Chapitre 3

Par Rena

- Oui allô ?

- Chloé, c’est moi.

- … Léa ? Bon sang, si j’avais su qu’un jour tu te servirais à nouveau d’un téléphone !

- Arrête ou je raccroche.

- Tu ne peux pas m’en vouloir d’être surprise ! Qu’est-ce qui se passe ? Tout va bien ?

- Je pars Chloé.

- Quoi ? Comment ça tu pars ? Tu pars où ?

- Je pars en Ecosse.

 

Il m’avait fallu attendre au moins cinq bonnes minutes avant que Chloé ne cesse enfin de hurler dans le téléphone. Je l’avais posé sur la table basse du salon, regardant l’objet, écoutant sans vraiment l’écouter la voix de mon amie qui sortait, stridente, des haut-parleurs. Enfin, elle s’était calmée et j’avais pu lui expliquer ma décision. Irréfléchie ou pas, elle était prise et je savais que je ne reviendrais pas dessus. Car j’avais enfin lu ta lettre. Ta dernière lettre. Celle qui attendait, depuis cinq mois, dans mon bureau. Je ne saurais dire exactement quand est-ce que j’avais pris ma décision. Je l’ai lu, encore et encore, jusqu’à ce que tes mots se soient imprimés au fer rouge dans ma peau et dans mon esprit. Jusqu’à ce que je puisse presque la réciter moi-même. Jusqu’à ce que j’entende ta voix prononcer les mots que tu avais couchés sur le papier. Il y avait des photos avec ta lettre, comme à chaque fois. Je découvrais ta dernière destination, ce petit village au bord de la mer. Tu me montrais le pub, l’église, la place, la plage, le bureau de poste, absolument tout ce qui formait ton quotidien. Tu voulais que je sache tout, comme si je vivais l’aventure avec toi. Alors j’avais décidé d’y aller. Voir ces montagnes dont tu m’avais tant parlé. Rencontré ces gens dont tu ne cessais de faire l’éloge. Découvrir cette histoire qui, pour une raison qui m’avait toujours échappée, te fascinait. Je n’avais même pas réfléchi, j’avais simplement pris un allé simple sans aucune date de retour. Je voulais marcher dans tes pas, retracer ton aventure, la vivre à tes côtés.

 

- Léa… Tu es toujours là ?

- Ah… Oui, désolée, tu disais ?

- Que c’était de la folie !

- Ca j’ai entendu, tu n’as rien dit d’autre pendant les dix dernières minute ?

- Réfléchis deux petites secondes. Tu ne connais rien ni personne là-bas, tu parles à peine la langue !

- J’ai un téléphone. Les miracles de la technologie. Et figures-toi que je me débrouille plutôt pas mal en anglais.

- Et l’argent ?

- J’en ai.

- Ton appartement ?

- Il sera dans le même état que ces six derniers mois. Il s’en remettra.  

- … Je ne sais plus quoi dire. C’est tellement soudain et irréfléchi. C’est bien la dernière chose à laquelle je m’attendais…

- Et moi donc…

 

L’écran de l’ordinateur se reflétait dans mes lunettes tandis que je voguais d’une page à l’autre, me mordillant l’ongle du pouce. Cela faisait trois heures que j’avais raccroché avec Chloé et elle avait absolument raison. C’était de la folie. Je sentais l’anxiété me tenailler tandis que je faisais des recherches, découvrais un peu ce pays qui m’étais totalement inconnu. Je n’avais jamais voyagé. Jamais. Je n’étais pas de ceux qui aimaient partir à l’aventure, découvrir d’autres régions, d’autres cultures. J’étais satisfaite de ce que j’avais autour de moi. J’étais en sécurité dans mon petit univers et m’en éloigner ne m’avait jamais tenté.

Aujourd’hui, tout était différent. Mon cocon avait implosé et je n’étais plus à l’abri nulle part. Je n’avais plus cette excuse pour me retrancher entre les murs de mon appartement. Alors pourquoi pas ? Tout laisser, le temps d’un voyage. Sûrement le seul que je ferais tant la peur me nouait le ventre en contemplant le numéro de réservation de mon vol. Je n’avais jamais pris l’avion non plus. Je ne savais pas ce qui me terrifiait le plus. L’avion, la langue, l’inconnu, les gens… Probablement un condensé de tout ça.

Chloé était venue, tard le soir, apportant nourriture et boisson. C’était elle qui en avait eu le plus besoin. Elle non plus ne pensait pas qu’un jour je partirai. Surtout pas aussi précipitamment après n’avoir mis le pied dehors qu’une seule fois en cinq mois. Nous n’avions que très peu parlé, mangeant en silence, tentant d’accepter l’idée. Elle était la seule personne qui me restait et la laisser pour une durée indéterminée me paralysait.

 

- Je sais que je t’ai déjà posé la question un millier de fois mais… Tu es sûre de toi ?

- Honnêtement je n’ai jamais été moins sûre de toute ma vie.

- Alors… Pourquoi ?

- Parce que… Il le faut. Enfin c’est ce que je ressens. Je sais pas… J’ai ce sentiment qu’il faut que je comprenne ce qu’elle vivait, ce qu’elle ressentait. Elle était loin de moi ces dernières années, sa vie était là-bas. J’ai besoin de savoir à quoi sa vie ressemblait. Qui étaient les personnes qu’elle fréquentait. Ce qu’elle faisait de son temps libre.

- Mais tout ça, elle te le racontait non ? Vous passiez votre temps au téléphone. Sans parler de ses lettres et ses centaines de photos.

- Oui mais… C’est différent. Tu te souviens, quand tu voulais que je lise sa lettre ? Ce que tu m’as dit ?

- Que ça te ramènerait peut-être…

- C’est ça. Eh bien, disons que… Tu avais raison, en un sens. J’ai besoin de ce voyage. De partir à la découverte de sa vie pour pouvoir revenir à la mienne. Ca m’a frappé en lisant ses derniers mots. J’avais toujours dit que j’irais la voir, en pensant que j’aurais tout le temps du monde pour le faire. Et je le regretterai toute ma vie. Mais ça… Aller là-bas… C’est quelque chose que je dois faire.

- Bon… Très bien… Ce n’est pas comme si je pouvais te faire changer d’avis de toute façon, tu es la personne la plus têtue que je connaisse… Quel est ton plan alors ?

 

Nous passâmes le reste de la soirée et une bonne partie de la nuit à parler de mon voyage à venir. Cela faisait longtemps que je n’avais pas autant parlé. Je tentais toujours de faire taire la petite voix en moi qui me disais que cette idée était une pure folie et qu’il valait mieux que j’abandonne. Je me focalisais plutôt sur mon périple, sur la logistique. J’avais pris un billet pour Glasgow. C’était à peu près tout. Chloé m’avait donc aidé à trouver un hôtel pour la première semaine. Et j’irais d’étape en étape. Tes lettres me guideraient de lieu en lieu, je comptais bien toutes les emmener avec moi.

Le départ était prévu pour la semaine d’après.

 

Les journées, qui m’avaient parue si longues pendant les six derniers mois, se mirent soudainement à défiler tandis que je me lançais dans les préparatifs de mon départ. Je n’avais pas été aussi active depuis longtemps et cela me fit du bien. La douleur était toujours là, vivace, mais j’étais parvenue à l’étouffer quelque peu grâce au départ qui occupait toute la place dans mon esprit. J’allais prendre l’avion, partir pour un pays étranger et me retrouver seule là-bas, sans aucun repère. J’étais terrifiée mais une partie de moi songeait que tu avais vécu la même chose à ton départ. Tu avais un objectif bien précis en tête et tu étais fébrile, je m’en souviens. Je comprenais à présent ce que tu avais ressenti à ce moment-là.

L’appartement était rangé, aéré et était redevenu l’endroit que j’aimais tant. Les miroirs étaient toujours couverts mais ça c’était l’étape finale. Celle que j’espérais réussir à franchir en revenant. Tout était nettoyé, éteint, fermé. J’avais vérifié chaque pièce une bonne dizaine de fois, anxieuse à l’idée de laisser quoique ce soit allumé mais Chloé m’avait assurée qu’elle viendrait régulièrement prendre mon courrier et s’assurer que tout allait bien.

Le départ était prévu pour le lendemain.

 

Je pensais m’être équipée convenablement. Nous avions grimacé en voyant les températures moyennes là-bas et avions décidé de remplir ma valise de pulls et de chaussettes épaisses. Et de vêtements pour la pluie également. Je n’emmenais pas grand-chose de personnel avec moi. Mon ordinateur, bien sûr, mon téléphone, tes lettres et un guide de l’Ecosse. Le reste n’était que vêtements, tous neufs, chaussures de marche, bottes de pluie et tout le nécessaire pour survivre là-bas. Je vivais dans une ville où il faisait très souvent beau et passablement chaud. Accepter l’idée de perdre au moins vingt degrés, même en été, était la prochaine étape.

Le départ était prévu pour les prochaines heures.

 

- Bon… Voilà, ta valise est enregistrée, ton billet est imprimé et ta porte d’embarquement est la 33.

- Mmmh…

- Tu n’as plus qu’à passer la sécurité, suivre les flèches et attendre qu’on t’appelle à ta porte.

- Chloé…

- Tu as vérifié que tu n’avais rien dans ton sac qui pourrait être confisqué ? Pas d’eau, pas de produits liquides…

- Non, par contre j’ai une bombe aérosol et des ciseaux.

- Quoi ?!

- Sérieusement Chloé…

- C’est pas drôle Léa ! Tu n’as jamais pris l’avion de ta vie !

- Non par contre il y a ce très chouette engin encore une fois qu’on appelle internet et je t’assure qu’on trouve pleins d’infos utiles dessus. Tu devrais essayer !

- Très drôle… Ca va j’ai compris. Tu es une grande fille… Tu as ton passeport ?

 

Les adieux avaient été difficiles. Je ne savais pas quand je reverrai Chloé et je ne lui avais pas dit, mais partir loin d’elle me terrifiait. Elle aurait été capable de me ramener de force à sa voiture tant elle paniquait. Mais elle était ma seule amie et avait été celle qui m’avait empêché de couler complètement. A présent que j’étais seule, assise au niveau de ma porte d’embarquement, je me demandais à nouveau si c’était vraiment une bonne idée. Je fixais l’écran au-dessus de la porte où rien d’autre que « GLASGOW » n’était écrit. Je serrais ma carte d’embarquement et mon passeport contre moi, songeant que c’était la première fois que j’allais l’utiliser. Je l’avais fait en même temps que toi, quand tu étais partie, promettant que je viendrais régulièrement te voir. Je ne l’avais jamais fait, pour tout un tas de raisons qui au final n’étaient que des excuses.

Je ne savais pas ce que j’allais trouver là-bas. Je ne savais même pas ce que je cherchais. Je voulais juste être plus proche de toi. Tu me manquais tant et j’avais fini par t’associer avec l’Ecosse. C’était ton pays, c’était chez toi. C’était là qu’était ta vie, ton futur.

L’écran au-dessus de la porte avait fini par se brouiller et les lettres étaient devenues floues. J’avais fini par comprendre que c’était à cause des larmes qui me brouillaient la vue à nouveau tandis que je fixais encore et toujours la ville de destination, attendant qu’on nous appelle pour embarquer. Une fois dans l’avion, en descendre serait difficile. C’était ma dernière chance de faire demi-tour, d’abandonner cette idée saugrenue.

 

"Mesdames et messieurs, les voyages à destination de Glasgow sont à présent invités à se rendre porte 33 pour un embarquement immédiat."

 

J’avais sursauté en entendant la voix sortir des haut-parleurs. C’était le moment. Je regardais les autres passagers se lever et se diriger vers la porte, formant une queue désordonnée à plusieurs branches dans la grande salle. Je restais assise, les mains tremblantes, serrant mon billet et mon passeport. Quelques minutes encore et ce serait terminé. Je pouvais rester assise là pendant l’embarquement et attendre qu’ils ferment les portes. Je pourrais ensuite raconter à Chloé que je m’étais trompée de porte et que j’avais loupé l’avion. Je pourrais trouver tout un tas d’excuses… Comme toujours.

 

Je me levais, pris mon sac à dos et me mis dans la file. Lorsque vint mon tour, je tendis maladroitement billet et passeport, m’attendant à ce qu’on m’interdise de monter dans l’avion parce que je m’étais trompée lors de la réservation. Mais lorsque je vis un sourire sur le visage de l'hôtesse et qu’elle me souhaita un bon vol avant de me redonner mes papiers, je compris qu'elle non plus ne serait pas mon excuse pour me défiler.

Je passais la porte d’embarquement et me dirigeai vers l’avion, laissant derrière moi toutes les excuses que j’avais soigneusement peaufinées pendant les deux dernières heures.

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DraikoPinpix
Posté le 29/11/2020
Re-coucou !
J'ai bien aimé ces chapitres. Je n'ai jamais perdu de personnes très chère, mais j'ai connu la dépression. Alors, du coup, j'ai une grande admiration pour Chloé qui a su comment épauler son amie et qui n'a pas reculé devant son état.
L'histoire est lancée, je me demande comment Léa va vivre son voyage en Écosse et qu'est-ce qui la liait à cette personne, étant donné la vie qu'avait cette dernière.
A bientôt !
Isapass
Posté le 17/11/2020
Hello !
Bon, je ne te cache pas que j'ai hésité à laisser tomber au premier chapitre, non pas à cause de la qualité de ton texte (c'est même sans doute le contraire, car s'il était de mauvaise qualité, il n'aurait pas provoqué autant de sentiments mêlés), mais parce que j'ai ressenti un fort malaise en te lisant. J'ai la chance de ne pas avoir perdu de personne très proche, donc ce n'est pas la perte et le deuil qui m'ont dérangée, mais c'est plutôt l'état dépressif sévère de Léa. Parce que ça je suis passée par là. Et si je lis de l'imaginaire, c'est plutôt pour éviter de nager dans ce genre de marasmes que pour y replonger.
J'ai quand même persisté (ta plume est très fluide et agréable à lire) et je dois dire qu'à mesure que Léa sort de son état noir profond, je me suis sentie mieux. Ce qui prouve, à mon sens, que sur le plan de la dépression, le sujet est vraiment bien traité. Peut-être que le changement est un peu brutal entre les chapitres 2 et 3, mais on peut imaginer qu'il se passe quand même un certain temps et tu veux faire avancer l'intrigue.
Par rapport au deuil, je suis moins à même de juger, mais en lisant le commentaire de Soah ci-dessous, je suis effectivement d'accord sur le fait que certains passages me paraissent un peu trop "poétiques" et "romance". Ceci dit, c'est un défi particulièrement difficile que tu t'es lancé là !
Et je trouve que tu t'en sors pas mal du tout !
A bientôt
Soah
Posté le 17/11/2020
Coucou ! :)
J'ai découvert ton histoire suite a sa nomination aux Histoires d'Or. Je ne vais pas te mentir, plusieurs choses personnelles font que je ne continuerais pas ma lecture même si celle-ci était plaisante. Cependant, j'ai quelques petites pistes d'amélioration a te suggérer :
- les dialogues ne sonnent pas juste. Je te conseillerais de les lire à voix haute pour voir si ça passe bien à ton oreille, si c'est naturel.
- des morceaux sont bien trop grandiloquent. La souffrance d'un deuil ce n'est pas ça, tout du moins pour moi. C'est quelque chose de très dur à romancer. Mais pour avoir perdu beaucoup de gens proches, que j'aimais profondément, j'ai la sensation que tu veux nous faire passer ce sentiment sans l'avoir vécu toi-même.
- tu fais beaucoup de fautes de conjugaison entre -ai et -ais, la première personne est super compliquée pour ça, j'ai souffert de ce mal également pendant un bon bout de temps... ^^"

En tout cas, courage. C'est une jolie idée qui peut donner de très belles choses avec du travail :)
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