Chapitre 3

Par Flammy

Le reste de la mission s’est déroulé sans encombre.

 

Dans l’obscurité, avec les dababs qui me masquaient, personne n’a remarqué les taches sanglantes sur mes vêtements sombres. La majorité des enfants nés hors régulations sont morts, quelques adultes aussi, mais les instructions indiquaient de plutôt les amocher. Quelques blessés parmi les novices, deux… malencontreuses pertes, mais rien de plus. Une sortie comme une autre.

 

Je laisse les artilleurs rentrer à la base et je me dirige vers l’endroit où je dois retrouver Nick. Il a dû tout observer. Je suis sûre qu’il était là pour ça, pour vérifier mes capacités. Comment est-ce qu’il va réagir à l’agression dont j’ai été victime ? À ma réponse un peu… extrême ?

 

— Ta mission ? attaque-t-il sans mettre les formes.

— Remplie.

— D’autres pertes ?

— Des blessés et… Dahlia.

 

J’hésite un peu. Est-ce qu’il peut vraiment ne pas être au courant ? Il a fait quoi pendant l’examen ? Il hoche la tête et se contente d’un bref « Bien ». Il m’indique de rentrer me reposer, les résultats et les affectations tomberont demain. Sans attendre de réaction de ma part, il s’en va et je reste figée comme une idiote.

 

Juste « Bien » ? Genre, on m’a attaquée, j’ai assassiné un de mes condisciples, mais tout roule ? Je repense aux paroles de Dahlia avant sa mort. Je me fais peut-être des films, mais plus j’y réfléchis, plus j’ai l’impression que, comme moi, elle avait des ordres en plus des officiels. Probablement me tuer. Elle n’avait pas l’air de vouloir les exécuter, pas avant que j'élimine son ami en tout cas. C’était… juste une manœuvre pour nous forcer à nous entre-déchirer et conserver que la meilleure ?

 

Sur le chemin du retour, j’essaie de m’empêcher de penser, mais je garde quand même un goût amer. Pas que je regrette. J’avais aucune envie de mourir. Mais pourquoi nous mettre dans une situation pareille ? Pourquoi nous pousser à nous tuer les uns les autres ? Est-ce qu’ils méritaient ça ? Est-ce qu’ils avaient commis une faute ? Ça me rappelle les paroles d’Érika, lorsqu’elle m’a recrutée. Il n’y aurait jamais qu’une seule personne à qui je pourrai faire confiance, et ça serait pas une Lame de Sang. Cette leçon me revient un peu trop violemment dans la gueule.

 

Je voulais en apprendre plus sur les Yokais. Mais à quel prix ? J’ai déjà abandonné ma vie et une bonne partie de l’éthique et la morale que Laurine a essayé de m’enfoncer dans le crâne. Ça sera quoi ensuite ?

 

Je me sens mal.

 

La descente m’épuise beaucoup plus que d’habitude, mes muscles tremblent et je m'essouffle vite. Le contrecoup de la panique du combat ? Il faudra que je m’entraîne plus. J’ai été pathétique sur ce coup-là. Je progresse laborieusement parmi les décombres, je manque plusieurs fois de perdre l’équilibre sur un caillou et ma vue se trouble. Je touche mon front. Pas de fièvre. Enfin, je crois. Je me trouve brûlante de partout.

 

Je suis la dernière arrivée au sas d’entrée du repaire. Tous les autres novices ont déjà rangé leurs affaires. Je me tiens au lavabo pour réussir à enlever mes lentilles rouges. Tout de suite après, je m’asperge plusieurs fois le visage avec de l’eau froide, avant de jeter un regard dans le miroir. Je dois avoir une sale gueule…

 

Mon sang se fige dans mes veines.

 

Je vérifie dans la boite, mais les deux lentilles sont bien là. Pourtant… L’un de mes iris brille d’une lueur écarlate irréelle. Je plaque une main sur mon œil, incapable de le fixer trop longtemps. Je n’ai aucune idée de ce qui arrive, mais, si je veux une réponse, il va falloir que je trouve un Nodachi. Érika serait la meilleure solution, mais elle passe que très rarement dans cette base.

 

Sans prendre la peine de ranger le reste du matériel, je me précipite dans un couloir, une paume toujours sur mon visage. Je croise certains novices qui m’interpellent, mais je les ignore en beauté, mon habituel calme relégué à l’état de vieux souvenir. Avec l’agitation que je provoque, Nick sort de ses appartements pour réclamer le silence. Il se fige en me voyant.

 

— Putain, me dis pas que…

 

Il semble prendre conscience que les novices autour l’écoutent, inquiets sans savoir pourquoi.

 

— Tout le monde retourne dans sa chambre ! Je m’occuperai personnellement des contrevenants !

 

Tous les novices se dispersent comme une moya devant un projecteur. J’hésite sur la marche à suivre mais Nick m’attrape le poignet et me traîne derrière lui. Il referme la porte à clé et tout de suite après, écarte sèchement ma main avant d’ouvrir de force ma paupière. Ma vision se teinte de rouge. Une fois sans objectif, je sens la chaleur qui m’envahit et le malaise poindre. Je vais pas tenir longtemps.

 

— Oh putain, ne peut-il pas retenir. C’est encore pire que ce qu’on pensait…

 

Il se jette sans plus réfléchir sur sa montre et pianote dessus.

 

— Appel à tous les Nodachis. Il faut préparer la cérémonie de toute urgence pour Ari ou on risque de la perdre. Quelqu'un récupère Lumi. Moi je m’occupe de la petite.

 

Je comprends pas trop le sens de ses paroles. Même pas du tout. Je ne tiens plus debout et je me laisse tomber au sol. Tout est tellement écarlate devant mes yeux que je distingue quasiment plus rien. J’entends Nick s’éloigner, puis revenir vers moi. Juste après, une seringue se plante dans mon bras.

 

La libération.

 

~0~

 

Je me réveille en sursaut lorsque de l’eau froide m’asperge le visage et le torse. Par réflexe, je cherche mon sabre, prête à attaquer au cas où, mais je le trouve pas.

 

— Ce n’est pas trop tôt, la belle au bois dormant daigne enfin revenir parmi nous.

 

Je me redresse, avec la migraine la plus terrible de ma vie. Je suis installée sur un canapé beaucoup plus fonctionnel que confortable. Devant moi, Érika tient une bassine humide. Je lui lance un regard noir. Sérieusement, elle aurait pas pu trouver autre chose pour me réveiller ? Elle hausse les épaules, absolument pas gênée.

 

— Nous avons déjà essayé d’autres solutions, mais nous ne pouvons pas attendre plus.

 

J’écoute même pas vraiment sa réponse. Je détaille plutôt ce qui nous entoure, sans trop comprendre où on est. Les murs semblent directement taillés dans la roche qui sert de sol à Néo-Knossos. On est sous terre ? Tout est aménagé très sommairement avec les meubles spartiates des Lames de Sang, mais avec tout de même quelques assises qui détonent par leur confort et leur luxe. Un mélange étrange et mal assorti entre l’efficacité brute et le faste.

 

Autour de moi, plus de Nodachis que j’en avais vus réunis dans une seule pièce. Ils me fixent tous, circonspects, comme s’ils s’attendaient à quelque chose de ma part. Même Érika est tendue. La mauvaise humeur s’ajoute à la migraine. C’est bon, je vais pas leur sauter à la gorge non plus ! Dans le coin le plus éloigné de la salle, un garçon de mon âge vêtu d’un costume impeccable, quoiqu’un peu froissé, profite de petits fours, un verre à la main. Ses cheveux d’un blond éclatant et ses yeux bleu clair me disent vaguement quelque chose, mais son expression glaciale, voire un peu dédaigneuse et méprisante ne me donne pas envie de m’attarder sur lui. Qu’est-ce que fait cette idole trop maniérée au milieu de Lames de Sang ? Il devrait pas être à un concert à tromper l’ennui de ses fans ?

 

Après un moment de flottement qui me laisse mal à l’aise, les Nodachis se détendent. La plupart quittent la pièce sans un mot, comme si leur mission était finie. Je fixe Érika, espérant recevoir les explications qui me manquent. Mon œil écarlate, c’était pas prévu, mais ils savaient quand même comment agir. Est-ce qu’on va enfin me dire ce qui se passe ou ils vont encore attendre que je fasse une connerie malgré moi ? J’en ai tellement marre d’avancer à l’aveuglette. C’est bien gentil d’obéir aux ordres, mais j’ai besoin d’un peu plus là. J’ai failli crever et je veux savoir pourquoi.

 

Érika me fait signe de me rapprocher de l’autre revêche et je m’exécute, prenant place sur une chaise. Je suis pas certaine de tenir debout trop longtemps. Monsieur Parfait repose son verre et attend lui aussi la suite. Il est pas plus renseigné que moi malgré ses airs hautains.

 

— Ce que je vais vous révéler ici est hautement confidentiel. Si nous avons le moindre doute que vous ayez communiqué une information, vous serez tués sur le champ. Est-ce clair ?

 

Je hoche la tête, familière de ce genre de discours. Du coin de l’œil, je vois les commissures des lèvres du blondinet frémir. Il doit pas être habitué à ce qu’on lui parle comme ça. Érika reprend, toujours aussi sèche :

 

— Ce que je vais évoquer à présent est l’un des secrets les mieux gardés de tout Néo-Knossos. Le révéler détruirait l’équilibre de la ville et croyez-moi, elle n’a pas besoin de ça. Comme vous le savez, seuls les Palladiums sont capables de combattre les Yokais. Enfin, c’est la version officielle, naturellement fausse.

 

Blondinet se fige. La nouvelle lui plait pas. Je fronce les sourcils. Pour réagir ainsi… C’est pas une idole mais un Palladium ? Mais qu’est-ce qu’il fout ici, avec les Lames de Sang ? Les paroles de Nick avant que je tombe dans les vapes me reviennent. Quelqu’un est allé chercher Lumi Asuka. C’est lui ? J’ai du mal à le reconnaître, mais il correspond plus ou moins au souvenir que j’en avais petite.

 

— Les Palladiums ont la capacité de purifier un corps qui a été souillé par les brumes, mais c’est tout.

 

Je me crispe sans pouvoir me contrôler. Je n’apprécie pas ce qu’elle affirme. Elles m’ont sauvé la vie pendant l’examen en me prévenant.

 

— Depuis quand les brumes souillent quelque chose ? Elles…

— Parfois, me coupe-t-elle sévèrement, elles peuvent rentrer en résonance avec un être vivant ou un objet, et lui conférer des propriétés hors du commun. Du verre peut ainsi devenir totalement incassable par exemple.

— Tu es en train d’essayer de nous dire que la magie existe ? C’est complètement con !

 

J’ai jamais parlé d’une telle façon à un Nodachi, mais là, la tournure de la conversation me donne envie de crier. C’est comme annoncer que son meilleur ami de toujours est en réalité un dangereux génocidaire. Là, je dois au minimum me prendre une droite pour irrespect.

 

Sans se troubler, Érika se lève et se dirige vers le canapé sur lequel j’étais installée. Sans broncher, elle saisit l’un des accoudoirs et soulève le meuble au-dessus d’elle, sans le moindre effort. Ni Lumi ni moi ne pouvons retenir une exclamation de surprise. Elle le repose ensuite et approche son visage près du mien. Elle écarte délicatement les paupières de l’un de ses yeux, comme pour me montrer ses iris écarlates. Je reste perdue sans comprendre, puis je réalise qu’elle ne porte pas de lentilles. Cette couleur est naturelle chez elle. Comme ce qui m’est arrivé au retour de mission.

 

— Après formation et entraînement, certaines Lames de Sang sont capables d’utiliser la mistergie, l’énergie des brumes, pour devenir assez fortes pour combattre les Yokais. Le problème, c’est que le contrecoup est mortel. Je ne vais pas te faire un dessin Ari, tu as failli y passer tout à l’heure à cause de ça, c’est un véritable miracle que tu aies réussi à encaisser la Corruption aussi longtemps. Pour survivre sur le long terme, il faut qu’un Palladium purifie la Lame de Sang. C’est un processus compliqué et particulier, énonce-t-elle, factuelle.

 

On dirait qu’elle explique un théorème de maths un peu chiant, pas qu’elle nous apprend que la magie existe vraiment. C’est totalement surréaliste.

 

— Techniquement, un Palladium peut purifier n’importe quoi ou n’importe qui, mais c’est extrêmement difficile. Pour faciliter la tâche, des Tandems sont formés et un Lien est créé. Cela permet une utilisation pérenne de la mistergie sans conséquence trop violente pour la Lame de Sang. Sans… Sans mon propre Lien, mon état de santé serait déjà en train de se dégrader. Cela dégénère très vite.

 

Érika s’éloigne. Lumi, pas plus que moi, ne pose de questions. Il va nous falloir du temps pour tout digérer. C’est tellement contraire à tout ce qu’on nous apprend. Mais en même temps, pendant l’examen, Dahlia a été empêchée de porter le coup final. C’était à cause de ça ? Pourtant, je me suis sentie mal que plus tard.

 

Érika revient avec un sabre magnifique, un sabre d’adulte, pour ceux qui ont terminé leur noviciat.

 

— Ari, tu es non seulement devenue un Tanto, mais c’est aussi aujourd’hui que tu formeras un Tandem, avec le Palladium Lumi Asuka. Il s’est réveillé un peu avant toi, nous lui avons déjà expliqué l’essentiel.

 

Au lieu de me donner l’arme, elle la tend à Lumi. Il la déloge de son fourreau et je distingue une hésitation flotter dans son regard. Après une grande inspiration, il laisse courir sa paume sur le fil de la lame et étale son sang sur le métal.

 

— Et voilà, commente Érika. Une nouvelle Lame de Sang est née, signe de la coopération entre vous deux, entre le porteur et celui qui possède le sang capable de repousser les brumes. Vous êtes unis, d’un lien plus fort que le reste, en Tandem jusqu’à ce que la mort vous sépare. Cette lame en est le symbole.

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Pandasama
Posté le 20/04/2021
Salut !

On commence à avoir des explications et c’est cool ! On sentait depuis le début qu’il y avait un truc louche chez les Palladium et les lames de sang. J’avais cette impression qu’il manquait des « morceaux » dans « l’histoire officielle », surtout dans la raison d’être de la mafia.
Bref ! J’ai hâte d’en apprendre plus.
Flammy
Posté le 20/04/2021
Coucou =D

Yup, c'est le début des explications =D Bon, on va pas se mentir, il en manque clairement encore, mais on commence à apprendre ce qui se passe dans les coulisses ^^ Parce que bon, oui, la mafia yavait un truc pas net avec ^^"

Merci pour ton commentaire et ta lecture =D
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