Chapitre 3

J'ai analysé les couloirs crasseux de ce vaisseau qui tomberait en pièce avant l'année suivante. Chrono m'avait dit que je n'étais pas en possibilité de rester sur cet engin parce que soi-disant "je ne savais pas faire de la maintenance ni réparer le système", mais dans ce cas, il pouvait aussi bien mettre à la porte la totalité de son équipage. Car d'après ce que je voyais, personne ici n'en était capable.

Mes capteurs n'ont cessé de scanner les murs métalliques recouverts d'une peinture jaunie par le temps et de me faire des rapports bactériologiques. Autant dire qu'un peu de ménage s'annonçait, car les chiffres pouvaient s'envoler plus loin que la voie lactée.

Est-ce qu'ils daignaient au moins laver cette épave de temps en temps ?

Je logeais dans la cabine de la petite Kira, qui avait au moins le mérite d'être propre. Ainsi, cela me permettait de m'installer et de me reposer par terre. Hors de question que je ne mette ne serait-ce qu'un pied sur son lit.

J'avais deux façons de recharger mes batteries : dormir, comme tout le monde, ou littéralement me brancher à une prise. J'avais très dignement choisi de subtiliser l'énergie de leur vaisseau plutôt que de m'allonger dans un lit plein de microbes.

Mes capteurs ont recherché la moindre trace de poussière, et se sont arrêtés sur les horribles rideaux en dentelle noire de Kira. Prochain objectif si je voulais pouvoir survivre ici : me débarrasser de cette chose.

J'ai laissé traîner le fil qui reliait mon poignet à la prise et l'ai suffisamment déroulé pour que je puisse marcher jusqu'au hublot. Un instant plus tard, les rideaux disparaissait sous le matelas plein de ressorts.

J'en ai profité pour regarder l'infinité de l'espace s'élever sous mes yeux. Les étoiles brillaient de leur éclat particulier, certaines paraissaient même clignoter tant leur lumière était importante. Mon regard a dérivé jusqu'à ma planète, Alkansa, ridicule petit point à l'horizon. Et dire que vingt-quatre heures plus tôt, je me trouvais encore dessus...

J'ai soupiré, et ç'a été à ce moment que tout a dérapé. Mes capteurs visuels se sont posés sur un petit symbole gravé dans le métal du hublot. Un oeil écarquillé, avec un iris en forme de rouage et une large pupille noir d'encre, comme un trou noir prêt à m'aspirer.

J'ai esquivé un mouvement de recul sans même m'en rendre compte. Mon bras a eu un spasme et a tiré sur mon fil de chargement qui s'est arraché de la prise d'un coup sec. Mon processeur s'est emballé et j'ai chuté alors que des images brouillées s'affichaient derrière mes rétines améliorées.

J'ai vu un bâtiment triste, gris, sombre et couvert de neige. Ma première pensée : il ressemblait à un hôpital abandonné. En haut des deux piliers de briques taillés qui entouraient l'entrée se trouvait un tympan représentant une scène horrible, comme si quelqu'un se faisait séparer en deux. Encore au dessus, une rosace se trouvait là, représentant ce mystérieux oeil dans des teintes de bleu, vert, jaune et violet. À en juger par l'architecture gothique du bâtiment et la lourde porte de bois sculpté, nous n'étions pas sur Alkansa. Mais où ?

La scène s'est coupée ici et le noir est resté la seule chose que je voyais.

Puis une autre image s'est formée. Je voyais des gens s'activer au dessus de moi, un masque bleu devant leur visage. Ils se sont éloignés un instant et la lampe suspendue au plafond m'a aveuglée, rapidement déplacée pour laisser place à autre chose : des aiguilles, un enchevêtrement d'aiguilles toutes plus larges et pointues les unes que les autres. Dans l'une d'elles, un liquide noir patientait. La tache a envahi ma vision. Silence assourdissant, puis retour à la réalité.

Je venais de me prendre une gifle.

Mes yeux ont cligné pour s'accommoder à la luminosité de la pièce – ce qui a pris un quart de seconde – et j'ai vu Kira penchée au dessus de moi, la main en suspension juste à côté de ma joue endolorie.

Alors comme ça elle avait osé lever la main sur moi ?

Elle a levé son bras une nouvelle fois, sûrement pour me frapper encore. Je pouvais à l'extrême limite tolérer qu'elle le fasse une fois si elle me pensait évanouie, mais deux alors que j'avais les yeux grands ouverts sur elle, cela ne faisait que signer son arrêt de mort.

D'un geste vif, j'ai attrapé son poignet avant qu'elle n'ait le temps ne serait-ce que de battre d'un cil et ai roulé pour me retrouver sur elle. Kira a écarquillé les yeux alors que je l'immobilisait totalement, une main sur sa gorge.

― Penses-tu pouvoir lever la main sur moi impunément, humaine ? ai-je demandé.

Elle a gigoté dans tous les sens pour se libérer, mais n'a eu aucune chance face à moi. C'était l'avantage d'avoir une base de données de combat intégrée dans le cerveau.

― Tu ne bougeais pas ! s'est-elle justifiée vivement. Tu étais débranchée de la prise alors j'ai pensé qu'il fallait te redémarrer ou quelque chose comme ça.

J'ai serré un peu plus son cou.

― Je ne suis pas une machine, ai-je dit calmement. Je suis une I.A. et j'ai une enveloppe corporelle organique. Ce n'est pas parce que j'ai un processeur dans le cerveau que je fonctionne comme l'un de vos ordinateurs. On ne me redémarre pas, on ne m'éteint pas et on ne me met pas en veille. C'est clair ?

― Bouge, madame je-me-prends-pour-une-déesse. Ce n'est pas parce que tu sais ce genre de choses que tout le monde fait de même, a-t-elle craché. Figure-toi que les I.A. ne courent pas les rues et qu'on ne sait pas grand chose sur vous.

Je me suis relevée et l'ai laissée faire de même. Certes, les I.A. étaient rares, mais il s'agissait d'une question de bon sens. On n'éteint pas un cerveau.

― Et pour ton information, ai-je dit, je ne me prends pas pour une déesse, simplement pour un être supérieur à toi.

Kira a levé les yeux au ciel, ennuyée.

― Donc tu as fait un malaise, a-t-elle conclut en m'ignorant. Pourquoi ?

J'ai décidé de lui accorder un peu de mon attention. Parce qu'elle me posait des questions relativement intelligentes, mais également parce que j'allais devoir la côtoyer un moment.

Mes scanners ont rapidement analysé son visage et m'ont indiqué qu'elle était à la fois asiatique et européenne. Grands yeux kaki, peau halée, cheveux noirs et soyeux attachés sur le haut de son crâne, ainsi qu'une frange séparée en deux au niveau de la partie droite de son front. Elle avait une cicatrice parfaitement droite à 60 degrés sur sa joue gauche.

― Parce que les choses sont ainsi, ai-je déclaré.

Je suis retournée vers le petit hublot pour détailler l'étrange symbole qui m'avait causé des visions. Mon processeur n'arrivait pas à me donner leur provenance, ainsi je ne savais pas s'il s'agissait de mes souvenirs d'avant ma transformation en I.A. Cette partie de ma vie totalement effacée de ma mémoire.

Kira s'est jointe à ma contemplation sans même que je m'en rende compte.

― C'est à cause de ce truc ? a-t-elle demandé. Il y en a partout dans ce vaisseau. Tu sais ce que c'est ?

― Non, répondis-je. Où avez-vous eu ce vaisseau ?

― On l'a volé sur Terre, au gouvernement Suédois.

― Où sont les autres symboles ?

― Un peu partout, gravés sur les murs, portes et autres. On n'a jamais compris leur intérêt.

― Montre-moi.

Kira m'a lancé un regard noir.

― Un peu de politesse de ta part serait trop demander ?

― Beaucoup trop, oui. Si tu ne me montres pas, je compte bien fouiller votre vaisseau de fond en comble. Avec ou sans votre accord.

Elle a soupiré et m'a fait signe de la suivre. En dehors de la cabine, mes capteurs ont de nouveau analysé scrupuleusement l'environnement. Mais cette fois-ci, ce n'était pas pour trouver la poussière ou la crasse. C'était pour mettre la main sur cet étrange symbole.

C'était la première fois que quelque chose créait chez moi une réaction si vive, ainsi je comptais bien découvrir ce qui se cachait derrière.

Kira m'a désigné de nombreux endroits où ils étaient dissimulés alors que l'on s'enfonçait dans les entrailles du vaisseau. La plupart du temps, les pirates tachaient de les cacher scrupuleusement avec tout ce qui leur tombait sous la main.

― L'endroit où il y en a le plus est une pièce abandonnée au sous-sol, a dit Kira. On ne s'y rend presque jamais parce que tous ces dessins sont flippants.

Je suis descendue avec elle jusqu'au fameux sous-sol. Ici, l'éclairage était plus tamisé et le bruit de la ventilation du vaisseau bien plus fort – ce qui était extrêmement désagréable.

Kira m'a conduite jusqu'à une petite pièce au fond du couloir principal. Totalement vide, à l'exception du symbole gravé sur les murs et le sol gris. Je devais avouer que sur le coup, elle avait raison : cela avait un côté terrifiant.

Dommage que je ne sache pas ressentir la peur, cela aurait pu être amusant.

― C'est ici, a indiqué Kira. L'équipage a baptisé l'endroit "la salle hantée". Ils s'imaginent que le gouvernement Suédois a enfermé je-ne-sais-quelle expérience dans cette pièce et ce jusqu'à sa mort. Ce serait elle qui aurait gravé ces symboles et son fantôme hanterait les lieux.

Elle a ponctué son discours par un mouvement de bras supposé imiter un fantôme. J'ai haussé les sourcils. Très bien. Ses camardes étaient stupides. Au moins avait-elle la décence de ne pas y croire, parce que c'était l'histoire la plus ridicule que j'avais entendue de ma vie. J'avais fait suffisamment de recherches pour savoir que c'était l'Allemagne et non la Suède qui avait commencé les expériences sur des cobayes humains. Et que cela s'était mal terminé, puisque l'Allemagne n'était plus qu'une ruine.

Mes capteurs ont recherché tous les symboles présents et les ont marqués en surbrillance sur mes rétines. En à peine une minute d'analyse poussée, j'avais percé le secret qui se cachait derrière.

― Il s'agit de coordonnées spatiales, ai-je dit.

Kira a froncé les sourcils.

― Tu veux dire que celui qui a fait ça s'est fait chier à les aligner pour montrer une position ?

― Vulgairement c'est ça, oui.

J'ai entré les coordonnées et ai lancé une recherche sur ma base de données. Après un instant d'attente, elle m'a renvoyé les images d'une planète semblable à la Terre. Également accessible depuis un trou de ver proche d'ici.

― Dis-moi Kira, penses-tu que Chrono serait prêt à me recevoir pour discuter ?

Elle m'a lancé un regard sceptique.

― Tu veux le convaincre de t'amener à cette position ? On ne sait même pas ce qu'il y a dessus.

― Une planète sans nom, ai-je répondu. Autant être honnête avec toi, ce symbole est très déroutant. Je sais qu'il signifie quelque chose en rapport avec les I.A., mais sans plus. Cela m'exaspère.

Moi qui au départ ne voulais même pas leur adresser la parole, voilà que je commençais à leur raconter mes états d'âme. Une mauvaise habitude à perdre très rapidement.

― En rapport avec les I.A., c'est à dire ? a-t-elle demandé, étrangement curieuse.

― Leur création. J'ai vu des flashs quand je suis tombée, et je pense qu'il s'agit de souvenirs d'avant ma transformation.

Kira semblait déroutée.

― Tu veux dire que tu ne sais même pas comment tu as été transformée en I.A. ?

― Je n'en ai pas la moindre idée. Je n'ai d'ailleurs aucun souvenir d'avant. Ma naissance en tant qu'être a, pour ainsi dire, débuté à mes dix ans.

J'avais beau avoir accès à tout le savoir de l'univers instantanément, ma propre vie avant ma naissance d'I.A. restait un mystère à part entière. Et cela me donnait parfois envie de hurler.

― C'est horrible, a dit Kira.

Elle a soupiré, croisé les bras et fixé le sol un instant. Mes capteurs m'indiquaient qu'elle devait être en réflexion intensive. Finalement, elle a relevé la tête et m'a envoyé un regard amusé.

― J'ai aussi envie d'en savoir plus sur les I.A., parce que tout ce que tu me racontes est intrigant, a-t-elle dit. Alors si tu veux convaincre Chrono de t'emmener sur cette planète, fais les yeux doux et joue la fille perdue à la recherche de son passé volé. Il y est très sensible.

Tiens, cela commençait à devenir intéressant.

― Et si ça ne fonctionne pas, a poursuivit Kira, appelle-moi. J'ai les moyens de le faire chanter.

En fin de compte, je crois que j'aimais bien cette petite.

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djinn
Posté le 01/10/2020
Un texte toujours aussi agréable et avenant. L'IA qui part à la découverte de ses origines, et ses idiots de terriens qui, j'imagine, vont très vite se retrouver dépasser par les évènements... A suivre
AlysDemester
Posté le 01/10/2020
Merci beaucoup !
Autumn Ocean
Posté le 08/09/2020
Oh, c'est mignon la fin, même si l'ambiance est vivement saupoudrée d'une dose de thriller! J'ignore encore la suite, mais j'ai hâte de savoir l'origine sur les I.A. Au début, j'ai cru que c'était un robot intelligent (mentalement comme physiquement), mais les I.A ont un "corps organique". Egalement, j'ai envie d'en savoir un peu plus sur les autres planètes. L'histoire est géniale!
Maintenant, je commence à comprendre le synopsis!!!^^

Par ailleurs, ANTRA pourrait être aussi classé dans le genre Space Opera!!
Autumn Ocean
Posté le 08/09/2020
être aussi classée!*
AlysDemester
Posté le 08/09/2020
J'avais songé à le mettre dans Space Opera, mais j'étais pas sûre que ça aille (notamment parce que certaines parties du livre ne correspondent pas à ce genre), donc j'y réfléchirai ^^
Merci pour ton commentaire !
Melau
Posté le 31/08/2020
Joli style, écriture fluette, malgré quelques erreurs çà et là autant d'orthographe que de conjugaison voire même quelques formulations floues. Dans l'ensemble, ce début est très attrayant. Je ne sais pas si c'est un fait exprès ou une simple impression de ma part, mais l'histoire se déroule très rapidement. L'IA développe des liens presque amicaux en quelques instants et les mystères sont aussi vite résolus qu'ils sont posés. Hormis cela, c'est une histoire prenante avec un personnage attachant !
AlysDemester
Posté le 31/08/2020
Les débuts d'histoires ne sont pas mon fort, donc c'est possible que ce soit un peu trop rapide ^^ ça devrait aller mieux dans les prochains chapitres (normalement)
Concernant les relations entre les personnages, ils ne sont pas amis, c'est davantage de la curiosité de la part des pirates et Lua qui en profite pour tenter de les utiliser haha (de même pour les mystères, ce n'est que le début, ceux qui ont été résolus servent d'introduction au reste)

En tout cas merci pour tes commentaires, j'espère que la suite te plaira !
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