Chapitre 3

Par Elka

Les journées démarraient à l’heure où Gros le décidait, à coup de truffe sur les lèvres ou de griffe dans l’oreille. Sofiane s’enroula dans sa couette comme un burritos mais le chat bondit de l’autre côté et insista. Il céda en grognant, repoussant la bête ronronnante et affamée qui finit par lui présenter son postérieur.

— Je t’aime mais je te hais, philosopha-t-il comme tous les matins.

Il se prit les pieds dans son pantalon qui traînait sur le tapis, shoota dans une paire de chaussettes et atteignit la pièce à vivre qui baignait dans une lumière dorée barrée par l’échaffaudage.

— Vivement la fin des travaux, dit-il en versant des croquettes.

Un jour, il arrêterait de parler à son chat.

Le papier remis par son visiteur de la veille reposait sur le comptoir. Sofiane lui jeta des coups d’œil en préparant son café et ses œufs brouillés, comme une vilaine bestiole à surveiller.

Finalement, il chiffonna la note et la jeta à la poubelle. Le jour apportait un éclat de lucidité à la scène : c’était une mauvaise blague. Il y aurait peut-être des gens à l’aéroport, pour le photographier à distance et se foutre de sa gueule, ou simplement personne sinon du personnel qui le regarderait de travers.

Un mélange de rage et de tristesse lui obstrua la gorge. Il les fit passer à grosses gorgées de café brûlant et monta le son de France Inter pour se concentrer sur autre chose. Les feux de forêt et les inondations, c’était presque mieux que son mal-être. Il pleuvait dru sur Paris depuis plusieurs jours.

Il regarda son chat, qui s’étirait après son repas.

— Parfois, Gros, je me dis que foutu pour foutu, on devrait tout arrêter là.

Une grosse fête de fin du monde, puis off. Ce serait plus simple.

— Maw, protesta Gros, et Sofiane s’accroupit pour le grattouiller.

— T’as raison, tu mérites pas ça, toi. Maman et Leïla non plus. Ton papa raconte n’importe quoi.

Gros sembla d’accord avec cette conclusion.

 

Sa mère lui avait laissé du tajine, et assez de gâteaux pour organiser une nouvelle fête de l’Aïd avec l’immeuble. Repensant à leur discussion, il décida de prendre sur lui pour ramener les tupperwares.

Ce fut un exercice laborieux de se préparer. Il se rasa, mit du parfum, farfouilla pour trouver des vêtements convenables et mit trente bonnes minutes à franchir le seuil de chez lui. Sa famille fut contente de le voir, ou du moins fit assez bien semblant. Sa mère, elle, était ravie ; c’était tout ce qui comptait.

Il resta quelques heures à écouter les oncles parler de la pluie et du beau temps, à fumer avec sa cousine et à se livrer de bonnes grâces aux jeux de ses trois nièces. Quand on le laissa enfin partir, il était vidé d’énergie. Il n’avait plus l’habitude de faire autant dans le social.

— Tu peux être fier de toi, se murmura-t-il dans la rue.

Mais il ne l’était pas, parce que l’envie de se terrer dans son lit était plus forte que jamais.

La vue de deux types en costard devant son appartement chassa sa fatigue.

— Je peux vous aider ? demanda-t-il sur la défensive.

— Très certainement, sourit un premier. Désolé de vous déranger, mais pourrions-nous vous poser quelques questions ?

— Laissez-moi d’abord entrer chez moi.

Ils se déplacèrent obligeamment, mais Sofiane n’apprécia pas de sentir leur regard sur lui quand il tourna le clef dans la serrure.

— J’arrive, dit-il en leur claquant la porte au nez.

Son cœur battait à toute blinde. Les sales souvenirs remontaient. Ces deux hommes dégageaient une forte autorité, cette assurance d’être dans leur droit, comme ces policiers qui étaient venus le cueillir à la caserne deux ans plus tôt.

Il avait fait treize mois avec sursis et, dans un frémissement, il se demanda si ça allait recommencer.

Les hommes frappèrent à la porte, presque poliment, et il expira pour se reprendre. Il n’avait rien fait. Il balança son pull comme s’il était allé se changer et rouvrit.

— C’est à quel sujet ? s’enquit-il.

Les deux inconnus se regardèrent, puis l’un répéta :

— Nous aurions quelques questions. Pouvons-nous entrer ?

— Je préfère pas, répondit Sofiane un peu trop vivement.

Il se rattrapa, avec un sourire mi-contrit, mi-complice.

— C’est vraiment pas rangé.

Le nouvel échange muet entre les deux lui fit grimper le rythme cardiaque. Un type innocent ne laissait pas ce genre de personnes sur le palier. La gorge sèche, il se décala.

— Mais si vraiment vous préférez…

Ils ne se le firent pas dirent deux fois et leur tenue détonna bientôt dans l’appartement. Gros miaula contre l’envahissement de son territoire, mais ne décolla pas du canapé.

— Un café ? bredouilla Sofiane.

— Pas la peine, assura l’un des deux. Nous n’allons pas vous déranger longtemps. Avez-vous déjà vu cet homme ?

Son collègue avait sorti une tablette qu’il lui tendit. Sofiane s’en empara avec précaution.

— Il y a d’autres photos. Regardez bien.

La première suffisait. Il reconnaissait les frisettes et l’allure de petit rat. À la place d’un imperméable trempé, l’homme sur les clichés portait chemise et cravate, et posait avec un sourire gêné – sûrement une photo d’équipe pour promouvoir l’entreprise. Sur les suivantes, on le voyait en réunion, à son bureau…

— Si je continue, je vais tomber sur vos photos de vacances, comme dans les films ? plaisanta Sofiane.

Il ne leur arracha même pas une risette polie. Le sérieux de leur regard lui hérissa la chair de poule le long de sa colonne vertébrale. Ils ne lui inspiraient pas confiance.

— Désolé, mentit Sofiane. J’ai jamais vu cet homme.

— Regardez bien, vous êtes sûr ?

— Certain. Et j’ai une assez bonne mémoire des visages. C’est qui ?

— Un collègue, éluda l’homme en reprenant sa tablette. Il a disparu et on s’inquiète.

C’était dit sur un ton trop léger pour être sincère. Sofiane grimaça tout de même un air concerné.

— Désolé, vraiment. Mais pourquoi être venu me voir ? Je suis censé l’avoir déjà rencontré ?

— Il a mentionné à sa mère vouloir vous parler.

Il en fut plus dit dans le silence qui suivit que depuis le début de leur conversation. Sofiane haussa les épaules et secoua la tête.

— Je sais pas trop quoi vous dire. Je n’ai jamais vu cet homme de ma vie.

— Bon. Merci pour votre temps, monsieur Benkraiem.

Il leur serra la main, s’excusa encore, leur assura de ne pas hésiter à revenir le trouver s’il pouvait les aider, et referma le battant. Il alla se chercher une bière, s’assit sur le canapé et s’autorisa à trembler.

Il y avait eu quelque chose de pourri durant leur échange, mais Sofiane leur avait menti et ce n’était pas malin. On ne racontait pas n’importe quoi à la police, encore moins quand on avait tué quelqu’un et qu’on avait un casier judiciaire. Mais ces hommes n’étaient pas policiers… À moins que ce ne soit une couverture ?

Il se prit la tête dans les mains. Son crâne allait exploser. Si seulement il…

— T’es con ou quoi ? se rabroua-t-il.

Si seulement il connaissait un flic ? Il se trouvait que oui. Il but une gorgée de bière et fouilla sa chambre pour retrouver son téléphone. Il bloqua sur le fil de conversation. Les quatre derniers messages venaient d’elle, avant qu’elle ne craque et cesse de le relancer huit mois plus tôt.

Il chercha du courage dans le ventre de Gros, jusqu’à ce que le chat l’en déloge d’un coup de patte. Il décida d’être franc du collier :

 

« C’est des collègues à toi qui sont venus m’interroger sur un mec disparu ? »

 

Il fixa son écran jusqu’à la veille, sirota sa bière, vérifia à nouveau. Finalement, il vit la petite icône indiquant que son message avait été lu. Vingt minutes après, néanmoins, Leïla n’avait toujours pas répondu.

Le petit papier donné la veille s’était pris un peu de blanc d’œuf dans la poubelle mais restait lisible. Ça ressemblait moins à un canular, à présent. Le lisant et relisant, Sofiane sentit quelque chose s’agiter au fond de lui, quelque chose qu’il n’avait pas éprouvé depuis longtemps : l’adrénaline.

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