Chapitre 3 : Arthur - Privilèges et machisme

« Let's be very clear : Strong men - men who are truly role models - don't need to put down women to make themselves feel powerful.»[1] Michelle Obama

 

Aucun garçon n’était assez spécial pour me détourner de mes études. J’ai terminé le 1er semestre major de ma promotion ce qui m’a attiré de nombreuses jalousies de la part des filles mais aussi des garçons. Je me souviens d’un de mes camarades, Quentin, qui un matin s’est mis à énumérer toutes mes réussites, je pouvais déceler dans son regard à la fois de la fascination et de l’envie. Oui, j’étais major de promo, présidente du BDE et en prime je pratiquais le Jiu Jitsu, un art martial qui a complètement changé ma vie. Après quelques semaines de pratique, j’ai gagné une incroyable confiance en moi. Alors que j’étais timide et réservée, je ne mettais jamais de vêtements trop féminins, j’évitais de sortir tard le soir, et tout d’un coup mes peurs se sont évanouies, plus rien ne me freinait. Ah ! Si j’avais connu cette sensation plus tôt dans ma vie, qu’est-ce que je n’aurais pas fait ?

J’avais réussi à me construire une réputation de dure à cuire dans l’école, on m’aimait ou on ne m’aimait pas, mais cela m’a valu de me retrouver isolée quand j’ai commencé à trop briller. Le pouvoir et la réussite isolent, soit parce que les gens sont jaloux, soit parce qu’il attire les opportunistes qui en réalité n’en ont rien à faire de toi, et lorsque l’on a besoin d’aide il n’y a plus personne. En tout cas, j’avais fait le bon choix en me réorientant du droit vers la publicité et c’est tout ce qui comptait. Je n’avais pas de temps à perdre avec des gens mal dans leur peau qui craignaient que je leur fasse de l’ombre. Je travaillais deux fois plus dur pour réussir ma formation car j’avais conscience des conséquences si j’échouais. Une dette à rembourser quoi qu’il advienne. La plupart de mes camarades avaient leurs parents derrière eux pour financer l’école à leur place. Ça faisait une grande différence entre nous, en tout cas moi je la voyais sur mon compte bancaire tous les mois. Je n’avais donc aucune indulgence à cette époque. Ils pouvaient me critiquer dans mon dos, mais il n’empêche que j’avais de bonnes notes et l’approbation des professeurs. Je me sentais forte intérieurement.

Je me suis retrouvée très seule à l’école, mais je m’en suis accommodée ; je n’ai jamais eu beaucoup d’amis tout au long de ma scolarité de toute manière. Et puis, ce vide était largement compensé par les amitiés que j’avais liées au Jiu Jitsu. J’avais en fait plus de respect pour les personnes avec qui j’apprenais à me battre que pour mes camarades qui me reprochaient d’avoir trop de caractère. Du coup je sortais plus volontiers avec mes copines de tatami. À l’occasion d’un anniversaire, j’ai fait la connaissance d’un photographe, Viktor. Il m’avait proposé que l’on se revoit pour faire une séance photo en extérieur et j’ai accepté de le retrouver dans un café pour en discuter. Avant de se quitter, je l’ai laissé pour aller aux toilettes qui se trouvaient au sous-sol. Alors que j’arrivais en bas des escaliers, d’un coup j’ai senti une main m’attraper, me retourner, puis saisie par les deux bras la personne m’a embrassé directement. Viktor m’avait suivi sans que je m’en aperçoive. Il me tenait contre lui et refusait de me lâcher. « Regarde toi Petra … J’ai envie de toi » disait-il à voix basse. Il respirait dans mon cou et laissait ses mains courir sur tout mon corps : mes bras, ma poitrine, mon dos, mes fesses. Je tremblais. Je ne comprenais pas ce qu’il se passait. Puis je me suis repris mes esprits et je l’ai repoussé. Viktor était marié et père de famille, à aucun moment je ne me suis doutée qu’il pourrait me faire des avances et surtout entreprendre une telle approche. Je n’étais pas venue pour ça, mais de toute évidence il avait prétexté de vouloir me prendre en photo pour me revoir. « Regarde-toi » m’avait-il dit. Je portais des chaussures à talons et une robe pull près du corps qui m’arrivait au-dessus du genou. J’avais porté cette tenue toute la journée pour travailler et ce n’était pas pour lui que je portais une robe. C’était pour moi, parce que je trouvais cette robe jolie et qu’elle m’allait très bien. Il avait réussi à me culpabiliser d’être trop sublimée par mes vêtements. Il voulait me faire comprendre que mon apparence ne lui permettait pas de résister à la tentation de me toucher. Comment ne pas prendre les hommes pour des bêtes incapables de contrôler leurs pulsions quand on entend cela ?

Tu as le droit, petite sœur, de porter des vêtements féminins qui te mettent en valeur, pour toi et personne d’autres. Ce n’est pas parce que tu sors bien apprêtée que c’est une raison pour que les hommes s’autorisent de telles transgressions à ton égard. Aucun homme n’a le droit de te culpabiliser pour ton apparence, c’est aux hommes de se contrôler.

Pour regagner ma confiance, Viktor a insisté pour faire une séance photo. Je me sentais coincée avec lui. J’étais tellement en état de choc que les photos ne donnaient rien. Il m’a raccompagné chez moi, mais avant de me laisser descendre il a eu l’audace indécente de me montrer son pénis en érection pour me faire comprendre à quel point je l’excitais rien que par ma présence. Il me répugnait. Je suis rentrée, j’ai refusé de le revoir et j’ai fait tout mon possible pour refouler cet événement jusqu’à aujourd’hui.

Toujours au Jiu Jitsu, j’ai fait la connaissance de Sarah qui de manière très naturelle m’a prise sous son aile et m’a inclus dans son cercle d’amis. C’est à l’occasion d’une soirée organisée dans la maison de ses beaux-parents que j’ai fait la connaissance d’Arthur.

Arthur était un grand brun de 1,90 m aux yeux bleus. Il avait des faux airs du Premier Ministre canadien Justin Trudeau, en beaucoup moins séduisant toutefois, mais son nez fin, ses grosses joues et sa mèche de cheveux coiffée en vague sur le dessus de sa tête créaient l’illusion. Néanmoins, ses traits étaient plus grossiers et la peau de son front était toute rouge dû à une absence de protection solaire. J’essayais de faire abstraction de ce manque de soin, mais au fond de moi je le trouvais ridicule. Aussi, j’étais très intriguée par son look polo rose, pantalon chino vert menthe et espadrilles bleues marines, c’était le cliché du parfait bobo arrivant tout droit de M’as-tu vu Plage.

Nous avions 6 ans d’écart. Il travaillait comme commercial pour une entreprise locale. Nous avons passé la soirée à discuter ensemble. Il m’écoutait attentivement parler de ma passion pour la publicité, l’histoire des marques, le comportement des consommateurs. Je me suis excusée de parler autant de mes études, et il m’a encouragé à poursuivre. Je ne l’ennuyais pas. Il avait des manières de gentleman, il est même allé chercher un pull dans sa voiture pour me le passer sur les épaules quand la soirée a commencé à se rafraichir. Je n’étais pas particulièrement attirée par lui, mais ses manières me plaisaient.

Il était prévu que je reste dormir sur place et avant que j’aille me coucher, Sarah est venue me trouver :

« Tiens, Arthur m’a demandé de te donner sa carte de visite. Tu lui as beaucoup plu. C’est quelqu’un de bien, mais il est très fêtard. »

J’avais passé un agréable moment en sa compagnie. Cependant, j’étais un peu gênée par sa manière de faire. Pourquoi voulait-il que ce soit moi qui l’appelle ? Pourquoi n’avait-il pas plutôt demandé mon numéro ? Peut-être qu’il n’y avait aucune raison, mais s’il était réellement intéressé par moi, il trouverait un moyen de me joindre directement sans attendre. De plus, je ne savais pas quoi lui dire si je devais l’appeler. Est-ce que ce serait à moi de l’inviter ? Je ne suis pas le genre de femme à inviter un homme, sauf si je le considère comme un ami et rien de plus. Si Arthur voulait me revoir, je voulais que ce soit à lui de me le montrer. Peut-être que j’aurais pu lui envoyer un SMS pour lui dire que j’avais bien eu sa carte et que j’avais passé un bon moment avec lui et voir ce qu’il ferait, mais je n’y avais pas du tout pensé à l’époque.

J’ai visité son profil LinkedIn et en retour il a visité le mien puis il m’a écrit. Plus tard, il m’avouera que si je n’avais pas fait un tour sur sa page, il n’aurait pas essayé de me revoir. Comme il m’avait fait parvenir sa carte et que je ne l’avais pas contacté, il pensait qu’il ne m’intéressait pas. D’un autre côté, ça montre aussi qu’il n’était pas très tenace puisqu’il n’aurait pas cherché plus loin.
Il m’a donc invité à dîner et m’a emmené dans un charmant restaurant se trouvant au cœur d’un vignoble. Il m’a raccompagné chez moi après, mais avant que je ne descende de voiture, nous nous sommes embrassé ; finalement nous ne voulions plus nous quitter. Nous sommes allés prendre une coupe de champagne dans un bar, puis il m’a ramené chez lui où nous avons passé la nuit ensemble.

Je suis pleine de paradoxes et de contradictions. D’un côté, je ne veux pas être celle qui fait le premier pas pour vérifier s’il s’intéresse vraiment à moi et de l’autre côté j’accepte de passer la nuit avec lui dès le premier rendez-vous. On dit qu’il ne faut jamais coucher le premier soir et pourtant ma dernière relation qui avait durée presque quatre ans avait débuté ainsi, je n’imaginais pas que cela puisse avoir des conséquences sur la relation ou ce qu’il penserait de moi. J’ai toujours considéré que j’étais libre de faire ce que je voulais de ma sexualité sans que cela ne me définisse d’une quelconque manière. Les hommes le font bien de leur côté et on ne les juge pas pour ça. On avait passé une belle soirée, on semblait s’apprécier et l’occasion s’est présentée. Je ne réfléchissais pas au fait que je ne le connaissais qu’en surface, j’étais aveuglée par le fait d’avoir un homme qui s’intéresse réellement à moi depuis Martin. L’année scolaire tirant à sa fin je me sentais plus disposée à entamer une nouvelle relation, tout cela suffisait pour que je crois encore naïvement que c’était le début d’une relation amoureuse sérieuse et stable. Le lendemain matin, je déchantais déjà un peu en découvrant sa baignoire toute crasseuse. Rien que ça, ça aurait dû me faire fuir.

Le weekend suivant, je passais mon grade au Jiu Jitsu, le club avait organisé un pique-nique et une activité paintball le lendemain de l’examen pour marquer la fin de l’année. À cette occasion, les élèves des différents dojos tenus par le club étaient réunis et j’ai pu faire la connaissance d’Alexandre, un jeune homme de 30 ans qui travaillait à son compte. Il avait de beaux yeux bleus et les cheveux châtains. Il était très athlétique et avait beaucoup d’humour, il riait et plaisantait tout le temps. Quand nous courions en cercle pour nous échauffer, il faisait exprès de courir à mon niveau pour pouvoir me parler, ou le soir du repas de groupe il m’avait gardé une place à côté de lui pour que nous fassions connaissance. Il avait eu un vrai coup de cœur à la seconde où il m’a vu, il me le montrait et surtout il ne voulait pas rater une seule occasion de me parler et passer du temps avec moi.

Le lendemain après le paintball, la situation a pris une tournure inattendue. J’étais partie chercher quelque chose dans le coffre de ma voiture, et je l’ai bêtement refermé en laissant la clé à l’intérieur sans avoir déverrouillé les portières. J’avais un double dans ma chambre, mais nous étions à 1h de route de chez moi. Je suis allée voir Alexandre pour qu’il m’aide à trouver une solution et il a eu la gentillesse de m’emmener récupérer le double des clés. Sur la route, il m’a parlé de sa vie, de sa famille et de sa relation de 12 ans avec Hélène qui ne fonctionnait plus très bien. Il me faisait rire et je me sentais bien avec lui, en sécurité. Alexandre, c’était le bon petit gars du pays, gentil, disponible, drôle, spontané avec un accent du sud très prononcé qui lui donnait un certain charme, une certaine chaleur. Quand nous sommes revenus au paintball, l’atmosphère avait changé entre nous. Une gêne s’était installée comme si nous voulions cacher quelque chose alors qu’il ne s’était rien passé entre nous, à part que ces deux heures avaient suffi pour créer une étincelle. Tout le monde avait ressenti cette alchimie, l’électricité était perceptible et piquait tout le monde ce qui nous a valu quelques allusions indiscrètes par la suite.

Sarah m’a demandé plus tard si j’étais intéressée par Alexandre. Je ne savais pas quoi lui répondre. Pour elle, il valait mieux que je choisisse Arthur parce qu’elle lui trouvait plus de classe qu’à Alexandre avec son accent. J’aimais bien Alexandre, je le trouvais plus attirant qu’Arthur, mais il était en couple depuis 12 ans et je me sentais déjà engagée dans une relation avec Arthur du fait que nous avions passé l’étape du sexe et que nos amis nous avaient vus ensemble également.

Peu de temps après, Alexandre m’annonçait qu’il quittait Hélène. J’étais sous le choc, à la fois flattée et mal à l’aise. Il venait de dire au revoir à 12 ans de relation pour être avec moi. Mais je ne me voyais pas quitter Arthur d’un seul coup et surtout je ne savais pas si je pouvais envisager une histoire avec Alexandre. Je ne voulais pas qu’il enchaîne avec moi de cette manière. Tout le monde au Jiu Jitsu savait qu’il était avec quelqu’un depuis longtemps et même s’il me disait que ça ne marchait plus j’avais l’impression d’être une voleuse d’homme. Son impulsivité me faisait peur. Comment être sûre qu’il serait aussi stable avec moi qu’il l’avait été avec Hélène ? Comment être sûre que je n’étais pas une « rebound girl »[1]. Je voulais qu’il prenne du temps, pour se poser mais de voir qu’il ne pouvait pas rester seul et qu’il voulait déjà se remettre en couple ne me rassurait pas. Je l’aimais beaucoup et je savais que c’était réciproque. Il avait une manière de me regarder qui était irrésistible et me faisait littéralement fondre, c’était comme s’il regardait en moi, jusque dans mon cœur, dans mon âme. J’étais submergée par toute la tendresse avec laquelle il m’enveloppait. Avec Arthur ce n’était pas aussi intense. Le seul signe d’affection que je recevais de sa part c’était le surnom qu’il m’avait donné, Cookie. En dehors de cela, il n’exprimait pas de sentiments profonds à mon égard.

Arthur était souvent en déplacement pour son travail. Juste après le weekend du Jiu Jitsu, il revenait d’un voyage et il m’a appelé dès qu’il est arrivé à l’aéroport. Il devait aller chez ses parents à ce que j’appellerai M’as-tu vu Plage et je lui ai demandé s’il voulait bien faire un détour avant pour que l’on puisse se voir un petit quart d’heure, mais il a refusé. J’ai tenté d’insister un peu mais il a été ferme. Il voulait tenir ses engagements auprès de sa famille, hors de question de se mettre en retard pour moi. J’étais vexée par cette rigidité et je ne pouvais m’empêcher de penser que Martin l’aurait fait. C’est là que j’ai compris ce que Martin voulait dire quand il disait qu’aucun homme ne m’aimerait comme il le faisait. Il n’y a pas beaucoup d’hommes prêts à tout pour une femme, même à faire les choses les plus folles peu importe ce qu’il en coûte. Arthur n’était pas amoureux de moi et il n’avait pas de folie en lui, contrairement à Alexandre qui s’appliquait à tout faire pour me conquérir.

Début juillet, Arthur a organisé une soirée dans la maison de ses parents à M’as-tu vu Plage. Il a invité tous ses amis, des gens issus de ce que l’on appelle les Grandes Familles, des amis de sa promotion et ses cousins. J’ai discuté avec l’une de ses cousines qui appréciait le fait que je n’avais rien à voir avec ses ex, des Marie-Machin de Grandes Familles pour la plupart.

Avant que la soirée ne débute, il m’a présenté à ses parents et son frère qui m’ont mise à l’aise immédiatement. Il avait parlé de moi à sa mère à qui il avait dit qu’il avait rencontré quelqu’un et que c’était « différent ». Quelques semaines plus tard, au détour d’une conversation avec un de ses amis, j’ai compris ce que « différent » voulait dire. Je pensais qu’il me trouvait différente parce qu’il voyait quelque chose de spécial en moi, dans ma personnalité et ma manière de voir la vie, mais la réalité était moins flatteuse. Un matin, nous prenions le petit déjeuner et un de ses amis lui dit que ce dont il rêve c’est de se marier avec une jeune femme qui, selon ses propres termes, « est issue d’une grande famille, une petite bourgeoise catho qui porte des carrés Hermès » et Arthur acquiesçait à chaque détail de la description en disant qu’il le comprenait et que lui aussi aimait bien, c’était son style de femmes. Je me suis sentie humiliée et dévalorisée. Il est évident que je ne rentre pas dans cette description. Cependant, il était inutile de faire une crise devant tout le monde, il valait mieux pour moi garder mon sang froid et ne pas relever. De toute manière, dès qu’une femme râlait Arthur avait la fâcheuse habitude de la rabaisser et la décrédibiliser dans tous ses arguments. Lui, était toujours dans son bon droit. 

Il pouvait vraiment se montrer exécrable avec les femmes. C’était au point que même les copines de ses potes me demandaient de « tenir mon mec ». Je désapprouvais son comportement, j’étais d’accord avec elles, il était très cassant. Pour autant, je considère que je n’ai pas à « tenir mon mec », je ne suis ni sa mère, ni son maître, je suis sa partenaire. Si je voulais lui dire de se calmer je le faisais en privé, jamais en public. En revanche, je pense que leurs compagnons à elles auraient pu prendre leur défense …

Une de ses ex, qu’il avait surnommée Bounty, avait organisé une fête d’anniversaire pour son meilleur ami Marcus, devenu un ami proche d’Arthur. Marcus nous avait invité Arthur et moi, ce qui a déplu à Bounty et elle en a fait toute une histoire. Simplement parce qu’elle râlait, Arthur disait que c’était une hystérique. Alors que je ne connaissais pas son ex, je pouvais comprendre que ma présence puisse la déranger d’autant plus qu’ils n’avaient pas rompu en bons termes. Je ne pouvais qu’imaginer son agacement, elle qui préparait une fête pour son meilleur ami resté en contact avec son ex qu’elle ne supportait plus et qui comptait venir avec sa nouvelle copine. Je me mettais à sa place et je la comprenais. J’aurais eu la même réaction.

Avec Arthur, j’ai découvert la vie d’épicurien privilégié. Nous mangions dans les meilleurs restaurants, et buvions régulièrement du vin de très bonne qualité. J’ai eu le sentiment d’accéder à de nouvelles sphères et d’être une privilégiée moi-même. Le weekend nous étions souvent à M’as-tu vu Plage, au bord de la piscine chez ses parents à siroter du rosé accompagné de tranches de pata negra, ou à surfer ou encore à jouer au golf. C’était la belle vie.

Début août, j’ai quitté précipitamment la chambre chez l’habitant que je louais depuis un an. L’ambiance dans la maison avait changé et ma propriétaire ne connaissait pas les limites de l’intimité de ses locataires. Alexandre m’a aidé à déménager mes affaires qu’il a entreposées dans un garage et Arthur m’a permis de rester chez lui, puis il est parti en vacances à Ibiza pendant trois semaines avec son frère. Sarah m’avait prévenu que c’était un fêtard. Je profitais de son absence pour aller acheter des gants en caoutchouc et du produit de nettoyage (oui, il n’en avait même pas !) pour décrasser sa baignoire. À son retour, il n’en revenait pas que j’avais réussi à récupérer la blancheur d’origine.

Le reste du mois, je terminais mon stage, je commençais à travailler comme hôtesse d’accueil et je cherchais un appartement en colocation. À la rentrée, je n’avais toujours pas trouvé d’appartement. Comme dans toutes les villes, c’est très compliqué de trouver le bon logement, bien entretenu, bien situé, au bon prix et dont le propriétaire acceptera un dossier sans garants.

J’ai fêté mes 25 ans que nous avons célébrés en compagnie de Sarah et son fiancé. Arthur m’a offert un bracelet de chez Agatha, moitié argent et moitié cuir orange, une couleur que j’adore et qui me va parfaitement. Le fait qu’il m’offre un bijou avait une signification à mes yeux. Je voyais dans ce geste une véritable marque d’affection. Quelques semaines plus tard, j’ai déchanté quand j’ai appris qu’il avait offert, comme cadeau d’anniversaire un bracelet similaire à une de ses amies que nous appellerons Marie-Machin. Je me suis dit que finalement je n’étais pas si spéciale à ses yeux. S’il était capable d’offrir le même genre de bijoux à une amie et à sa petite amie, en quoi sa petite amie était différente d’une amie ? C’est là que ça m’a frappé. Nous étions rarement seuls, il invitait du monde en permanence chez lui ou chez ses parents à M’as-tu vu Plage, quand on sortait il y avait toujours quelqu’un pour se joindre à nous. Cela faisait trois mois que nous nous fréquentions et il ne m’avait jamais dit je t’aime. J’avais rencontré sa famille, nous passions du temps avec eux, mais toujours dans un contexte de fête avec du monde autour. J’ai fini par comprendre que je n’étais qu’une amie avec bénéfices.

Il était pourtant fier d’être avec moi, il recevait beaucoup de compliments à mon propos. Un jour, il avait invité des amis à déjeuner chez lui, je tombais de fatigue après le repas et je me suis assoupie sur le canapé. Je n’étais pas profondément endormie et j’entendais toujours leur conversation. Arthur s’est mis à parler de moi. Il disait qu’il avait du mal à me gérer dehors car les hommes me regardaient beaucoup. Il disait que c’était vraiment impressionnant et qu’il n’avait jamais vécu cela avec ses ex. Effectivement, nous avions vécu plusieurs situations où des hommes m’observaient sans aucune discrétion et avec insistance alors que nous étions en train de dîner en terrasse par exemple. Il ne faisait rien dans ces cas, il préférait ignorer. Il n’était pas du genre à défier du regard pour faire comprendre qu’il était là et que j’étais à lui.

De l’autre côté, j’avais Alexandre avec qui j’essayais d’entretenir une relation amicale mais pour qui j’avais des sentiments plus forts. Il m’avait mise en contact avec son agent immobilier, Julie, pour m’aider à retrouver un appartement. Il m’avait accompagné pour une visite au cours de laquelle il en a profité pour lui dire qu’il la recontacterait concernant certains de ses biens car il se séparait de sa compagne. Quelques jours plus tard, il recevait un message de sa part où elle l’invitait à prendre un verre. Il n’en revenait pas. Il voulait être avec moi, il n’était pas intéressé par d’autres femmes. Étant toujours avec Arthur, je l’ai encouragé à y aller et à voir d’autres filles même si ce n’était pas sérieux. En revanche, je ne pensais pas que ça allait devenir sérieux avec Julie et j’ai commencé à être jalouse. Ça n’a pas empêché Alexandre d’être présent pour moi. Il m’avait aidé avec mon dernier mois de loyer et il m’avait aussi dépanné en payant mes frais d’inscription en master. Quand une banque a fini par accepter de me faire un prêt pour financer ma dernière année d’étude, j’ai pris plus que je n’avais besoin pour le rembourser intégralement de tout ce que je lui devais. Il avait même accepté d’être ma caution pour mon nouvel appartement si j’en avais besoin, ce que Arthur avait refusé de faire.

Alexandre a fini par mettre de la distance entre nous pour se consacrer exclusivement à sa nouvelle relation avec Julie. C’était très dur à encaisser. Je réalisais que j’aurais dû lui faire confiance et être avec lui dès le début, quitte à mettre un terme à ma relation avec Arthur qui ne faisait que commencer quand j’ai rencontré Alexandre. Je n’aurais pas dû me laisser influencer par Sarah, et suivre uniquement mon cœur. C’est moi qui aurait eu tout ce qu’il offrait à Julie, de l’amour, de l’attention, du respect, de l’exclusivité.

Mais tu sais, petite sœur, avec le recul, je considère Alexandre comme un ange. Les personnes que l’on rencontre dans la vie, qui croisent notre chemin même pour une courte durée, ont souvent un rôle à jouer plus ou moins important. Pour moi, Alexandre en est le parfait exemple. Grâce à lui, j’ai pu faire ma rentrée en master avant de trouver un financement, et parce qu’il m’a rencontré il a quitté une femme qui ne le rendait pas heureux, et en m’aidant à chercher un logement il en a trouvé une autre avec qui il a eu un enfant quatre ans plus tard. Je serai toujours reconnaissante envers lui pour tout ce qu’il a fait pour moi. Il aura toujours mon respect.

Arthur n’était pas démonstratif et avait surtout tendance à me rabaisser que ce soit devant ses amis ou en privé. Un soir, nous étions à M’as-tu vu Plage et nous sommes sortis dîner au restaurant avec ses parents et des amis à lui, comme toujours. À la fin du dîner tout le monde à commander du café et n’en buvant pas j’ai commandé du thé que je n’ai pas eu le temps de boire. En effet, il était trop chaud et tout le monde s’était levé de table pour prendre l’air après que les amis d’Arthur aient payé l’addition discrètement. Arthur me mettait la pression pour qu’on y aille. Je n’étais pas très contente d’abandonner mon thé à peine touché. Puis devant ses amis il dit : « Elle va nous chier un cake pour un thé. » Et voilà qu’il me rabaissait et m’humiliait avec vulgarité en prime.

J’avais l’impression d’entendre mon père. Depuis l’adolescence, je m’éloignais petit à petit de lui à cause de ses insultes et autres grossièretés qu’il m’avait assénées durant toute mon enfance. Je ne supporte plus ce type de langage et je ne peux tolérer que mon partenaire me manque de respect verbalement et m’humilie ainsi. Je ne lui ai plus adressé la parole jusqu’à la maison. Pendant que je me démaquillais, il m’a demandé pourquoi je faisais la tête et je lui ai expliqué en pleurant que je n’aimais pas qu’il me rabaisse et que ce n’était pas la première fois. Il s’est excusé en disant qu’il se sentait mal à l’aise parce que ses amis avaient payé le dîner et qu’il n’avait pas participé, alors il ne voulait pas les faire attendre. En clair, il s’est senti toucher dans son orgueil de mâle en se faisant payer le repas à son insu par d’autres hommes et pour se sentir mieux c’est sur moi qu’il a déversé son machisme pour faire croire à ses amis qu’il était autant un homme qu’eux et qu’il avait le contrôle de la situation. Il préférait me faire passer pour une femme capricieuse, plutôt que d’avoir l’impression de perdre la face. Simone de Beauvoir le dit très bien dans La Femme Indépendante, « Nul n’est plus arrogant à l’égard des femmes, agressif ou dédaigneux, qu’un homme inquiet de sa virilité ». Si Arthur se sentait si bien dans sa peau, en contrôle de son environnement, il n’aurait pas besoin de me dénigrer pour se sentir fort et supérieur.

Petite sœur, ne dis jamais que tu veux un homme « un peu macho » comme on peut l’entendre parfois dans la bouche de certaines femmes. Le machisme, c’est une forme de racisme envers les femmes où elles sont considérées comme inférieures aux hommes pour le seul motif de leur genre. Si c’est un homme rassurant et protecteur que tu recherches, ce n’est pas la même chose. Mais par pitié n’associes pas la virilité ou la capacité d’un homme à te protéger à son degré de machisme.

Arthur me ridiculisait et se moquait de moi régulièrement, même à distance. Avant que je ne trouve mon appartement, un soir j’étais chez lui pendant qu’il était à M’as-tu vu Plage. Alors que je m’endormais devant la télévision, j’ai vu passer une souris. Je l’ai appelé immédiatement, j’étais debout sur le canapé et il n’a rien trouvé de mieux à me dire en riant : « Que veux-tu que j’y fasse, je suis sur ma terrasse à M’as-tu vu Plage ! » Il était condescendant. Je savais bien qu’il n’y pouvait rien, mais ne serait-ce que me dire d’attraper une casserole ou n’importe quoi pour l’emprisonner m’aurait donné un peu de courage. J’ai pris quelques affaires et je suis allée à l’hôtel. Ma soirée allait être longue, car les étudiants revenaient de leur journée d’intégration et en tant que présidente du BDE je devais préparer la soirée qui suivait. J’avais envie de dormir paisiblement. Le lendemain, je le rejoignais à M’as-tu vu Plage où j’ai eu droit aux moqueries de sa chère amie Marie-Machin. (Une tête à claque celle-là.)

Parfois, il me rabaissait aussi en privé, notamment quand nous faisions l’amour et que soudainement il me disait « J’ai envie de te souiller ». J’étais gênée qu’il puisse me parler comme ça, ce n’était ni excitant, ni approprié. Le sexe pour lui était une manière de me dominer, me salir, me déshonorer. Il avait cette manie de me tenir à la gorge ou de me tirer les cheveux que je ne supportais pas surtout que je ne le lui demandais pas, il avait pris cette liberté tout seul sans me demander si cela me plaisait. Il ne se préoccupait que de son plaisir. Quand il avait joui, c’était terminé comme c’est le cas pour beaucoup d’hommes, l’orgasme masculin marque la fin de l’acte. Ils se tournent sur le dos et dorment tant pis si tu n’as pas suivi.

Je me suis décidée à lui en parler. C’est ce que font les couples, ils communiquent sur les problèmes et frustrations qu’ils rencontrent. Sans vouloir lui faire de reproches ou le toucher dans son orgueil, je lui ai expliqué que j’aimerais qu’il prenne du temps pour mon plaisir aussi : « Mais c’est ton corps qui est particulier » m’a-t-il répondu.
Je n’en revenais pas. Il justifiait son désintérêt pour mon plaisir par le fait que j’avais été opérée d’une réduction mammaire qui altérait mes sensations. Effectivement, je lui avais demandé d’arrêter de tirer sur mes tétons car ça me faisait mal, mais c’était parce qu’il manquait totalement de délicatesse, et de toute manière mon opération n’avait aucun lien avec l’orgasme dont il me privait. J’ai gardé mon sang froid et je lui ai expliqué ce que j’attendais.
Je ne comprenais pas qu’il puisse se mettre sur la défensive comme si je l’attaquais sur sa virilité ou sa capacité à donner du plaisir. Je voulais seulement y trouver mon compte moi aussi, après tout on est deux pour faire l’amour et je ne suis pas une poupée vivante dont il peut disposer.

En octobre, j’ai enfin trouvé un appartement. J’étais reconnaissante envers Arthur de m’avoir hébergé. La cohabitation s’était bien passée mais j’étais heureuse d’avoir enfin mon chez moi.
Durant cette période de ma vie, j’étais prise à la gorge entre mes cours, mon job d’hôtesse d’accueil, la présidence du BDE et Arthur. Parfois j’avais le sentiment que pour m’en sortir il fallait que je sacrifie quelque chose et le plus souvent j’envisageais de quitter Arthur, puis je mettais cette idée de côté car même si j’étais sous l’eau, ce n’était pas une raison valable pour mettre un terme à la relation. Cependant, je me voyais bien me passer de lui dans ma vie bien remplie puisqu’il ne m’aimait pas. Il ne l’avait jamais dit et il ne le montrait pas, je m’accrochais quand même, voulant lui laisser du temps pour y venir. Mais quand il était capable de me dire des choses du genre : « Si tu viens ce weekend à M’as-tu vu Plage tant mieux, si tu ne viens pas tant pis », un compte à rebours qui se mettait en route dans ma tête. Visiblement, mon absence ne lui pesait pas.

Je l’ai présenté à des amis à moi, il a eu l’occasion de rencontrer mes parents quand ils sont venus m’aider à emménager. Je lui ouvrais mon monde mais rien n’y faisait, il ne m’aimait pas. Et plus le temps passait, plus sa misogynie me tapait sur les nerfs. C’était d’autant plus difficile à supporter que je voyais Alexandre heureux et investi dans sa relation avec Julie. J’avais perdu sur tous les fronts. Il connaissait l’existence d’Alexandre, mais sans que j’évoque les sentiments qu’il avait éprouvés pour moi, peut-être avait-il perçu mon attachement et c’était ce qui le bloquait. Nous n’en avons jamais parlé, mais je reconnais que ce n’était pas très honnête de ma part d’avoir aussi des sentiments pour un autre homme alors que j’étais en couple.

Je savais que l’amour prenait du temps pour naître, grandir et se consolider. J’étais convaincue que pour cela il fallait que je persiste à créer des moments forts avec Arthur. 

Il ne me rendait pas la tâche facile. Je me souviens qu’à la fin d’un repas, j’avais piqué dans son dessert pour le taquiner un peu, puis en échange j’avais piqué dans le mien pour lui donner avec ma cuillère, comme le font les couples. Il a refusé, j’ai insisté un peu pour le jeu, puis il m’a rembarré : « Eh Petra, tu n’es pas une enfant ? Hein, tu n’es pas une enfant ?» Ça m’a calmé. Avec ça comment veux-tu ne pas te laisser aller à avoir des sentiments pour un autre homme plus doux et attentionné ?

En novembre, nous voulions profiter d’un weekend long pour partir tous les deux. J’étais contente que nous prenions ce temps pour nous, même s’il n’avait pas pu s’empêcher de glisser dans le programme un dîner avec un de ses amis. Son manque de démonstration d’affection envers moi me pesait, c’était devenu insoutenable.

J’ai commencé à être suspicieuse. Le matin de notre départ il est allé prendre sa douche en premier et j’ai commis l’irréparable. J’ai regardé ses messages dans son téléphone. Je n’avais jamais fait ça auparavant et je ne l’ai jamais refait. J’y ai trouvé une conversation avec une femme qu’il avait connu par le passé à l’étranger. Il m’en avait déjà parlé, elle avait déjà tenté des approches avec lui alors qu’il la soutenait dans une période difficile, mais il n’y avait jamais répondu m’avait-il dit. Dans la conversation, il lui proposait de se retrouver en Italie lors de son prochain voyage d’affaires. Il lui avait même envoyé une photo de lui avec une ex et lui demandait une photo d’elle en retour. J’étais dégoutée et blessée. J’ai pris mes affaires et je lui ai dit :

« Tu pars en weekend si tu veux mais ce sera sans moi.

- Qu’est-ce que tu me fais ? » m’a-t-il répondu avec effarement.

Je me suis dirigée vers la porte et il m’a rattrapé alors qu’il n’avait qu’une serviette autour de la taille. Je lui ai dit ce que j’avais fait. Il a essayé de détourner le sujet en me reprochant mon geste, mais ça n’avait aucune importance, j’ai eu confirmation de ce que je suspectais. De toute évidence, il manigançait quelque chose dans mon dos avec une autre, ce qui expliquait pourquoi il ne me donnait pas plus d’affection. Il essayait de se justifier et de me faire croire qu’il n’y avait rien en disant qu’il a envoyé une photo avec une ex sauf que c’était aussi révélateur d’un problème, pourquoi n’avait-il pas envoyé une photo avec moi, sa copine actuelle ? Il n’avait même pas évoqué mon existence dans ses messages. Il y avait un barrage entre son cœur et moi. Je m’efforçais d’être la copine idéale, facile à vivre, patiente, conciliante, je prenais soin de moi pour maintenir son intérêt, je faisais tout mon possible pour qu’il m’aime mais il ne me laissait pas gagner son cœur. Avait-il un problème avec ma couleur de peau qui l’empêchait de se projeter avec moi ? Après tout, je n’avais rien d’une « petite bourgeoise catho qui porte des carrés Hermès », il m’a assuré que non. Il pleurait. Je ne pensais pas que notre séparation le toucherait. C’était la première fois que je le voyais sans carapace. Ça n’avait rien à voir avec moi, il disait que j’étais parfaite, c’était lui. Il m’a embrassé une dernière fois, puis il m’a laissé partir.

Je me suis effondrée dans ma voiture. Je n’arrêtais pas de pleurer. J’ai pleuré pendant des jours, des semaines. Et le pire, c’est que ce qui me faisait le plus mal dans cette séparation c’était de perdre tous les privilèges que j’avais découvert grâce à lui, plus que de me séparer de quelqu’un qui ne m’aimait pas. C’est très grave ! Je ne pense pas être une femme vénale, mais ne plus aller passer le weekend à M’as-tu vu Plage dans une maison avec piscine me rendait triste, ne plus manger dans de bons restaurants et boire du bon vin choisi par lui me manquait. Finalement, je ne l’aimais pas non plus, ou en tout cas pas pour les bonnes raisons. Aujourd’hui j’ai compris que si ça m’avait fait si mal, c’est parce que tout ce qu’il m’avait fait découvrir me renvoyait une image valorisante de moi-même et dès lors que je n’ai plus eu accès à ces privilèges j’ai eu le sentiment de n’être plus rien.

Avec Martin, nous avions connu des périodes où on sortait régulièrement au restaurant, on s’offrait des plaisirs sans compter, mais nous avons aussi connu des périodes plus difficiles où on ne mangeait que des pâtes et il n’y avait que les sauces qui variaient les plaisirs. Dans un cas comme dans l’autre, j’étais quand même heureuse avec Martin. Ce n’était pas pour les belles choses qu’il avait pu me faire connaître que j’avais été avec lui, c’était pour la personne qu’il était et l’amour qu’il me portait. En revanche, je n’ai aimé chez Arthur que ce qu’il a bien voulu me montrer de lui et ce n’était rien qui venait de son monde intérieur. Il m’a fait connaître des lieux magnifiques et prestigieux, mais comme il ne m’aimait pas et ne me respectait pas comme Martin l’avait fait. Je pense que je me suis attachée à lui pour ces choses qu’il me faisait connaître puisque c’est tout ce qu’il me donnait. Je n’aimais pas sa manière de me traiter et je pense que par peur d’être seule je me suis donnée une raison de rester avec lui, comme une consolation qui de toute évidence ne pouvait pas durer. Une relation ne peut pas fonctionner si chacun ne donne pas de soi et s’il n’y en a qu’un sur les deux qui s’implique émotionnellement.

Pendant les semaines qui ont suivi, j’étais inconsolable. Je ne comprenais pas encore pourquoi cette relation avait échoué, ni pourquoi je n’avais pas réussi à gagner son cœur.
Pour tenter de me changer les idées, je suis sortie un soir avec quelques copines et j’ai fait la connaissance d’une de leurs amies avec qui le courant est immédiatement passé et qui s’est montrée très entreprenante avec moi. Elle m’a invité chez elle et nous avons passé la nuit ensemble. Faire l’amour avec une femme, je ne l’avais pas vu venir. Par curiosité, je l’ai laissé me montrer ce qu’une femme pouvait faire dans l’intimité. Pour être honnête, si elle n’avait pas pris l’initiative de m’inviter chez elle, puis de commencer à m’embrasser, et me déshabiller, il ne se serait rien passé. Je me serais endormie chez elle ou serais rentrée chez moi totalement ivre et toujours aussi triste.

Ce fut une belle expérience, douce et sensuelle. Je suis certaine de mes orientations sexuelles, mais j’ai aimé découvrir. Je connais mon corps, je le trouve beau et je suis assez à l’aise dans ma peau. Mais d’être face à une autre femme nue et pleine de désir pour moi m’a permis de voir la beauté du corps féminin sous un autre angle. C’est beau de faire l’amour avec une femme, je comprends pourquoi les hommes aiment autant cela. Caresser sa peau en parcourant ses bras, son dos, ses reins, ses fesses, ses cuisses, son ventre, revenir à ses seins moelleux, perdre mes doigts dans ses cheveux longs et épais. Me laisser enivrer par son parfum doux et sucré dans le creux de son cou. Recevoir ses caresses délicates et ses baisers. La voir onduler ses courbes entre mes cuisses. Les sens s’affolent, le cœur bat plus vite. C’était nouveau pour moi et pourtant je me sentais en sécurité et libre. Il n’y avait rien d’agressif, pas de domination ni de sa part ni de la mienne, c’était comme danser sur de la kizomba. Je voulais la toucher de partout, mais surtout je voulais qu’elle me montre son pouvoir. On entend souvent les hommes dire que c’est nous les femmes qui avons le pouvoir. Et pour cause, quel pouvoir ! Le corps de la femme est beau, il ne mérite que de la tendresse, de la délicatesse et du respect. Sa manière d’être présent au monde, de se mouvoir, oblige à se laisser charmer, à être en extase. J’avais conscience de l’effet que je pouvais avoir sur les hommes, mais maintenant je sais ce que ça fait. Pour autant, soyons claires toi et moi petite sœur, je n’excuserai jamais l’attitude de Viktor, car à aucun moment je n’ai consenti à ce qu’il me suive dans les toilettes pour m’embrasser par surprise et me toucher.
Elle m’a demandé si j’avais joui, je lui ai répondu que non, mais ce n’était pas grave, je ne me sentais pas insatisfaite comme j’aurais pu l’être avec un homme. Quant à elle, elle disait avoir eu un orgasme, mais je n’étais pas convaincue qu’elle me disait la vérité.

Ne simule jamais un orgasme, il vaut mieux dire honnêtement que tu n’as rien ressenti et expliquer avec diplomatie ce qu’il faudrait faire pour t’aider à l’atteindre plutôt que de faire semblant et laisser croire à ton partenaire qu’il n’a rien à apprendre de toi.
Je n’ai pas complètement oublié Arthur après cette expérience, mais mon chagrin s’est apaisé pour un temps, jusqu’à ce que la solitude redevienne pesante.

En juin 2014, Arthur et moi avons repris contact. Nous avons couché ensemble quelques fois. Je voulais que l’on se remette ensemble. Il me manquait, du moins c’est ce que je croyais. En fait, je me sentais seule, mais à l’époque je ne savais pas définir ce dont j’avais réellement besoin dans une relation. Je voyais des couples autour de moi et j’avais envie de la même chose. Je pensais que si Arthur était toujours attiré par moi c’est qu’il avait peut-être aussi envie de se remettre avec moi. Il y a réfléchi et m’a dit qu’il ne préférait pas que l’on reprenne une relation. Nous avons arrêté de nous voir et un jour il m’a téléphoné soit disant pour prendre de mes nouvelles et ça n’a fait qu’un tour dans ma tête. Il voulait m’utiliser à des fins sexuelles sans s’engager dans une relation. Il m’appelait uniquement pour voir s’il y aurait moyen de coucher avec moi encore. J’ai arrêté son petit manège immédiatement :

« À quoi bon Arthur ?

- Comment ça ?

- Tu m’appelles comme si tu voulais prendre de mes nouvelles, mais en fait tu veux seulement profiter de moi encore une fois.

- Eh, on a couché ensemble mais on était tous les deux consentants. Alors tu peux me traiter de connard ou ce que tu veux, mais nous sommes tous les deux adultes et … »

Bla, bla bla, je n’écoutais plus rien de ce qu’il me disait, plus j’entendais sa voix et le ton qu’il prenait, plus il m’énervait. Il essayait de se faire passer pour le plus mature et de me rabaisser pour se déculpabiliser de son attitude. Je ne l’avais même pas traité de connard, jamais, lui seul avait employé ce terme. La preuve qu’au fond il savait qu’il se comportait comme tel.

« Je m’en fous, tu ne mérites pas qu’une femme s’intéresse à toi.

- Ah bon ?!

- Et surtout ne me rappelle jamais ! » lui dis-je en lui raccrochant au nez.

Je méritais mieux, n’importe qui mériterait mieux. Il ne me donnait pas l’importance que Martin me donnait ou même Alexandre. Martin disait toujours que j’avais de la valeur et même si au début il était dur il avait fini par mettre de l’eau dans son vin et se laisser amadouer par ma douceur. M’avait-il mal habitué ? Non je ne crois pas, il m’aimait et il agissait en conséquences. Ce qui est drôle, c’est que Martin m’avait dit un jour « Je ne suis pas ton prince » mais il a toujours été là pour moi, tandis que Arthur m’avait dit au cours d’une balade « J’ai envie d’être ton prince » et il n’a jamais été qu’un crapaud. S’il était un homme équilibré et confiant il n’aurait pas besoin de rabaisser les femmes pour se sentir supérieur. Et s’il avait réellement du respect pour les femmes en tant qu’individus, il ne surnommerait pas chacune de ses partenaires après des sucreries.

Ne laisse jamais personne te rabaisser, t’humilier, ou se servir de toi petite sœur. Une relation c’est donnant donnant à tous les niveaux et surtout, cette relation ne pourra se construire que si chacun s’investit émotionnellement et ouvre son cœur à l’autre. Ça marche dans les deux sens. Peu importe les choses que vous faites ensemble, si aucune connexion ne se fait au niveau des sentiments, c’est qu’il n’y a pas de relation.

Avec du recul, je me demande si cette histoire n’était pas déjà vouée à l’échec dès lors que nous y avons intégré le sexe avant même de réellement nous connaître. De ce point de vue, je pense que la responsabilité nous incombait à tous les deux de prendre notre temps pour justement ne pas le perdre l’un avec l’autre et constater des années plus tard à quel point ce fut un désastre.

 

*****

[1] « Soyons très clairs : Les hommes forts - les hommes qui sont de vrais modèles – n’ont pas besoin de rabaisser les femmes pour se sentir puissants », discours de Michelle Obama du 13 octobre 2016 dans le New Hampshire.

[2] Un lot de consolation.

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CorinneChoup
Posté le 07/02/2020
Ouah c'est fort... J'ai eu envie de passer à travers l'écran et de péter le nez à ce petit trou du c** d'arthur.
Ce qui est fou, c'est que tu es une femme intelligente, capable d'un analyse très fine, clairvoyante sur la situation... Mais habitée par un tel manque de confiance que tu te contente d'un mec si... Nul. Ne voit pas la un jugement de ma part, mais ça me fend le cœur...
Par contre, je suis assez curieuse de lire le chapitre sur le pervers narcissique Parceque... J'ai la sensation d'avoir déjà lu ou entendu ton écrit... As tu déjà fait un témoignage ? On peut en discuter en privé si tu préfères..
PetraOstach
Posté le 07/02/2020
Hello CorinneChoup,
Je te remercie pour ton commentaire. Je suis contente et très touchée que ce chapitre te fasse réagir ainsi.
Pour répondre à ta question, je n'ai jamais fait de témoignage, c'est vraiment la première fois que j'en parle (en dehors de mes proches). Mais je ne doute pas qu'il existe d'autres témoignages de ce type. C'est d'ailleurs ce qui m'encourage à la faire, je me dis que si ça a pu m'arriver, il y a forcément d'autres femmes qui ont vécues la même chose, voir pire.
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