sans lui. En s’asseyant face à son hôte, il remarqua que de petites bougies étaient posées sur ses bois, permettant d’en esquisser les arabesques tortueuses. Cette particularité physique unique dans le monde connu était la raison de la construction de cette demeure en retrait du village. Hênora ne pouvait rentrer dans la plupart des bâtiments de son peuple. Il avait fallu au Terâ des Ardyens, Talfryn,  des trésors d’inventivité pour parvenir à monter aussi haut un édifice. Le jeune garçon avisa d’ailleurs la couche de la moïa — surélevée et échancrée — ce qui lui permettait sans doute de poser sa tête sur le matelas central sans qu’elle appuie ses cornes sur le sol.

— Je sais, déclara l’Élue.

Kurtis sursauta et rentra la tête dans les épaules.

— Qu… quoi ? couina-t-il.

Les iris implacables de son hôte s’écrasèrent sur lui. Il fut content de se plus être debout car il se serait sans doute effondré.

— Je sais que tu n’as pas accompli jusqu’au bout la Cérémonie de Maturité. Tu as choisi de ne pas mêler ton âme et ainsi, tu n’as pas contenté ton totem.

Le jeune garçon sentit le sang quitter son visage.

— Je…

— C’est très intéressant.

— Pa… pardon ?

Elle exsuda un léger soupir qui fut loin de redonner confiance à son interlocuteur.

— Quels sont les attributs de ton totem ?

— Heu… la clairvoyance, la prudence et la patience.

— Bien. C’est exactement ce que je recherche.

— Ce que vous cherchez… ?

— J’ai reçu un message de la dénommée Mosha avant que son esprit ne soit consumé dans le Silh.

Kurtis redressa vivement la tête.

— Elle m’a transmise ton désir d’apprendre à lire les échos et m’a demandée de suppléer à l’entrainement qu’elle ne pourra pas te donner. Ce qui tombe très bien.

Hênora se releva lentement.

— Parce que tu sembles être remarquablement prédisposé à l’exploration du Monde Invisible. Et ce malgré l’incomplétude de ta cérémonie.

— Mais… pourquoi auriez-vous besoin de… de moi ? Vous… vous pouvez tout voir du Monde Invisible… non ?

— Non. Si c’était le cas, je n’aurais pas laissé ta tribu subir tout cela.

Kurtis la suivit des yeux tandis qu’elle marchait lourdement jusque’à son sceptre qui portait l’œuf géant légué par ses prédécesseures, l’Embryon.

— Je vais t’enseigner tout ce que tu dois savoir. En échange tu vas devoir trouver le moyen de faire éclore ça.

Elle saisit son sceptre.

— C’est la seule chose qui pourra nous sauver. Et c’est dans le passé que tu trouveras la réponse.

Le jeune garçon hocha raidement la tête tandis que son cœur secouait sa cage thoracique de battements effrénés.

— Bien. Je te demanderai cependant de ne pas parler des détails de cette discussion ni de celles qui vont suivre ; je veux éviter d’avoir à répondre à des questions sans réponse. Tu peux te retirer.

Il se leva, chancelant.

— Vous… vous allez dire aux autres pour la cérémonie ? s’enquit-il d’une toute petite voix.

Elle ne le regardait plus, semblant s’être prise de passion pour un ensemble de talismans inachevés suspendus dans un coin.

— Non, punir inutilement ne m’intéresse pas. La fin de la cérémonie arrivera en temps et en heure, je n’en doute pas. Maintenant, pars.

Il ne se fit pas prier et émergea au dehors en aspirant une pleine bouffée d’air. Son esprit en ébullition résonnaient de milles pensées, mais parmi elles, une se trouva rassérénante. Celle que Moïa, même dans la mort, avait continué à veiller sur lui.

 

*

 

— Je suis pas sûr que ce soit une bonne idée… s’inquiéta Dâlan.

— Chhhht, on arrive, regarde.

— C’est vrai ? Pousse-toi, je veux voir !

Daïré se décala pour laisser Aelig tendre le cou.

— Je vois rien ! pesta la petite fille.

— Patience, souffla son amie, fière de son effet.

Elle se fraya un chemin entre les broussailles jusqu’à révéler une grande plaine en contrebas. Là-bas, une immense masse brune était agitée de spasmes, harcelée par de petites silhouette galopantes.

— Génial ! s’exclama Aelig.

— Moi aussi je veux voir ! s’écria Baharn en arrivant à sa hauteur, essoufflé.

— Si on nous trouve… dit Dâlan en jetant des coups d’œil anxieux alentours.

— Oh tais-toi ! coupa Daïré. Admire plutôt !

Les jeunes enfants se perdirent dans la contemplation de la chasse à l’auroch qui se déroulait sous leurs yeux. Ils pouvaient percevoir quelques taches rouges sur la prairie, ainsi que les arcs tendus des Hekaours affairés. Haut dans le ciel, un aigle lança un cri perçant.

— Regardez c’est Aedan ! fit Aelig. Il est troooooop classe ! Dire qu’il a eu son totem y a si peu de temps, il commande déjà une patrouille ! Je voudrais troooop lui ressembler quand je serai Hekaour !

— Tsss, grinça Daïré, il est pas si bien que ça. Moi je préfère Brenna, j’espère qu’elle sera mon mentor !

— On devrait vraiment pas être là… gémit Dâlan.

— Je confirme.

Les quatre gamins sursautèrent et se retournèrent d’un même mouvement pour se trouver face à Isbail. L’apprenti Arsalaï les fixait d’un air sévère.

— Mais… mais qu’est-ce que tu fais ici ? bégaya Daïré.

— Je cueille des plantes médicinales. Et des marmots égarés aussi, visiblement.

— On fait rien de mal…

— Vous n’avez pas le droit de sortir du camp seuls et vous le savez très bien !

Elle poussa un soupir exaspéré.

— Daïré je suppose que c’est encore toi qui es à l’origine de tout ça ?

— Je…

— Non c’est moi !

Aelig se plaça en rempart devant son amie.

— C’est moi qui ai voulu aller voir la chasse du solstice, Daïré nous a juste servis de guide ! On voulait voir à quoi ressemblaient les Hekaours en pleine action, pour s’entraîner…

Sa voix se fit suppliante, mais ses grands yeux doux n’atténuèrent pas le sermon qui suivit. Peu importait, Daïré était gonflé de gratitude envers Aelig.

 

 

Un gémissement interrompit son doux souvenir. Elle se tourna vers Dâlan, tandis que le décor se dissolvait. Elle se retrouva sur la place centrale de Munüt, entourée d’une foule silencieuse. Son jumeau tentait en vain de soulever la Table des Origines malgré son visage tordu de douleur.

— Arrête, tu vas te faire mal, souffla doucement Moïa.

Le jeune garçon leva vers elle des yeux remplis de larmes. Daïré avait envie de hurler.

Mais elle fut soudain recouverte d’une ombre. Elle bascula le menton en arrière pour voir la tablette d’argile qu’elle tenait à bouts de bras.

— … Tu seras Arsalaï… entendit-elle dans son dos.

La Table devenait de plus en plus grande, de plus en plus lourde. Bientôt la fillette ne put plus tenir et vit s’abattre l’objet sur elle. Elle ferma les yeux en criant. Elle fut surprise de ne ressentir aucun impact.

Lorsqu’elle rouvrit prudemment les paupières, elle était de nouveau dans la forêt. En face d’elle, Aelig se tenait fièrement sur son cheval.

— Je pars en patrouille, à toute l’heure ! lança-t-elle gaiement.

— Non, attends !

Daïré lui courut après, mais elle la perdit vite de vue. Elle tomba à genoux, essoufflée, alors qu’une voix grave résonnait au-dessus d’elle.

— Elle m’a proposé d’être son céil, et j’ai accepté.

Elle releva la tête pour voir son frère, bien plus âgé, projeter son ombre sur son visage. Son regard était fuyant et ses poings serrés.

— Je sais que tu vas m’en vouloir, mais s’il te plaît, ne le fais. Je pars parce que je l’aime, pas parce que je ne t’aime pas.

— Foutaise ! s’écria sa voix, plus vieille. Tu veux juste fuir la mort de maman ! Barre-toi si tu veux, j’en ai rien à foutre !

Les éclats de voix résonnaient en échos, vrillant les tympans de la fillette qui se mit à pleurer. Elle se roula en boule tandis qu’un rugissement surgissait dans l’air. La lumière d’un brasier l’éblouit, mais elle put distinguer avec horreur le corps de sa mère allongée sur le bûcher.

— Daïré, dit une voix.

Elle se tourna vers Saoirse, qui fixait les flammes.

— Daïré, répéta-t-elle sans bouger ses lèvres. Daïré !

 

La jeune femme ouvrit brusquement les yeux et fut prise d’un vertige. Au-dessus d’elle  s’assemblaient les contours flous du visage de sa tante.

— Daïré, bois un peu d’eau s’il te plaît.

— Qu…

Elle avala quelques gorgées et se rendit compte qu’elle était trempée de sueur. Il lui semblait que son épaule était en feu. Et cet air qu’elle inspirait, il était étrange, si rêche.

— Ta plaie s’est infectée, j’aurais aimé qu’on attende ta guérison mais nous n’avions pas le temps.

— Pas… le temps… ?

Daïré réalisa soudain. Elle se tortilla dans sa couche et parvint à apercevoir le paysage. La pente montagneuse sous elle descendait en aval pour se jeter dans une grande forêt. Sa forêt. Cet air au goût si rance, c’était celui qui se trouvait au-delà de la Frontière.

— Non ! Pourquoi on est partis ?!

— Daïré, calme-toi tu…

La jeune femme lui attrapa le corps, les mains fiévreuses.

— Comment ose-tu nous arracher à nos terres ?! Je le savais, tu es la pire moïa qu’on ait jamais eu !

Saoirse se dégagea, le front barré d’un pli irrité.

— Tu délires complètement, je vais te donner du pavot avant que tu n’épuises tes dernières force.

— Non ! Ne t’approche pas de moi !

Daïré s’enfouit sous sa couverture de fourrure, un tourbillons de songes noirâtres vinrent la tourmenter. L’ombre lui rappela celle que la Table des Origines avait projetée sur son corps de petite fille. Si elle avait été une Hekaour, elle aurait peut-être pu sauver Aelig. Si elle avait été à la hauteur, ils auraient pu peut-être rester sur leurs terres.

Et peut-être Moïa serait-elle encore là pour la guider.

Daïré se recroquevilla encore sous sa couverture.

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