Chapitre 3

Par Diogene

     Placée au-dessus de la fosse, la DJ, le casque autour des oreilles, ses bras modulaient avec une dextérité et une rapidité parfaitement maîtrisées la musique. Aérienne, féérique, hypnotique, elle n’arrivait pas à savoir quel serait le meilleur des qualificatifs.
    
     Lascive ? Sexy ? Érotique ? Élégiaque ? Sans doute un peu de tout cela à la fois.
    
     Cambrée, elle observait les mouvements chaotiques de la lumière sur son corps ; des taches, des rayures, des zébrures, des marbrures apparaissaient çà et là, dans un ordre connu du seul maître aux commandes ; une méchante petite boîte grise, coincée contre un pied de table. Sous ses yeux, ses bras ondulaient, tentant de se saisir des filins de lumière qui balayaient l’atmosphère, cependant que les notes l’enveloppaient, s’enroulant autour de ses chevilles, avant de remonter le long de ses jambes gainées de mauve. Au creux de ses genoux, elle sentait les vibrations résonner dans son articulation, poursuivant leur ascension vers ses cuisses, où elles s’attardaient à hauteur de ses hanches, incendiant cet inconnu qui s’ouvrait. Langoureuse, elle épousait ses courbes, glissait ses mains sur ses formes, enlaçait son corps, et toujours la musique, lente, grave qui montait en crescendo, tandis que ses membres se mouvaient au rythme du vibrato.
    
     Seule sur la piste de danse, elle se l’imaginait, oublieuse des autres qui se collaient, se détachaient, se serraient, s’attrapaient. Les yeux grands ouverts, la tête balancée en arrière, elle fixait la boule à paillettes qui renvoyait les faisceaux stroboscopiques des lasers. Les mains en l’air, elle contemplait le creux de ses paumes.
    
     Prendra-t-elle la rouge ? Prendra-t-elle la bleue ?
    
     Un aller simple pour l’enfer. Un aller simple au fond des ténèbres. La bouche entrouverte, un rire cristallin s’échappait d’entre ses lèvres étirées en un sourire exquis, tandis que ses doigts se refermaient sur ses paumes.
    Sur la plateforme, la DJ ralentit, ses mouvements chaloupés devenaient plus amples, plus souples, plus flous, épousant d’une manière parfaite le tempo syncopé des notes échappées des baffles.
    
     Enfer ! Ténèbres !
    
     Les mots s’entrechoquaient dans sa tête et elle rigolait, révélant ses dents claires et carnassières. Ténèbres ! Enfer ! Deux maux en forme de fête ! Deux maux qui infusaient dans sa tête !
    
     Ombre dans la lumière, la DJ reprenait le contrôle. Les mains sur les platines, elle ralentissait à nouveau le rythme tandis que s’élevaient à présent des notes aquatiques ; bulles de musique aux échos infinis, qu’elle heurtait du bout de ses lèvres. Au fond de ses yeux ourlés de verre, elle y voyait le noir, elle y devinait le soir, le corps drapé de soie, la figure surlignée de moire. Paupières closes, penchée sur un piano noir, elle en frappait les touches, lui arrachant des notes déchirantes et cinglantes. Soudain, sa main dextre sur son front, la paume ouverte, elle ouvrit un œil, couleur sang. Un sourire avide défigurait son visage et d’entre ses doigts, une tache bleue voleta, avant de disparaître, avalée par les ténèbres. La main entrouverte, elle avait laissé s’échapper la pastille.
    
     — Alors petite fille ?
    
     Grand, mince, obscur ; ses yeux brillaient derrière ses lorgnons, de même que ses dents, blanches et éclatantes. Ses lèvres ne bougeaient pas, aucun son ne s’échappait de sa bouche, seul son regard parlait pour lui ; son regard et son sourire, le sourire de celui qui a vu l’avenir. Assis sur un tabouret au cuir élimé et fatigué, il semblait attendre depuis des années, alors même qu’il n’était là, que depuis quelques heures auparavant. Posé sur son crâne, semblablement immense, un chapeau noir de haut et de forme, comme le costume dont il était revêtu ; assis au bar, il dégustait une margarita. Solitaire, il l’invita à s’asseoir, poussant devant elle un verre empli d’une tequila sunrise.
    
     Happée, hypnotisée, attirée, séduite, charmée, elle s’éleva sur la pointe des pieds et prit place sur le tabouret qu’il lui offrait ; glissé sur le comptoir, le verre brillait de mille éclats. Il avait le bras levé, son cocktail à hauteur de son épaule ; la tête légèrement penchée en avant, il l’invitait à trinquer. Derrière eux, sur la scène, un orchestre d’hommes noirs, d’homme en noir, vêtus de costume noir, chaussés de lunettes noires, jouait un air bizarre. Voûté, l’un d’entre eux soufflait avec gravité dans sa trompette ; une main placée sur le pavillon, tandis qu’un autre, caressait d’une paire de curieuses baguettes, semblables de minuscules balais, les peaux de ses caisses et les cuivres de ses cymbales. En retrait, le troisième observait, goguenard, ses compagnons. Soudain, suspendu au manche d’une immense contrebasse, ses doigts heurtèrent les cordes épaisses de son instrument, cependant que les autres faisaient silence. Tout sourire, le pianiste lui répondait alors, frappant d’un rythme délicat, presque envoûtant, les touches de bois et d’ivoire.
    
     Au comptoir, le grand noir portait son verre à ses lèvres ; sa langue claquait. Fascinée, elle l’imitait et dégustait, de même, son cocktail ; ses yeux plongés dans le regard de l’attrape-cœur. Il avait poussé devant elle deux minuscules boîtes de métal argenté, puis les avait ouvertes. Une question lui brûlait les lèvres, mais un index l’avait faite taire ; leurs verres s’étaient entrechoqués, puis vidés. L’alcool lui échauffait les sens et la tête, elle ne savait plus où elle était. L’homme noir n’était plus là, à sa place il y avait une boîte, une boîte en métal avec deux cachets, chacun percé d’un trou, si semblables à ses bonbons que les enfants dévorent.
    
     L’orchestre aussi avait disparu : plus d’hommes noirs, plus d’hommes soulignés de noir, vêtus de costume noir, chaussés de lunette noire ; il n’y avait plus qu’un fondu noir.

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