Chapitre 3

Moins d’une demi-lieue après le pont de la Glacière, l’ambiance auparavant joyeuse était désormais morose. Les chants avaient progressivement laissé la place au silence et les hommes, perdus dans leurs pensées, avaient abandonné leur air bravache. Tous marchaient lentement, le cœur serré. Ils sentaient Saint-Martin les appeler au-dessus d’eux, construit en hauteur le long de la route qui les mènerait à la préfecture. Jean-Thomas ne pouvait s’empêcher de jeter des regards dérobés au village avec un pincement au cœur. Bien sûr, il était impatient de découvrir du pays et de se battre pour la démocratie ! Mais au fond de lui, il avait peur. Et s’il ne revenait pas ? Et s’ils ne revenaient pas tous ? Et pire encore, et s’il ne réussissait pas à ramener son frère ? Est-ce que sa mère le lui pardonnerait ?

  Sans s’en rendre compte, il s’était arrêté et faisait à présent face à sa bourgade. Une larme furtive roula sur sa joue ; il l’essuya rapidement. Il contempla longuement son village, comme si c’était la dernière fois qu’il le voyait. Juché sur un piton rocheux, la commune était rassemblée autour du campanile républicain. Un peu plus haut, un manoir féodal surplombait les habitations, vestiges du Moyen-Âge grâce auxquels les habitants avaient échappé à bien des massacres et des pillages. Quand les lourds chevaliers en armure eurent fait leur temps, la vieille bâtisse fortifiée se transforma en château d’agrément. Un parc à la française y fut construit. Puis vint la grande Révolution de 1789 ; la noblesse locale, propriétaire de la forteresse, faillit y laisser sa peau. Au bout du compte, les habitants se contentèrent de couper une tête ou deux et de les promener au bout d’une pique, laissant l’habitation intacte. Le petit peuple du château qui avait repris ses droits à la Restauration. Ils étaient probablement claquemurés chez eux aujourd’hui, épouvantés par la colère des villageois qui leur rappelait les événements du siècle dernier. Ils n’avaient rien à craindre cependant ; le courroux des martinérois n’était pas tourné envers eux cette fois.

 

  À l’ombre de ces vieilles tours, témoins d’un passé révolu, s’étalait le reste de la commune. C’est là qu’habitaient les paysans et les artisans, dans ces maisons exiguës et serrées les unes contre les autres. On y vivait heureux et libres, à présent. Le village, planté côté ubac, n’était pas exposé au soleil. C’était bien appréciable l’été. L’hiver, c’était autre chose : il y gelait sec et les rues étroites et sombres ne voyaient que rarement l’astre du jour. Mais l’emplacement en hauteur de la bourgade offrait un incroyable avantage : le panorama à couper le souffle. Du haut de ce véritable nid d’aigle, on voyait à des kilomètres à la ronde. Cela avait été très utile du temps des sarrasins et autres pillards, les manants de l’époque n’étaient jamais pris au dépourvu. L’ennemi ne pouvait compter sur l’effet de surprise.

  Depuis le bord de la route, Jean-Thomas surveillait la fenêtre de sa maison, reconnaissable à ses volets mauves. Il croyait distinguer une main secouant un mouchoir coloré, comme pour dire « Au revoir, au revoir, revenez bientôt ! ». En seize ans d’existence, il n’avait jamais quitté son petit nid douillet. Une page se tournait ; plus rien, ne serait comme avant désormais. Une autre larme dévala encore sa joue. Il la sécha promptement, comme la première. Les autres hommes du groupe, qui s’étaient arrêtés aussi, firent mine de ne rien voir. Ils comprenaient les émotions du plus jeune et, bienveillants, ne souhaitaient pas se moquer de lui.

 

  Jean-Baptiste s’approcha de son fils et posa sa main sur son épaule, exprimant un peu maladroitement son agacement.

 

  « Tu peux faire marche arrière, tu sais. Tu es si jeune, personne ne t’en voudra, petit.

  — Non ! répondit aussitôt le jeune homme. Ce n’est pas cela, je suis des vôtres. J’en suis plutôt fier. C’est juste que… Non, ce n’est rien. »

 

  Secouant doucement la tête, il préféra ne pas finir sa phrase, essuyant rageusement quelques larmes qui lui avaient échappé. Les autres restaient silencieux, perdus dans leurs pensées. Beaucoup étaient partis sur un coup de tête et le regrettaient déjà. C’était un concept un peu abstrait, au fond, cette république. Bien sûr, ils se battraient, ils donneraient même leur vie pour elle. Mais ils n’étaient pour la plupart que des paysans. Beaucoup ne savaient ni lire ni écrire. Ils doutaient. Ils avançaient tout de même ; leurs grands-pères avaient chassé les rois et étaient même partis défendre la patrie aux marges du pays, là-haut dans des contrées brumeuses. Aujourd’hui, c’était leur tour de faire respecter la devise créée soixante-dix ans auparavant. Liberté, Égalité, Fraternité. Se battre pour rester libres, égaux, fraternels. La maxime réchauffait le cœur, donnait du courage. Oui, ça valait le coup de traverser le département et de se battre, juste pour ces mots-là.

 

  Passé les ruines de Bézaudun, ancien village abandonné, la colonne de La Verdière les rejoignit. Elle était arrivée par la vieille piste qui traversait la forêt de chênes rouvres et de genévriers. Les deux bandes se tombèrent dans les bras l’une de l’autre. Charles-Édouard, le chef du groupe de la Verdière, menait paternellement sa troupe. Il manifesta son intention de prendre la tête des deux équipes et ainsi n’en faire plus qu’une. Jean-Baptiste refusa.

 

  « Vous, commandez votre bataillon. Moi, je conduis le mien. Nous ne sommes pas nombreux, nous sommes Saint-Martin. Je suis votre allié, je ne suis pas sous vos ordres. Nous nous battrons côte à côte pour la république. »

 

  Le père de Jean-Thomas se méfiait un peu de ces beaux messieurs, même s’ils se proclamaient socialistes. Charles-Édouard était rentier, il ne savait rien du travail de la terre. Mais l’homme, s’il n’était pas vêtu de coutil mais de velours côtelé, n’en était pas moins un républicain convaincu, bête noire du pouvoir en place. Beau joueur, il descendit de son cheval, ôta ses luxueux gants en chevreau et tendit une main longue et fine au meneur martinérois.

 

  « Je te salue, antique ravagnard. Tu es obstiné comme ton frère, mais tu as raison. Chacun son groupe. L’important c’est de se battre à l’unisson, afin de chasser cet arriviste anachronique. À bas le tyran, que vive la république démocratique et sociale. »

 

  Le hobereau local parlait un français châtié. Il pensait ainsi dominer son monde. Il était un digne héritier des bourgeois fondateurs de l’Etat français d’alors, ceux qui avec Mirabeau avaient balayé les tyrans couronnés. Jean-Mathieu, lui, voulait que les gens d’en bas, les paysans et les ouvriers, aient davantage de poids politique. En cinquante-deux, l’année suivante, ils auraient dû voter pour élire l’un des leurs. C’était cette victoire que le tyran avait volé.

 

  Ignorant les querelles de leurs chefs, les habitants des deux communes se mêlèrent allégrement. Républicains modérés, socialistes et montagnards étaient contents d’être ensemble. Ainsi, ce fut en riant et en chantant qu’ils fêtèrent leur entrée triomphale dans Varages. Ils traversèrent le village au pas cadencé, applaudis par les habitants venus les acclamer. Ils eurent droit à la haie d’honneur. Quelques faïencières essayaient de voler des baisers aux plus jeunes. Jean Thomas subit l’assaut d’une jolie blonde, rose et fraîche. Les aînés, bourrus et un peu jaloux, se moquèrent allégrement de sa rougeur. Tous paradaient. Avant même de se battre, ils étaient déjà des héros. Ici, aussi, en quarante-huit, on avait voté pour Ledru-Rollin.

  Quelques-uns, à couvert, espéraient la défaite du petit peuple : tremblants de peur, les notables s’étaient barricadés, avec prêtres et laquais, dans leurs demeures cossues. Pleutres et veules, ils attendaient, tapis dans l’ombre, la débâcle des prolétaires.

 

  À la sortie du bourg, Étienne Bayol, l’instituteur de Varages, exhortait ses troupes au départ. Il bloquait le gros bataillon de Vinon, Saint Julien et Ginasservis, qui piétinait d’impatience. Enfin, la lourde charrette de tête de l’intendance varageoise s’ébranla ; la longue colonne se mit en marche. Tout un peuple était en mouvement. La petite route, trop étroite pour une telle cohue, rendait la progression fastidieuse. L’armée avançait à la vitesse des bœufs.

 

  En fin de matinée, ils arrivèrent à Barjols, le chef-lieu du canton. Le pré de foire, pourtant immense, était noir de monde. La foule déjà compacte devait se serrer davantage à l’arrivée de chaque nouveau groupe d’insurgés. Jean-Baptiste et ses compagnons s’installèrent où ils purent. Chacun dut jouer des coudes et des genoux pour trouver un peu de place. S’asseoir et allonger un peu ses jambes était un luxe.

 

 

  Le village, situé dans une cuvette, était relativement bien protégé des vents. Le Mistral se fracassait d’abord sur les hautes falaises de tuf porphyrique qui enserraient Barjols. Brisé dans son élan, il n’avait ensuite plus la force nécessaire pour importuner les dîneurs rassemblés. La pause déjeuner fut agréable : dos calé contre un muret et visage exposé au soleil, ils se réchauffaient. Ils avaient du pain, du lard et des fruits secs ; ils étaient heureux, partageant un moment convivial tous ensemble.

 

  Une bonbonne d’eau-de-vie de prune, venue on ne sait d’où, circulait de main en main. Jean-Thomas y but une rasade de gnôle et s’étouffa. L’alcool était très fort, mais cela faisait du bien ; le liquide coulait dans le gosier, enflammait le larynx, puis réchauffait le corps. Il en prit une deuxième gorgée, puis une troisième, plus longue que les autres, qu’il fit durer. Son père riait sous cape ; il connaissait la traîtrise de l’alcool. Il lui arracha le récipient des mains.

 

  « Calme-toi, ce n’est pas du petit lait !

  – Oh ! c’est un homme, maintenant, cesse de le prendre pour un minot, répliqua Victorin, le grand-frère de Jean-Thomas. Et puis, c’est bon pour la moustache, dit-il avec un sourire malicieux. En tout cas, c’est ce que tu me disais quand j’avais son âge. »

 

  Jean-Thomas n’avait plus froid du tout. L’esprit légèrement embrumé, il se sentait très bien. Les compagnons parlaient fort. Les sangs s’échauffaient. Dès qu’on parlait politique, le ton montait. Tous n’étaient pas d’accord, certains louaient Ledru-Rollin, enfui en Angleterre. D’autres encensaient Louis Blanc ou Raspail, exilés ou emprisonnés. Les chamailleries partisanes se retournaient invariablement contre les curés ou les nobles : ils étaient source de toutes les souffrances. Mais au-dessus de tout, le mal absolu, le diable laïque : Louis-Napoléon, le traître. Des toupines tournaient, contenant un vin capiteux. Agréable pour le palais, le nectar aidait à la réflexion. Les langues se chargeaient, les voix devenaient pâteuses, on chantait. L’ambiance était bon enfant.

  Jean-Thomas écoutait ses aînés parler sans prendre part au débat. Il s’ennuyait un peu, il n’avait pas encore l’âge de voter. En se levant, il vacilla : sa tête tournait désagréablement. Il avança jusqu’à la fontaine au coin de la place pour se mouiller le visage. L’eau glacée lui fit du bien. Il s’isola à quelques pas du groupe, s’asseyant par terre. Il voulait lire la lettre de son frère ; il y pensait sans cesse depuis son départ et avait attendu ce moment toute la matinée. Délicatement, il la sortit de la besace et la déplia. Ses mains tremblaient, son cœur battait la chamade.

 

  Auguste-César allait bien. Il était en bonne santé ; du moins, c’est ce qu’il affirmait. Il était à Paris, et il allait prendre un bateau vers l’Amérique…

  Jean-Thomas plia et rangea mécaniquement la missive dans sa musette. Les nouvelles n’étaient pas mauvaises, elles n’étaient pas bonnes non plus. Il ne savait plus. Son frère aîné quittait l’Europe pour tenter sa chance à l’autre bout du monde, vers l’Eldorado. Yerba-Buena, San Francisco, la Californie... Ces destinations regorgeaient d’or. Auguste-César était persuadé de revenir au pays immensément riche. Pauvre fou ! Jean-Thomas ignorait où se situait ce pays de cocagne. Il savait simplement que c’était loin, beaucoup trop loin. La désillusion était cruelle ; il était certain de ne jamais revoir Auguste-César. Comment pourrait-il le ramener à Saint-Martin ? Il n’avait aucune envie d’aller en Amérique. La promesse qu’il avait faite à sa mère ce matin lui semblait bien difficile à tenir, voire même impossible. Il lui expliquera ; il s’excusera, il espère qu’elle comprendra. Il lui en voulait, au fond. Elle lui faisait porter un poids bien trop lourd pour ses frêles épaules. Les parents devraient s’arranger entre eux au lieu de lui demander de le faire ; ce n’était pas sa faute si son frère était parti.

 

  Du coin de l’œil, il aperçut que le pré de foire se vidait. Il se leva un peu trop brusquement et manqua de tomber. La sensation de tête qui tourne n’était décidément pas agréable ; il penserait, la prochaine fois, à ne plus boire de prune. Titubant un peu, il rejoint son groupe qui s’apprêtait à quitter l’esplanade. Ils allaient rejoindre la colonne de Camille Duteil qui campait à Salerne.

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Edouard PArle
Posté le 08/09/2021
Salut !
J'apprécie toujours autant la lecture, tu sais où tu vas avec des références historiques sérieuses.
Je trouve que tu réussis à retranscrire une vraie ambiance et c'est super !
Quelques remarques :
"Le petit peuple du château qui avait repris ses droits" enlève le "qui"
"À bas le tyran, que vive la république démocratique et sociale." Peut-être caser un point d'exclamation.
A bientôt !
Etienne Ycart
Posté le 12/09/2021
Oui, je prend note de tes remarques
je corrigerai tout cela
J'espére savoir ou je vais, tu verras
Je vais encore plus loin que tu ne crois
Mais chut!
Ce n'est pas encore le moment!
A Draguignan d'abord!
Yannick
Posté le 22/07/2021
Arggg! Evidement dans ce paragraphe on attend impatiemment la lecture de la lettre, et du coup je trouve le passage un peu court ! C’est volontaire ? J’aurais vraiment aimé en savoir plus !

Certains moments rappellent un peu Germinal de Zola : les cohortes de prolétaires (je ne suis pas sûr que le mot s’utilisait à cette époque (?)) qui prennent les routes pour lutter, sans vraiment savoir comment, le courage mêlé à la peur et à une certaine dose d’ignorance. Par contre, la description des différentes classes de la société me parait un peu trop tranchée, voire caricaturale : les notables « pleutres et veules », les bourgeois qui parlent comme dans les livres et pensent ainsi « dominer le monde ». C’est un choix d’écriture à faire, je le souligne simplement pour que tu en sois conscient.
Etienne Ycart
Posté le 23/07/2021
Oui le mot prolétaire existait déjà. Chez les romains il était un citoyen si pauvre qu'il ne payait pas d'impots.
Merci de me comparer à Zola, ailleurs on m'a comparé à Jean Giono, C'est pas mal non plus....
Trêves de flagorneries, je n'ai ni l'envergure ni le talent de ces deux écrivains majeurs.
Par contre, je ne veux pas faire dans la caricature
Ni dans la caricature régionaliste ni sociale....
Mais oui la lutte des classes existait déjà....et c'est un choix délibéré et conscient de ma part de prendre parti
C'était une époque ou les idées étaient tranchés dans beaucoup de villages on se mélangeait pas entre rouges et blancs et les opinions étaient tranchés....
Quand à la lecture de la lettre, désolé si je n'en distile que des petits morceaux
Mais si je raconte tout tout de suite l'histoire n'a plus de sens
et puis j'en ai beaucoup dit sur le frére
Tu en sait déjà beaucoups sur Auguste césar
reste à l'écoute j'en parlerai surement un peu plus tard
mais si je dit tout tout de suite tu n'auras plus envie de lire Argg!
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