Chapitre 3

Par Flammy

— J’ai déjà prévenu tes parents. Sans le dossier scolaire de la petite, je ne peux pas l’accepter, c’est la procédure.

 

Avec Glenn, on est assis dans le bureau du directeur de l’école élémentaire du huitième niveau. Normalement, il devait juste me déposer avant de retourner enfin au collège, mais ça fait maintenant une heure qu’on est là.

 

Au début, le directeur, un vieil homme chauve, a tenté d’appeler Nathan pour lui expliquer la situation. Il a bien sûr pas répondu. Depuis trois mois que je vis avec lui, j’ai dû l’apercevoir sept fois. J’ai toujours pas trop capté à quoi servent les Intendants, mais une chose est sûre, ils bossent beaucoup, à un point exceptionnel. Il faut gérer les conséquences de l’attaque du Yokai, les destructions dans la ville et éviter les famines. Je vois pas trop à quoi ça fait référence — pour les routes pas réparées, suffit de prendre un autre chemin —, mais ça a l’air très important.

 

Vu que ni Nathan, ni Laurine n’ont répondu, le directeur tente de faire comprendre la situation à Glenn, qui essaie lui même d’expliquer notre position au vieux chauve, mais celui-ci l’écoute pas. Il doit se dire que puisqu’il est plus âgé, il a forcément raison. C’est idiot.

 

— Mais monsieur ! Ariane est amnésique et on ne sait pas où elle allait à l’école avant, on ne peut pas récupérer son dossier…

— Eh bien, faites une recherche dans la base de données, c’est tout de même pas bien compliqué ! J’aurai cru que, vu leur position, tes parents avaient plus de jugeote.

— L’hôpital l’a fait, mais puisque les serveurs des niveaux deux, trois et quatre ont été détruites… On nous a dit que cela prendrait potentiellement des années avant de restaurer les sauvegardes !

— Ça suffit les excuses ! Vous essayez de faire quoi ? De me faire accepter une enfant d’écolo née illégalement ? Vous voulez que j’aie le bureau de la régulation de la population sur le dos ?

 

Pour la première fois depuis le début de la conversation, Glenn répond pas immédiatement. Un peu surprise, je me tourne vers lui. Il sourit plus, il a pâli d’un coup. Sans un mot, il se lève, m’attrape par la main et me force à le suivre hors de la pièce, sans même dire au revoir. Vu les heures où il a tenté de m’apprendre la politesse, ça lui ressemble vraiment pas. Je comprends pas ce qui se passe, Glenn parait vraiment… en colère, c’est la première fois que je le vois comme ça, et je sens tout de suite l’anxiété qui monte. Je… Je… Mon dessous de lit me fait brutalement très envie.

 

Glenn m’entraîne jusque dans la rue, au milieu des brumes et des néons. Il file, bouscule même des personnes sans s’excuser. Je commence à hyperventiler et j’arrive plus à suivre le rythme. Je tire sur ma main pour me libérer, mais il me laisse pas faire. Il me jette un coup d’oeil et comprend tout de suite que ça va pas. Il s’accroupit devant moi, inquiet, et me serre doucement les épaules.

 

— Qu’est-ce qui ne va pas ? demandé-je d’une voix faible.

— R-Rien.

— Si ! Me mens pas ! Fais pas comme les autres !

 

Je repousse Glenn. Qu’est-ce que je vais faire s’il commence à faire comme ses parents ? Je peux faire confiance à Laurine, mais je veux pas faire confiance, je veux savoir ! Il me fixe, hésitant, tellement perturbé qu’il remet pas ses cheveux devant son oeil crevé. Il finit par abandonner.

 

— Ce… Ce qu’a dit le directeur, c’est très grave. Les écolos sont vraiment des gens pas… pas du tout recommandables. Insulter quelqu’un d’être écolo, c’est ce qu’il y a de pire. Certaines branches considèrent qu’on a mérité les Yokais et ne suivent pas les règles qui permettent de protéger Néo-Knossos. Ils pillent les entrepôts de nourritures, ne respectent pas les limitations sur les naissances… Ils pensent qu’une entité supérieure, un « dieu », nous punit pour des erreurs dont on ne se souvient pas, et que si des gens meurent, c’est bien fait pour eux. Même les Lames de Sang sont mieux vues qu’eux. Au moins, la mafia, on comprend pourquoi ils agissent comme ça.

 

Ça fait beaucoup d’informations d’un coup et j’ai un peu de mal à tout digérer. Clairement, sous-entendre que j’ai des origines écolos, c’était le pire que l’autre vieux schnock pouvait faire. Mais en même temps… Est-ce qu’il a tort ? Je me souviens de rien, si ça se trouve… Glenn m’ébouriffe les cheveux. Il a l’air inquiet maintenant.

 

— N’y pense pas, c’est un idiot. Viens, on rentre à l’appartement, je vais te préparer un truc, maman a ramené de la poudre pour un gâteau saveur chocolat je crois…

— Tu devais pas retourner au collège ?

 

Glenn se fige, avant de m’adresse un de ses sourires chaleureux.

 

— J’irai demain, c’est pas grave.

 

Ma main serrée dans la sienne, je trottine au milieu de la brume. Ça me va de rester avec lui.

 

~0~

 

Une semaine plus tard, j’ai fait mes premiers jours dans une école du neuvième niveau. J’aurai pas dû avoir le droit d’aller dans un établissement plus élevé dans la ville, mais quand Glenn a raconté la rencontre avec le directeur, ses parents étaient furieux. Pour la première fois, j’ai entendu Nathan s’énerver.

 

« Ce sont les Asuka qui nous ont ordonné de nous occuper d’elle ! Nous accuser de couvrir des écolos… Demain, j’en discuterai avec le surintendant Lorenzo pour qu’il intervienne. »

 

En quelques jours, le problème était réglé. J’apparaissais enfin miraculeusement dans les registres informatiques de Néo-Knossos et j’étais inscrite dans une autre école élémentaire, pour être sûre de pas recroiser le vieux schnock.

 

Depuis… Depuis je m’ennuie.

 

Même si j’ai l’âge d’aller au collège, l’hôpital a conseillé de me mettre en primaire à cause de ma mémoire défaillante, pour avoir le temps de combler de mes lacunes. Sauf que j’ai déjà beaucoup récupéré avec Glenn et que ce qu’on fait en classe est juste… super chiant. Et les autres gamins, ils sont petits, ils sont énervants. On a que deux ans de différence, mais j’ai l’impression qu’on est pas pareil. Ils pensent qu’à comparer leurs vêtements à la mode, à se vanter d’avoir croisé telle idole populaire et d’avoir le dernier téléphone sorti.

 

Ils sourient tout le temps aussi, mais c’est pas comme Glenn. Ça sonne faux. Ils me disent des trucs sympa, mais j’arrive pas à me sentir à l'aise avec eux. Ils… Ils veulent pas vraiment mon bien je crois. Ou en tout cas, ils veulent pas être mes amis. Mais du coup, pourquoi me parler et pas juste m’ignorer ? Je comprends pas.

 

— Ariane ! Arrêter un peu de rêvasser ! Qu’est-ce que je viens d'expliquer ?

 

Je détourne les yeux de la carte de la ville affichée à côté de moi pour fixer la maîtresse. J’ai même pas bronché ou sursauté. La plupart des autres élèves écoutent rien, sauf qu’eux regardent des trucs sur leur montre dernier cri. Pourquoi elle les reprend pas, eux ?

 

— Alors ? Ce n’est pas parce que tu as certaines… circonstances que tu ne dois pas…

— « Depuis les émeutes de l’an 42 après l’apparition des brumes, les drones sont interdits dans Néo-Knossos, pour éviter tout risque de surveillances inadéquat de la population. Les seuls drones autorisés sont ceux pour l’exploration à l’extérieur, pour déterminer si d’autres villes ont survécu comme la notre, mais il n’y a pour le moment aucun retour positif. Ces recherches ont été arrêtées à cause du coût en matière première, trop important au vu des résultats. »

 

La maîtresse me fixe, la bouche légèrement entrouverte. Même certains élèves se sont redressés et me regardent comme si j’étais pas normale. Quoi ? J’ai répété mot pour mot ce qu’elle a demandé et c’est toujours pas ce qu’il fallait faire ? Pourtant, c’est la preuve que j’écoutais ! Elle finit par toussoter et reprendre :

 

— Bien. Il manque néanmoins un cas de figure dans lequel les drones sont autorisés. Et c’est… ?

 

Je la fixe, totalement impassible. On l’a pas encore vu en classe ça. Elle nous l’a pas dit. Elle essaie vraiment de me piéger ou quoi ?

 

— Pour vérifier l’état des fondations de la ville au niveau 0 et chercher de nouveaux endroits où miner pour des ressources sans avoir besoin de descendre. Le souci, c’est que les misturs ont tendance à les abîmer et que parfois, ils cassent. C’est ce qui est arrivé il y a trois jours et du coup, une équipe de récupération a dû être envoyée.

 

La maîtresse est franchement ébahie. Les autres élèves me fixent tous et un lourd silence pèse dans la classe. Qu’est-ce que j’ai encore mal fait ?!

 

— Comment sais-tu tout ça ?

— C’est Nathan qui en a parlé à Laurine hier, pour expliquer pourquoi il découchait depuis plusieurs jours. C’est lui qui a dû gérer les préparatifs de la mission.

 

Toujours personne ne réagit. La sonnerie, quelques notes joyeuses d’une chanteuse à la mode, résonne et ramène la maîtresse à la réalité.

 

— A-Allez en récréation.

 

Je me lève sans un mot pour m’exécuter.

 

~0~

 

Dans le préau où les enfants s'amusent, je reste sagement assise dans un coin. J’aime pas la récré, ça m’ennuie, c’est moins bien qu’une console d’arcade. Au début, je jouais avec eux, mais ils veulent plus vu que je les bats tout le temps. La maîtresse a essayé de m’expliquer qu’il fallait laisser tout le monde gagner, mais j’aime pas perdre.

 

Du coup, j’attends juste. Ça me va aussi. Je regarde une partie de ballon à l’autre bout du préau quand je vois du coin de l’oeil deux élèves se rapprocher. Ça m’intéresse pas plus que ça, ils font bien ce qu’ils veulent. Ils se postent à côté de moi. Je crois qu’ils essaient d’attirer mon attention. La flemme.

 

— Ariane ?

 

Zut. Je me tourne vers eux. Il s’agit des deux garçons les plus appréciés de la classe. Il paraît que ce sont eux qui sont le plus à la mode. Ils ont même le dernier téléphone pas encore sorti. Enfin, je suis pas sûre, ça m’intéresse pas trop.

 

— Oui ?

— T’es drôlement intelligente !

 

Je hausse les épaules sans répondre. Je pense pas, vu que j’arrive toujours pas à me servir d’une tablette. J’écoute juste quand on parle à côté de moi. Le plus grand des deux, un roux recouvert de taches de rousseur, se laisse pas démonter.

 

— C’est vrai ce qu’on dit sur toi ?

— On dit quoi sur moi ?

 

Ça me crispe un peu. Est-ce qu’on va me retraiter d’enfant d’écolo ? Ça, j’ai bien compris que c’était pas bien.

 

— Que tes origines sont louches, et que c’est pas normal que tu aies eu le droit d'être ici. Il paraît que tu es la bâtarde d’un Palladium, mais vu que t’es pas blonde, c’est la honte donc il te cache.

 

Ok. C’est nouveau ça. Je sais pas trop si je dois m’énerver ou pas, du coup je préfère pas réagir. Les deux gamins se regardent comme si je venais de confirmer et ils ont l’air beaucoup trop heureux.

 

— C’est beaucoup trop cool d’avoir des liens avec des Palladiums comme ça ! Quand on sera grand, tu seras ma femme !

 

Je… Je m’y attendais pas à celle-là. À part fixer le rouquin avec des yeux ronds, je sais pas quoi faire. Il me connaît pas mais il veut se marier avec moi juste parce que je suis peut-être la bâtarde d’un Palladium ?

 

— Je euh… C’est pas possible.

— Et pourquoi ? Tu trouves que je suis pas assez bien pour toi ? Mon père est…

— Je suis déjà fiancée. Avec Glenn.

 

Glenn et Laurine me l’ont expliqué depuis longtemps, sans faire de mystère dessus. Dans les instructions qu’ils ont reçues avec l’ordre de s’occuper de moi, le mariage en faisait aussi partie. Laurine semblait pas l’air ravie quand elle me l’a annoncé doucement, mais ça convient à Glenn donc ça me va. J’ai saisi que ça me permettait de rester avec lui même adulte, parfait. Le rouquin paraît déçu.

 

— Quoiiii ? Mais c’est pas juste ! Mon père m’a dit qu’il y a toujours de super avantages à connaître des Palladiums !

 

Ok. C’est que pour le piston qu'il m'embête. D’un sens, ça me rassure, je comprends mieux pourquoi il se rapproche de moi. Il s’énerve tout seul et je me désintéresse de lui. Aller au toilette me parait la meilleure chose à…

 

Le rouquin pose sa main sur mon épaule et je me fige. J’ai horreur de ça. Je lui jette un regard mécontent, mais il capte pas.

 

— Je refuse de te laisser à quelqu'un d'autre ! Suffit que je t’embrasse en premier et tu te marieras avec moi !

 

Il a l’air beaucoup trop ravi de sa solution. Avant que j’aie le temps de réagir, le rouquin s’est penché vers moi et a écrasé ses lèvres contre les miennes. J’écarquille les yeux.

 

Ok.

 

Il va morfler.

 

~0~

 

Je suis enfermée dans ma chambre. Il paraît que je suis punie, c’est ce que Laurine m’a annoncé, mais de toute façon, ça me convient parfaitement de rester là. Je veux pas y retourner.

 

Laurine était furieuse quand elle est venue me récupérer à l’école. Elle a dû quitter sa journée de travail, elle va probablement devoir enchaîner plusieurs nuits blanches pour compenser. La maîtresse l’a appelée pour dire que j’avais tabassé sans raison un de mes camarades de classe.

 

Elle a pas exigé d’explication, rien. Elle m’a juste crié dessus comme quoi je devais pas taper sur les autres et, depuis, je suis punie. M’en fiche. Si je devais recommencer, je le ferais.

 

Au bout d’un long moment, quelqu’un frappe à ma porte et demande à entrer. Je réponds par l’affirmative, j’ai reconnu la voix de Glenn. Quand il s’assoit à côté de moi, sur le lit, il paraît pas trop à l’aise. Il se tord les mains et me regarde pas directement.

 

— On… On un reçu un coup de fil de l’école. Il a le nez et deux côtes cassées. Ses parents ont porté plainte à la police, on… on va devoir se rendre au poste demain.

 

Je bronche pas. Je sais que je risque des trucs pas bien. Mais franchement, je regrette rien. Il a eu ce qu’il méritait.

 

— Pourquoi tu as fait ça Arianne ?

 

Pour la première fois depuis qu’il est entré dans ma chambre, Glenn me regarde dans les yeux. Il envisage pas une seconde que j’ai tabassé un autre élève sans raison. Sa confiance me fait sourire légèrement. Il est vraiment cool Glenn.

 

— Il a dit qu’il voulait se marier avec moi. Quand je lui ai appris qu’on était déjà fiancé, il a pas été content, du coup, il m’a embrassée.

 

Glenn me fixe avec des yeux ronds. Clairement, il s’attendait pas à ça.

 

— Mais… tu étais d’accord pour ça ?

— Ba non.

 

Il parait tellement choqué que j’ai forcément dû mal faire quelque chose.

 

— Il fallait pas ?

— N-Non au contraire !

 

Glenn se met immédiatement à genou devant moi, il a l’air presque un peu paniqué. Il attrape mes mains et balbutie un moment, cherchant péniblement ses mots.

 

— Personne n’a le droit de t’embrasser si tu n’as pas envie, d’accord ? Personne n’a le droit de te toucher si tu ne veux pas.

— Et si j’ai jamais envie d’embrasser quelqu’un ? Dans les histoires que tu me racontes, ça se termine toujours comme ça.

— Ba c’est pas grave, tu n’embrasseras jamais personne. Mais c’est important que tu aies envie et que tu donnes ton accord.

— Mais du coup, j’ai eu raison ou pas de le frapper ?!

 

Je commence à m’énerver un peu. J’ai de plus en plus de mal à suivre. J’ai bien fait ou pas ? Fallait juste que je tape plus tôt ?

 

— Je… Maman va pas être contente, mais oui, tu as eu raison. Je vais parler de ça avec elle. On… On était pas au courant pour ça.

 

Glenn paraît vraiment troublé. Il se relève, enlève une poussière imaginaire sur son pantalon et se dirige vers la porte.

 

— C’est lui qui était en tort, je suis sûr que ça va bien se passer. La prochaine fois, évite juste de casser quelque chose, d’accord ?

 

Je hoche la tête. Je pige toujours pas trop mais bon. J’espère quand même qu’il y aura pas de prochaine fois.

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AnonymeErrant
Posté le 09/01/2021
O.o Glenn et Ariane sont fiancés !? Voilà sans doute la plus grosses des infos lâchées dans ce chapitre, parce que tu nous en donnes pas mal, mine de rien. Les Palladiums qui ont l'air d'être "Tout Puissant", l'entrée en scène de la mafia, etc. On sent que tu places lentement tes pions. Et ça engendre pleins de pourquoi dans la foulée. Qui et qu'est donc véritablement Ariane pour mériter un tel traitement ?

Je vais lancer un avis de recherche pour retrouver le type du prologue (qui c'est d'ailleurs ? Et qu'est-il devenu ?), histoire de le cuisiner ;-)
Flammy
Posté le 09/01/2021
J'avoue, je mets beaucoup d'infos ='D J'essaie de ne pas y aller trop brutalement, mais comme ça, ça me permet de poser pas mal de choses sur le contexte et tout ça avant d'y aller plus franco ='D Le début, c'est ce qui me pose le plus de soucis, entre tout poser et pas être trop chiant niveau rythme x)

Et oui, Glenn et Ariane sont fiancés, non seulement, ils doivent gérer la petite, mais sur le long terme ^^ Et sur le pourquoi ce tel traitement, mystère :p

Et pour le type du prologue, faudra être patient, mais on finira bien par le revoir =D
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