Chapitre 3

Par Perle
Notes de l’auteur : Un chapitre sans TW : wouhou

Je suis réveillée par la sonnerie de l’interphone. Affolée je me précipite à la porte pour la verrouiller. Je ne connais personne qui viendrait chez moi à six heures du matin. Même ma mère ne ferait pas ça sans me prévenir. La sonnerie retentit encore, stridente, puis se tait. J’attends, comme suspendue à ses lèvres. Je me tranquillise peu à peu. Je m’assois dans le salon. Par la fenêtre, la ville au bord de l’aurore brille, très différente de celle que j’ai visitée cette nuit.

Quelqu’un toque fermement à la porte. Je pousse un cri. En tremblant je m’avance dans l’entrée. Je découvre la méduse – Éléphant – qui heurte la porte à un rythme effréné. Surprise je chuchote :

– Tu sais qui est là ?

Elle ne répond pas. Je la regarde se cogner, et j’écoute les coups donnés par l’inconnu, pendant un temps. Je n’ai pas grand-chose à perdre après tout. J’ôte le verrou. Éléphant fuit dans ma chambre. J’ouvre la porte.

Une personne coiffée d’une couronne de roses roses chevauche, altière, un cerf immense et sans yeux, dont le pelage imite un ciel bleu traversé par quelques nuages. Elle a de lourds cernes et de longues mains. Je reste sans voix. Elle s’exclame :

– C’était toi la fille sur la méduse ?

Je hoche la tête. Elle me demande :

– Je peux entrer ?

J’aime beaucoup sa voix grave. J’acquiesce et m’écarte. Elle approche, toujours sur le dos du cerf. Le mouvement des nuages sur son pelage me fascine. Au salon, elle descend de sa monture et s’installe dans le fauteuil que je lui désigne. Je m’assois dans le canapé. Nous nous dévisageons. Je suis encore abasourdie. Je parviens à demander :

– C’est toi qui habites la chambre rose ?

C’est une intuition. J’ai confiance en cette sorte de sixième sens (sauf à propos d’une chose, une toute petite chose pour laquelle je ne peux pas avoir raison).

– Oui. Je veux dire, mon appartement est rose et j’ai des lumières roses et j’habite tout près. Ça doit être le mien. Tu t’appelles comment ?

– Estelle. Et toi ?

– Rose.

Je ris avec douceur, avec mélancolie.

– C’est drôle. C’est bien tombé.

– C’est bien trouvé. C’est moi qui l’ai choisi, rétorque fièrement Rose.

– Ça te va bien. Tu es une fille ? demandé-je pour être sûre.

Elle aurait pu me tenir rigueur de ma question, mais elle répond :

– Oui !

Et nous ne nous attardons pas plus sur le sujet. Elle reprend :

– Donc toi aussi tu as un animal. Il est apparu quand ?

– Il y a trois jours.

– Pareil. Tu sais pourquoi ? Tu sais ce que c’est ?

Je fais non de la tête. Je me sens un peu seule sans Éléphant, étonnamment elle me manque. Hier soir nous avons créé un lien superbe et étroit. Peut-être étoffé une connexion qui existait déjà.

– Je n’en ai aucune idée. Je sais juste qu’elle est là. Qu’elle est réelle. Et qu’elle me comprend.

– Oui, moi aussi. Il ne peut pas parler mais il me comprend. Un jour j’étais triste mais je ne pleurais pas, et il est venu s’allonger contre moi.

Je la sens nostalgique à l’évocation de ce souvenir. Je n’ose pas demander à Rose pourquoi elle n’allait pas bien. Je conclus :

– Ils sont bienveillants c’est certain. Éléphant me veut du bien.

– C’est une méduse non ? Tu as bien une méduse ?

– Oui. Mais je l’ai appelée Éléphant.

Rose rit, elle a un joli rire. Je lui explique l’origine du prénom, puis me rends compte que j’ai oublié de lui proposer à boire. Je lui demande si elle a soif, mais elle répond que non.

– Je pensais que j’étais seule à avoir un animal. Tu crois qu’il y en a d’autres ?

– Je ne sais pas.

Nous restons silencieuses. Le cerf, dont le pelage s’est couvert de nuages le temps de notre discussion, s’avance vers la baie vitrée et s’assoit près d’elle, dans la lumière. C’est une créature aussi captivante qu’Éléphant. Rose et moi échangeons un regard. Elle déclare :

– Il faut savoir.

Je l’approuve. J’ajoute, avec toute la détermination possible :

– On doit enquêter. Tu peux revenir demain ? J’ai cours cet après-midi. Et j’ai du travail à faire. Mais demain je suis libre.

Rose hoche la tête. Puis elle sort son téléphone de sa poche et me le tend. Elle veut que j’y enregistre mon numéro. Je l’inscris. Elle crée mon contact, écrit mon nom et ajoute à côté une méduse et une étoile.

– Voilà. Je t’enverrai un message en rentrant chez moi.

Chez elle, dans la chambre rose.

– Ce soir aussi, si tu n’arrives pas à dormir. Tu peux m’appeler. Je peux venir, proposé-je spontanément.

Rose s’éclaire.

– C’est gentil. J’ai beaucoup d’insomnies.

– Je sais. C’est toujours allumé.

Elle rit. Elle se lève, le cerf également. Ça me fait penser qu’elle ne m’a pas dit le prénom de son animal. Je ne la questionne pas.

– Je vais partir alors. J’ai cours aussi, précise-t-elle.

– Tu fais des études de quoi ?

– De lettres.

Je la reconduis dans l’entrée. Elle remonte sur son cerf – elle devra se pencher pour sortir par la porte. Je lui ouvre. Nous échangeons un regard étrangement heureux. Rose ôte sa couronne de fleurs et la pose sur ma tête. Je suis comme une reine.

– Je suis contente de t’avoir rencontrée, Estelle.

– Tu es belle, lancé-je en abandonnant un instant ma timidité.

– Toi aussi, rétorque-t-elle en riant.

Et à dos de cerf, elle repart. Je ferme la porte à double-tour derrière elle. Je me demande comment l’animal peut passer dans l’ascenseur et ça m’amuse de l’imaginer. Elle a certainement pris les escaliers.

 

Dans le métro je suis au bord de la crise d’angoisse, et mon téléphone sonne. Je le sors de ma poche. Au milieu de tous ces visages sombres ou inexpressifs, le mien s’allume. Pour une fois je suis la fille joyeuse parmi les gens tristes. Pour une fois je détone. Sur l’écran vient de s’afficher le message de Rose : « C’est Rose qui habite la chambre rose », suivi de « Je vais le répéter : je suis contente de t’avoir rencontrée » suivi de « Nous allons accomplir de jolies choses ». Elle ponctue ce dernier message d’une étoile à nouveau, et d’une fleur. Je descends du métro très légère, sans m’écraser contre les murs, et sans avoir envie de me laisser tomber en arrière en haut des escaliers.

 

Je m’assois comme à mon habitude dans un coin de l’amphithéâtre, tout près du professeur, à l’écart des autres. Je préfère assister aux cours comme un fantôme que comme une humaine. Face à moi le professeur regroupe quelques feuilles, lève les yeux sur l’amphithéâtre à moitié vide. Il fait sombre. Une pluie frêle tombe depuis quelques minutes déjà. Elle effleure les vitres et boit la lumière. Lorsqu’il est l’heure, l’homme quitte sa chaise pour se placer devant les élèves. Il annonce le thème du cours, et va commencer, quand il se fige. Je me tourne vers l’amphithéâtre : une fille a la main levée, très droite, très surprenante.

– Oui ?

– Est-ce que vous avez vu les vidéos de la méduse ?

Je dévisage un peu trop longtemps l’étudiante. Je n’aurais jamais imaginé que ma balade avec Éléphant me mettrait dans ce genre de situation. Je ne pensais pas que les vidéos deviendraient virales à ce point – ni même qu’elles seraient vraiment partagées. Le professeur acquiesce.

– Vous pourriez nous expliquer ? On sait ce que c’est comme animal ?

Il soupire. La bruine épaissit et ricoche contre les fenêtres.

– Il faudrait étudier le spécimen de plus près bien sûr, mais jamais une telle créature n’avait été observée. On ne sait pas de quoi il s’agit. Clairement, c’est une méduse, mais dans ce milieu, et de cette taille, c’est impossible. On pense à une sorte d’oiseau, les vidéos sont de mauvaise qualité donc tout est possible, aussi. C’est peut-être une illusion d’optique.

Je souris à demi, amusée par ces explications. C’est peut-être ça, après tout. J’ai pu rêver de tout. J’ai pu rêver de Rose.

– Mais il y avait quelqu’un dessus aussi, relance un étudiant.

– Ça paraît peu probable. Si un tel animal existe, il y a peu de chance qu’il ait été domestiqué par un humain.

Sans réfléchir j’interviens, d’une voix un peu fêlée :

– Mais elle peut être assez intelligente pour avoir une relation avec eux non ?

– La méduse ? demande-t-il en se tournant vers moi.

J’entends le reste de la classe faire de même. Son regard me transperce. Un instant je regrette d’avoir parlé.

– Oui.

– Pourquoi pas. Ça serait encore plus surprenant.

Songeur, il jette un coup d’œil à sa montre.

– Bon, commençons, nous avons perdu assez de temps.

J’allume mon ordinateur et me prépare à prendre des notes. Derrière la fenêtre où la pluie cesse, je voudrais que flotte Éléphant.

 

Je rentre éreintée dans mon appartement. J’ai les yeux et le corps lourds. Je m’écroule dans le canapé. Je n’allume même pas la lumière. Tout est noir et par la baie vitrée je jette un coup d’œil la ville. C’était plus beau d’en haut. Éléphant arrive. Elle s’arrête juste devant moi, puis s’avance encore. Elle me niche au creux de ses tentacules. Maternelle, elle me couvre de ses lueurs comme de couvertures. Je me sens un peux mieux. C’est peut-être le seul endroit où je ne veux pas mourir. Je songe :

« C’est joli ici. Juste là. Cette lumière blanche et un peu rose qui émane d’Éléphant. Ça me touche. Ça me rend moins triste. Ça m’empêche de penser à ce à quoi il ne faut pas penser. Peut-être que si je parviens à l’enterrer, je serai très heureuse. Je pourrais l’être un peu en tout cas. »

Et je me mets à rire doucement, bercée par la méduse.

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AliceH
Posté le 26/06/2020
Oooh, je ne m'attendais pas à ce qu'on rencontre une autre personne avec un animal, et surtout un cerf, un de mes animaux préférés !

C'est toujours aussi joli et agréable à lire en tout cas, j'ai hâte de voir ce qu'il va se passer ensuite, puisque des gens sont capables de voir Éléphant. J'espère que tout va bien se passer pour elle(s)!
Perle
Posté le 29/06/2020
Eheh j'espère que tu aimeras bien Rose !! Et merci beaucoup pour ton retour, ça me fait très plaisir que le style te plaise encore !!
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