Chapitre 3.2: Fou comme un renard?

Pendant que Mehdi peignait avec une délicatesse consommée une nature morte composée de fruits éclatants, insensible au monde qui l’entourait, Claude ferma d’un geste brutal le clapet de son ordinateur. Toute la petite chaumière trembla, lorsque, furieux, il s’écria si fort que les quatre adolescents n’osèrent plus croiser son regard.

 

— Nous avions un accord, Na, tu devais limiter au maximum toute interaction paranormale dans ton école ! 

 

Amadeus déglutit et reprit une longue gorgée de chocolat chaud crémeux, mal à l’aise. Et encore, ils n’avaient pas avoué à Claude le petit tour de magie sur le toit de l’établissement. Le Sorcier continua, ses fins sourcils froncés, la mâchoire serrée prête à éclater :

 

_ Et toi, tu cours te jeter dans les bras du danger ! 

 

Il tapa du poing sur la table, si bien que Mehdi retira un de ses écouteurs un instant avant de retourner à sa toile.

 

— Et si ça avait été un vampire ? reprit-il.  Un magicien ? Tu y as pensé ?

 

— Oui… murmura Na, au bord des larmes.

 

L’adolescente avait rougi jusqu’à la racine, désormais de la même teinte que sa robe et gigota sur le banc, incapable de se trouver une attitude adéquate. Après un instant d’hésitation, sans même réaliser ce qu’il faisait, Amadeus se résolut à agir. Sous les yeux effarés de Valentine et Camille, il posa sa tasse avec fracas et se leva d’un bond, les narines frémissantes :

 

— C’est de ma faute, Monsieur ! s’exclama-t-il. Je voulais récupérer mes affaires et je ne pensais pas que cela mettrait Na dans l’embarras à ce point. Je suis navré. 

 

Claude, adouci, lui jeta un regard compatissant si semblable à celui de sa nièce, avec cette manière de plisser les yeux en croissants de Lune.  

 

— Rassieds-toi, fit-il. Tu n’y es pour rien. Tu ignores tout de ces dangers.

 

Un instant de calme survint. Camille essuya nerveusement ses lunettes sur son T-shirt avant d’oser le briser, inquisitrice :

 

— Mais si c’était un Sorcier, pourquoi ne s’est-il pas présenté ? Vous n’êtes pas dans le même camp ?

 

Claude soupira, et touilla son thé dans la ravissante tasse de porcelaine du service floral sorti pour l’occasion avant d’en préparer une seconde assortie d’un nuage de lait qui éclot en un camélia odorant au milieu du breuvage. Mehdi l’accueillit avec un geste de la tête reconnaissant, avala une gorgée puis s’attaqua à modifier un drapé.

 

— Tu ne peux pas penser que, parce qu’un Sorcier ne peut être égoïste sans perdre ses pouvoirs, il est forcément bon, dit Claude, sans les regarder, penché sur l’œuvre de son compagnon. L’égoïsme n’est pas le mal, quant à l’altruisme, il peut être un outil dévastateur entre les mauvaises mains. Un Sorcier persuadé du bien-fondé de ses actes, la Nature ne l’empêchera en rien d’agir. Elle arbitre son cœur et non le monde. 

 

— Il n’y a rien de manichéen, fit Na, un peu calmée par l’intervention d’Amadeus.

 

Le Sorcier déposa un baiser sur la joue de Mehdi, qui esquissa un sourire ravi sans pour autant quitter son ouvrage des yeux. Puis, il revint s’accouder à l’imposante table de chêne recouverte de napperons de crochet et de bouquets séchés odorants dans des vases de biscuit à scènes pastorales. Camille se poussa pour le laisser s’installer de nouveau sur le banc. 

 

— En tout cas, à partir de demain, je veux que tu redoubles d’attention, insista Claude, et qu’au moindre doute, tu opères une téléportation. Tu le feras pour moi, pour ne pas que je me ronge les sangs.

 

Valentine cracha à moitié le contenu de sa tasse si bien que sa soucoupe baigna dans le liquide chocolaté. 

 

— Attends, dit-elle, vous pouvez vous téléporter ?

 

Amaterasu en profita pour se faufiler hors de la petite lanterne de verre qui lui servait de logement pour se cacher dans l’ombre et savourer le chocolat chaud. Tous le remarquèrent, mais personne ne releva. Après tout, le spectacle de l’esprit affairé à évaporer la tâche pour mieux la « humer » dégageait quelque chose de comique.

 

— La matière est beaucoup plus permissive que tu ne le penses, sourit doucement Na. Je le ferai pour toi, Claude, merci encore.

 

- Mais dans ce cas, si tu peux te téléporter, demanda Amadeus tout en se rasseyant à son tour, pourquoi tu t’obstines à prendre les transports avec nous ?

 

Claude et Na échangèrent un regard complice par-dessus la boîte métallique de sablés au beurre et à la cannelle. Na attrapa l’anse de sa tasse et souffla sur le lait pour le refroidir.

 

— Parce que je n’ai pas le droit d’être égoïste, souviens-toi. 

 

 

 

Peu de temps après, Camille, Valentine et Amadeus marchaient sur le chemin du retour, le ventre tendu de la bombance de la bergerie. La nuit avait beau recouvrir les lieux comme la première fois qu’ils étaient venus, elle ne renvoyait plus rien de terrifiant. Une myriade d’astres trouait la toile céleste d’autant d’éclats de magie pure tandis que la Lune roulait paisiblement entre les montagnes. En contrebas, les lumières jaunes du village leur tendaient les bras. Malgré l’heure tardive, ils flânaient entre les arbres noueux sur le sentier caillouteux. Pourtant, Camille et Valentine avaient un bus à prendre pour rentrer chez elles et il restait des devoirs pour le lendemain, mais que leur importaient ces soucis quand la nature entière basculait dans le monde merveilleux de la magie. Amadeus lâcha un petit rot discret, vite avalé par l’obscurité. La cuisine de Mehdi était tout bonnement fabuleuse. Ils se sentaient bien, à rentrer ainsi de leur coin secret, repus, heureux. Aucun ne le dit, mais une sensation de chaleur apaisante embauma leurs cœurs. Valentine brisa la sérénité ambiante en pointant une silhouette qui se découpait à l’horizon dans l’éclat pâle de la Lune.

 

— Il y a quelqu’un. 

 

Une petite ombre grimpait en effet pas à pas la côte en direction de l’impasse de la bergerie. Camille plissa les yeux derrière ses verres pendant qu’Amadeus braqua la lampe torche dans la direction de l’étranger. Plus loin, une chouette hulula son mécontentement quant au raffut ambiant. 

 

— On dirait un enfant, dit Camille, ou un adolescent. Il a notre âge, je pense.

 

Un mauvais pressentiment saisit Amadeus, qui trembla, glacé, des pieds à la tête sans qu’il ne sache exactement pourquoi. L’air parut s’alourdir autour de lui et la Lune amicale prit soudain l’apparence d’une mâchoire carnassière prête à les avaler. 

 

— On devrait se cacher tant qu’il est encore temps, proposa-t-il. Je ne le sens pas.

 

— T’es bizarre, dit Valentine. Qu’est-ce que tu veux qu’il nous fasse ? Il a l’air d’avoir le gabarit d’une crevette.

 

Camille, loin d’être effrayée, recula cependant en direction des fourrés, prête à s’y jeter au moindre danger.

 

— Je suis du même avis que lui, fit-elle, attentive. C’est un chemin que personne ne prend et le jour où un Sorcier errant est signalé dans notre école, on tombe sur un inconnu sur ce chemin. Je n’aime pas ça.

 

Amadeus blanchit soudainement lorsque l’affreuse pensée lui traversa l’esprit. D’un coup, il s’en voulut d’avoir laissé son Opinel dans sa table de chevet.

 

— Et s’il voulait s’en prendre à Na ?

 

— Trop tard… souffla Valentine. Qui que ce soit, il nous a vus. 

 

En effet, la silhouette accéléra sensiblement le pas dans leur direction. C’est alors qu’une bourrasque souleva la poussière du chemin de terre. Autour d’eux, les frondaisons des arbres centenaires s’agitèrent en une pluie de feuilles mortes détrempées. 

 

— J’ai un mauvais pressentiment, cria Camille pour couvrir le vent. On ferait mieux de retourner à la bergerie.

 

Amadeus hocha la tête, parfaitement d’accord. Si c’était le Sorcier mentionné plus tôt dans la journée, Na et ses oncles n’étaient pas prévenus, ils risquaient d’être en danger. Il fallait leur dire de se mettre à l’abri. Dans sa main, la lampe trembla de plus belle sous l’effet de son effroi grandissant. Valentine acquiesça, mais ne se décida pas à tourner les talons, résolument dirigée face à l’intrus.

 

— Oh non, gronda la voix juvénile droit devant, vous ne fuirez pas !

 

Et alors que tous trois se précipitèrent vers le fossé forestier, une barrière de ronces aux formidables épines luisantes surgit de terre. Camille sentit sa cheville céder et trébucha avant de se réceptionner en un dérapage plus ou moins contrôlé au milieu des silex tranchants de l’allée. Au niveau de son pantalon déchiré, du sang commençait à perler.

 

— Camille ! s’exclama Valentine. Tout va bien ?

 

L’adolescente releva ses lunettes, l’air soudain furieux. Pour la seconde fois de sa vie, Amadeus la voyait sortir de ses gonds. La première fois, elle avait asséné une gifle à un de leurs camarades qui s’amusaient à tuer des têtards en voyage scolaire. Dans l’obscurité, son visage d’ordinaire doux se contracta en une sombre grimace.

 

— Je vais bien, mais ce malade va me le payer.

 

Tous trois déposèrent leurs sacs au milieu des nuages de poussière charriée par le vent, prêts à faire face à leur ennemi. Les brises battaient leurs cheveux qui flottaient à la lumière timide des étoiles. L’ombre menaçante parut rétrécir à mesure qu’elle progressait. 

 

Amadeus attendit une ouverture. Tous les réflexes enseignés par Estelle refirent surface, pendant qu’à l’aide de la petite lampe à dynamo soigneusement rechargée, il tentait d’éclairer l’inconnu. L’ennemi persifla, sans que la lumière artificielle ne l’éclabousse le moins du monde, à quelques mètres à peine d’eux :

 

— Je vais vous apprendre à bless…

 

— Maintenant ! cria Valentine, qui jeta sa casquette à terre.

 

L’adolescent alluma alors la torche à pleine puissance, droit dans les yeux de l’inconnu. Avec un peu de chance, la sorcellerie le dissimulait, mais ne l’insensibilisait pas complètement à la lumière. De leur côté, les deux filles se précipitèrent vers lui dans un cri guerrier. Camille plongea pour exécuter un tacle bien avisé au niveau des chevilles et Valentine le poing armé, s’arrangea pour décocher un formidable crochet du droit. Le Sorcier se prit le choc de plein fouet et chuta à terre dans un râle sourd de douleur.

 

— On l’a eu, rit Camille, qui se releva prestement. Comme quoi, il n’est pas si…

 

Mais elle n’eut pas le temps de crier victoire. Sous leurs pieds, la terre se mit à onduler, gronder, cracher à la manière d’un fauve furieux. L’adolescente tomba pendant que Valentine et Amadeus écartèrent les pieds pour gagner en stabilité. Le combat n’était donc même pas commencé. Le garçon fronça les sourcils. Il ne désirait qu’une seule chose : fuir, mais un réflexe idiot l’empêcha de tourner le dos. 

 

— Vous m’avez touché, menaça le Sorcier toujours allongé dans la poussière. Vous vous attaquez aux nôtres. Je vais vous le faire payer, chasseurs de Sorcières. 

 

Le vent gagna alors encore en intensité. Chaque grain fouettait durement leurs peaux rougies alors que le sol s’ouvrit soudain sous leur pied. Amadeus eut à peine le temps de crier. La chute ne s’avéra pourtant pas bien grande, au niveau de leurs poitrines à peu près sauf pour Camille. Un sarcophage noir boueux retenait cette dernière encore allongée. Valentin rugit pendant qu’Amadeus tremblait. La gangue desséchée les entravait, impossible de se mouvoir. Et, comme pour en rajouter à leur frayeur, le Sorcier esquissa un geste. Aussitôt, des éperons rocheux acérés écartelèrent la terre pour se frayer un chemin vers leurs tendres gorges palpitantes d’effroi. 

 

— Arrêtez ! paniqua Amadeus, sans parvenir à se dégager alors que les mortelles aiguilles progressaient. On ne sait pas de quoi vous parlez ! On revenait de chez nos amis !

 

— Lâchez-nous ! beugla Valentine, cramoisie. Ou je vous promets…

 

Le Sorcier se releva et épousseta son costume blanc que la Lune éclairait. Les pointes de silex avancèrent encore un peu plus lorsque, enragé, il s’exclama :

 

— Ou vous me promettez quoi ? 

 

C’est à ce moment que la lampe torche qu’Amadeus avait laissée tomber lors de l’attaque des filles éclaira d’un faisceau hasardeux les traits de l’ennemi. La surprise réussit à les tenir cois quelques trop longues secondes, à se demander si tout compte fait, ils n’évoluaient pas dans un terrible cauchemar. L’hypothèse éclata sitôt que la gangue se serra un peu plus sur leurs corps frêles, leur arrachant un couinement de douleur.

 

Le Sorcier devait être à peine plus âgé qu’eux, un an ou deux peut-être, bien que la douceur soyeuse de cheveux vénitiens le rajeunisse quelque peu. Fin, les yeux d’un orange brillant, il respirait l’espièglerie et la colère. Mais ses traits singuliers ne se révélaient clairement pas le plus étonnant chez lui.

 

— Qu’est-ce que… grogna Amadeus. 

 

Le Sorcier joua avec l’épaisse queue de fourrure rousse qui pointait de son costume. Il semblait prendre du plaisir à observer son gracieux ballet dans la pénombre ambiante si bien qu’il esquissa un sourire convulsé, dévoilant ses dents par trop pointues.

 

— Oh, ça ? fit-il. Elle est belle, n’est-ce pas ? Vous êtes envieux ? Vous nous jalousez ? C’est toujours le cas chez les chasseurs de Sorcières les plus acharnés. Ça ne m’étonne pas.

 

— On dirait… chuchota Camille, qui commençait à suffoquer alors qu’un éperon appuyait sur sa gorge. 

 

Une goutte de sang écarlate perla avant de disparaître aussitôt, avalée par l’obscurité et le sol avide. 

 

— Une queue de renard.

 

Au son de la voix de Na, les prisonniers tentèrent de tourner la tête comme ils le pouvaient pour pousser des exclamations furieuses. Il fallait qu’elle s’éloigne, et vite ! Pourtant, la muraille de ronce s’écarta pour laisser passer Claude, Mehdi et leur nièce, courroucée, les cheveux hérissés sous l’effet de l’électricité statique de manière à former une couronne d’ébène autour de son rond visage ambré. Elle pointa son habituel index accusateur vers le Sorcier qui se tortilla soudain. 

 

— Je croyais t’avoir dit que tout allait bien, menaça-t-elle, pas que je t’invitais à débarquer ici.

 

— Je viens vous aider, se défendit-il, la queue plus agitée que jamais pendant que les bourrasques cessèrent. J’ai observé que ces humains rôdaient près de chez vous.

 

Plus son angoisse montait, plus les pics rocheux se rapprochaient des trois amis. Un voile de sueur glacée s’empara d’eux alors qu’ils se trouvaient incapables d’émettre le moindre son sous peine de s’empaler dessus. Le ton de Na descendit encore de plusieurs degrés si bien que le garçon-renard couina avant de bondir sur le côté pour dissimuler son air dépité.

 

— Parce qu’en plus, tu nous espionnais ? 

 

Le Sorcier gémit, à la manière d’un petit renard pris au piège. Claude posa alors une large main réconfortante sur l’épaule de la frêle adolescente dont le faible coffre possédait encore une belle réserve.

 

— Peut-être faudrait-il d’abord que nous les libérions ? suggéra-t-il. Mehdi ?

 

— Je m’en occupe.

 

Quelques fractions de seconde plus tard, les éperons avaient disparu, enfouis dans le sol avec les tombes de poussière. Les collégiens reprirent leur souffle, à terre, à quatre pattes. L’air frais de la forêt ne leur avait jamais paru aussi savoureux qu’à cet instant. Ils en emplirent leurs poumons brûlants jusqu’aux larmes, les doigts agités de spasmes nerveux.

 

— Vous vous connaissez ? demanda Amadeus, les cheveux collés par la sueur. C’est qui ?

 

Mehdi gloussa, amusé de la situation pour le moins cocasse, tandis que Na s’assombrit davantage, ce que personne dans l’assemblée n’aurait cru possible. Si ses yeux pouvaient tuer, le garçon-renard aurait fini empalé sur un pic depuis belle lurette. 

 

— Lui ? dit son oncle Mehdi, encore à pouffer. C’est Inare, l’amoureux de Na.

 

Sitôt qu’il prononça cette phrase, elle se retourna dans un froufrou de jupes. 

 

— Ce n’est pas mon amoureux, cracha la Sorcière rouge. Ce n’est qu’un gêneur et un enquiquineur. Je ne veux pas le voir !

 

À chacun des mots énoncés avec la dureté d’une condamnation à mort, le Sorcier se recroquevillait un peu plus, dissimulé derrière la large fourrure de sa queue. Amadeus ressentit presque un début d’élan de pitié pour lui.  Recevoir autant de mots tranchants de la part de celle qu’on aimait… Enfin, élan de pitié qu’il étouffa bien vite lorsqu’il sentit un peu de sang frais perler le long de sa pomme d’Adam. Valentine se montra encore moins conciliante que Na, si cela était seulement possible :

 

— Il a surtout failli nous tuer !

 

— Aïe, mais ça ne va pas ! rugit soudain Inare, rouge écarlate, avant de se retourner, les crocs sortis.

 

Camille venait de lui tirer la queue. D’ailleurs, dans un pur esprit vindicatif, elle lâcha une touffe de poil roux au sol puis remonta ses lunettes, d’un air expert :

 

— C’est une vraie.

 

— Bien sûr que c’est une vraie, aboya le Sorcier. Et ça fait mal !

 

Devant la scène détendue qui s’offrait à lui, Claude éclata de rire, de bien meilleure humeur malgré les regards irrités de sa nièce. 

 

— C’est parce qu’il a absorbé l’esprit d’un renard, fit-il. Certains Sorciers font ce choix, de vivre en symbiose avec un ou plusieurs éléments de la nature.

 

— Aïe, arrêtez ! gronda Inare de nouveau avant de bondir d’une longue détente souple.

 

Valentine et Amadeus avaient profité d’un moment d’inattention de sa part pour eux aussi tirer sur l’appendice duveteux. Effectivement, le pelage s’avérait vraiment doux et chaud au toucher. Le garçon-renard les fixa avec haine, presque au bord des larmes sous l’effet de la douleur. Le spectacle d’Inare acculé réussit au moins à arracher un fin sourire cruel à Na. 

 

— Tu l’as bien mérité, dit-elle, les bras croisés. Maintenant, je veux que tu rentres au Village. Tu me gênes ici. 

 

Mehdi se glissa derrière elle pour la prendre dans ses bras grêles et plaider la cause du Sorcier, au grand damne d’Amadeus qui l’aurait bien fait rôtir et servir aux chasseurs du coin en représailles.

 

— Voyons, le pauvre, on ne va pas le laisser repartir comme ça. Nous sommes chez nous. Si tu veux, Inare, tu peux rester quelque temps à la maison.

 

— Mais qu’est… commença Claude.

 

Mehdi l’interrompit d’un geste ferme. Sous sa tignasse bouclée et malgré son frêle gabarit perturbé d’un léger ventre à bière, il respirait l’autorité naturelle de quelqu’un qu’il ne valait mieux pas contredire.

 

— Na est une proie idéale pour un vampire en vadrouille, continua-t-il, serein. Avec un Sorcier comme ce garçon prêt à tout sacrifier pour l’aider, elle sera en sécurité. Tu t’en sens capable ?

 

— Oui, répondit Inare, les yeux brillants. Je peux la protéger !

 

De leurs côtés, les collégiens grimacèrent de concert. Le nouveau venu, de leur avis à tous les quatre, aurait été bien mieux expédié dans les tréfonds d’un cargo au milieu du Pacifique, direction l’autre bout du monde. Pas dans leurs pattes toute la journée. La queue du garçon fouettait l’air d’excitation tandis qu’il jeta un regard gourmand sur Na, maussade. 

 

— Tu rigoles, j’espère ? fit-elle, glaciale. Hors de question de le croiser dans mon collège. Encore moins s’il s’amuse à voler les affaires de mes amis pour les espionner. Amadeus a cherché partout son sac aujourd’hui.

 

C’était l’occasion qu’Amadeus attendait pour exposer ses arguments tout en dissimulant sa répugnance à imaginer le Sorcier sous le même toit que Na.

 

— Surtout, il ne passera pas inaperçu, dit-il. Et puis, détail tout de même, il a failli nous tuer. 

 

— Amadeus a raison, maugréa Claude, raide. Tu ne peux pas leur demander ça après qu’il ait mis leurs vies en danger.

 

— Je me suis excusé.

 

Inare se renfrogna et son pâle complet se froissa à mesure qu’il se contractait. Mehdi enlaça un peu plus fort Na, les yeux dans le vague. C’est alors qu’Amadeus remarqua pour la première fois ses étranges dents crochues dans le clair de Lune. Un frisson le parcourut. Qu’est-ce qu’il se passait ?

 

— Je les sens, murmura Mehdi, les chasseurs de Sorcières, mais aussi les miens, des vampires. L’arrivée de Na ici a bouleversé les esprits, et les signaux ont dû être interceptés. Je les sens qui s’amassent et qui rôdent.

 

— Dans ce cas, comment savoir que l’on peut vous faire confiance ? attaqua Valentine, aigre. Si vous dites être un vampire.

 

— Enfin, nous aussi, on peut aider, je le rappelle, ajouta Amadeus, qui n’appréciait pas le tour que prenait la conversation. On peut protéger Na. On sait se battre.

 

Claude rit de nouveau avant de ramasser leurs sacs à terre et leur tendre. 

 

— C’est qu’on a un petit groupe de braves. Malheureusement, vous ne pourriez pas faire grand-chose. Je refuse de mettre vos vies en danger. Mehdi a raison. Inare saura très bien se charger d’un vampire ou d’un chasseur.

 

Le jeune Sorcier soupira de dédain, un air supérieur sur ses traits qui augmenta davantage l’irritation à son égard de ses futurs camarades. Mehdi, la tête posée sur celle de Na, sourit chaleureusement :

 

— Je peux au moins vous répondre à mon sujet, murmura-t-il. Certes, je suis un vampire, mais je ne suis pas dangereux pour autant. Un vampire est un Sorcier qui a rompu son pacte avec la Nature. En revanche, cela n’a rien à voir avec l’égoïsme et le Dernier Souhait. Je ne suis pas perdu comme ce type de personnes qui sont condamnées à errer et à pleurer leur Âge d’Or révolu.

 

— Le vampire a absorbé un esprit contre le gré de celui-ci, psalmodia Na sans quitter le Sorcier malvenu de son regard noir. Inare a offert l’hospitalité à un renard à l’agonie, il l’a fait car l’animal le lui a demandé. Le vampire, lui, force l’absorption. Alors, il devient incapable d’obtenir la moindre faveur de la Nature et erre, à la recherche de sources de pouvoir à dévorer, pour sans cesse se renforcer davantage. Les Sorciers sont une proie de prédilection pour lui, car on raconte qu’un vampire qui absorbe suffisamment d’esprits de Sorciers regagnerait sa place dans le règne de la Nature.

 

— Pourquoi tu n’es pas comme ça ? demanda alors Camille à Mehdi, les deux mains enfouies dans sa doudoune, son habituel sang-froid retrouvé. Comment un vampire peut continuer à absorber s’il n’a plus de pouvoirs ?

 

— Ignorante, gronda Inare, Bien sûr que nous avons une forme de magie, sans quoi on ne pourrait communiquer avec la nature. Nous sommes ouverts sur notre environnement. Un peu comme vos hypersensibles, mais en exacerbé.

 

Mehdi prit la main de Claude dans la sienne, les yeux doux :

 

— Je suis tombé amoureux, dit-il, et d’un être qui m’a réappris un sens différent de communion. Ce qui n’effacera jamais mes méfaits innommables contre la Nature. J’ai purgé ma peine de Crime contre l’ipséité appliquée par le Tribunal des Sorciers. Mais c’est quelque chose sur lequel on ne peut revenir. 

 

Son compagnon l’enlaça un instant dans les bras, heureux. À voir la petite famille qu’ils formaient avec Na, Amadeus sentit son humeur s’adoucir. Le tableau dégageait une atmopshère pour le moins attendrissante, à l’orée de la forêt familière et au son du hululement du hibou. Claude se chargea d’expliquer la suite :

 

— Les Sorciers ont développé une telle symbiose avec la Nature qu’ils peuvent « capter » ses énergies, ce qu’on appelle esprit si vous voulez, et les absorber. 

 

Enfin, tous se turent comme pour mieux digérer l’afflux de nouvelles et, sans qu’ils s’en rendent compte, un peu de neige se mit à tomber sur le chemin vicinal. Valentine éternua, la casquette au bout des doigts ce qui amena Claude à frapper des mains pour signaler la fin de la soirée. 

 

— Je crois qu’il est tard pour tout le monde, fit-il. Camille et Valentine ont un bus à prendre. Inare, tu viens à la maison, nous avons quelques petites choses à voir avec toi.

 

Na rayonna soudain d’une aura malfaisante si bien que même Amadeus sentit l’appréhension serrer ses tripes.

 

— Comme t’apprendre à menacer mes amis, dit-elle. Nous avons à parler en effet.

 

Inare et Amadeus déglutirent de concert. La frêle adolescente leur apparut bien terrifiante. Le garçon-renard suivit la petite famille, la queue en berne, jusqu’aux mèches flamboyantes de sa chevelure qui paraissaient pleurer à l’idée de la punition qui l’attendait. Les collégiens se rendirent soudain compte que leurs jambes flanchaient. Il fallait croire que le jeune Sorcier leur avait fait plus peur que prévu. Ils repartirent en silence, trop occupés à ruminer sur les évènements inédits de la soirée et la nouvelle gravité que prenait leur implication dans la vie de Na. Frôler la mort n’était jamais une expérience agréable et aucun d’entre eux ne se sentait certain de vouloir la renouveler de sitôt.

 

Quand ils se séparèrent à l’abribus désert, à temps pour le dernier passage du car, le collégien rentra directement chez lui, pris d’une intense fatigue qui lui enserra les tempes. Ils avaient fait leurs devoirs pour le lendemain à la bergerie et il ne rêvait que d’un bain bouillant pour se délasser de cette ahurissante journée. Il tourna la clef et se faufila à l’intérieur. D’un coup, la chaleur bienfaisante brûla ses oreilles et son nez.

 

— Tu étais où ? lui demanda Estelle. Il est tard.

 

Amadeus leva les yeux vers elle. Ses longs cheveux frisottés emmêlés, sans maquillage, en jogging, elle s’appuyait négligemment sur le chambranle. Il sourit. Le spectacle de sa sœur détendue à la maison, de cette facette connue de sa famille seule avait quelque chose de réconfortant après la frayeur due à l’expérience surnaturelle de sa rencontre avec Inare. Estelle fit poper la sucette rouge cerise qu’elle avait à la bouche, pour mieux le pointer avec.

 

— Tu passes ton temps fourré ailleurs en ce moment, fit-elle, inquisitrice. Où est-ce que tu vas ?

 

— Nulle part, rosit Amadeus, concentré sur ses lacets soudain fascinants. Je traîne avec Camille et Valentine après les cours. On va à l’étude. 

 

Elle se rapprocha de plus belle, et projeta son haleine parfumée à l’arôme de fruit artificiel dans son visage.

 

— Menteur, murmura-t-elle. Je t’ai vu aller à la bergerie avec la nièce de Mehdi et Claude. Tu sors avec elle ?

 

Son frère la repoussa, et vira écarlate. Un peu plus et on aurait pu faire frire un œuf sur le nez encombré par le brutal changement de température d’Amadeus.

 

— Non, pas du tout ! protesta-t-il avec véhémence. C’est juste une amie.

 

La réponse ne plut pas à Estelle qui enfourna de plus belle le bonbon dans sa bouche luisante de sucre, une grimace aux lèvres.

 

— Juste une amie, hein ? Tu ferais mieux de te tenir éloigné d’eux, ces gens ne sont pas fréquentables.

 

— Qu’est-ce que tu en sais ? 

 

Le sac atterrit lourdement dans l’entrée. Amadeus foudroya du regard Estelle, qui se rembrunit avant de repartir vers le salon où flambait un feu de cheminée, d’un geste amical de la main :

 

— Tu fais comme tu veux, lança-t-elle. Mais ne compte pas sur mon épaule quand tu viendras pleurer.

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Djina
Posté le 08/04/2020
Encore et toujours moi pour te servir !!!
Pour mes remarques et annotations de chapitre :

1- "dit-il Claude" -> dit Claude ou dit il
2- "L’égoïsme n’est pas le mal et l’altruisme peut être un outil dévastateur entre les mauvaises mains" -> "L’égoïsme n’est pas le mal, l’altruisme quant à lui peut être un outil dévastateur entre de mauvaises mains" je trouve que l'expression que tu as utilisé est mal tourné, je t'ai mis ma proposition de changement
3- "bombance" = qu'est ce?
4- "Amadeus attendit une ouverture. Tous les réflexes enseignés par Estelle refirent surface pendant qu’à l’aide de la petite lampe à dynamo soigneusement rechargée, il tentait d’éclairer l’inconnu." => le rythme de cette phrase ne me va pas, je mettrai plus de virgules, je le lirai différemment : ""Tous les réflexes, enseignés par Estelle, refirent surface, pendant qu’à l’aide de la petite lampe à dynamo soigneusement rechargée, il tentait d’éclairer l’inconnu."
5- "Camille plongea pour exécuter d’un tacle bien avisé" => le d' ne sert pas => "Camille plongea pour exécuter un tacle bien avisé"
6- " Tu étais où ? lui demanda à Estelle." ->" Tu étais où ? lui demanda Estelle."


Niveau intrigue : tu m'as un petit Estelle et le grand frère de Na. Ouh ça sonne les cachoteries familiales, to histoire commence à entrer dans un cercle un peu moins gentil enfantin et un peu plus sombre.. J'aime beaucoup cette progression. Ce chapitre est pour moi très ficelé, on a beaucoup d'informations à digérer. J'attends de voir la suite :)
Continues <3
Alice_Lath
Posté le 08/04/2020
Tu m'as quoi haha? Je crois qu'il manque un mot. Et oui, darkness is coming, merci beaucoup encore, et j'espère que la suite te plaira tout autant
1: Bouh, pas bô, corrigé,mercé
2: Effectivement, je corrige
3: Faire bombance ça veut dire faire un fat gros repas de fête, se bomber le bide si tu préfères
4: C'est une bonne idée
5: Raaah, en effet, désolée
6: Encore la bouleeetteuuuh, désolée
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