Chapitre 3

Avec plus ou moins de bonheur, Lucie avançait vers son objectif. Le premier jour, elle avait rejoint Le Donjon en auto-stop, et trouvé à dormir au presbytère. Le curé l'avait croisé, avait reconnu "une brebis égarée" et proposé spontanément un couchage pour la nuit. Les jours suivants furent plus difficiles, elle ne faisait plus que marcher et ne progressait pas vraiment. Elle demandait de l'aide dans les fermes. Les gens lui offraient une soupe et un coin au chaud pour dormir. Elle les remerciait avec quelques heures de travail et repartait. Personne ne posait de question et cela lui convenait. Elle traversa Paray-le-Monial le 10 janvier. Elle fit un détour pour éviter la ville de Monceau-les-Mines. En arrivant près de Monchanin, un vieil homme l'aborda et lui proposa de l'emmener jusqu'au village de Saint-Julien / Dheune dans sa vieille Renault 4L. Un exploit si l'on considère l'âge de la voiture et du conducteur. Le vieux monsieur avait un humour décapant, et ils passèrent un moment complice entre rire et larmes. En s'arrêtant sur la place du village, Monsieur Georges lui offrit un repas avant de lui souhaiter bonne chance pour son voyage. Lucie avait repris confiance. Elle appela Eulalie pour lui faire part de son avancée. Eulalie lui conseilla d'être prudente et de la rappeler quand elle arriverait à Beaune. Il lui restait tout au plus une quarantaine de kilomètres. 

Jeudi 25 janvier, la journée s'annonçait triste, le ciel était bas, il ne pleuvait pas, mais les températures avaient baissé et la neige était à craindre. Si près du but et pourtant encore si loin. Courageusement, Lucie se plaça sur le bas-côté et leva son pouce, tout en continuant à progresser pour ne pas se refroidir. À Dennevy, un camion de livraison s'arrêta, et lui fit signe de monter. L'homme d'une quarantaine d'années était avenant. Près de son rétroviseur, il y avait la photo de ses enfants. Rien d'inquiétant. Lucie n'hésita qu'un court instant et monta dans la cabine.

- Alors, jeune fille, vous allez où ? Demanda le chauffeur.

- Vers Beaune, vous pouvez me déposer ou vous le souhaitez si ce n'est pas votre destination.

- En route, je pousse le chauffage, le temps de vous réchauffer. Vous pourrez enlever votre blouson.

- Merci ça ira.

 

L'homme la regardait souvent, il essaya de converser. Lucie, complètement perdue dans ses pensées, ne faisait pas vraiment attention. Le conducteur la regardait toujours. Quand Lucie sentit le poids de son regard, elle eut peur, mais prit sur elle et ne montra aucun signe de détresse. Les yeux du routier prirent un éclat grivois. Lucie se sentait de plus en plus mal à l'aise. L'homme insista lourdement, le regard posé sur sa poitrine.

- Il va falloir payer maintenant, jeune fille. Je connais un petit hôtel tranquille et pas regardant. Nous pourrions nous y arrêter un moment pour s'amuser.

Lucie ouvrit grand les yeux, paniquée. Elle n'avait pas fait tout ce chemin pour se retrouver à la merci d'un chauffeur concupiscent. Le camion roulait bon train, il n'était pas possible de sauter en marche. Elle risquerait de se faire mal et de retrouver encore plus à sa merci. Il ne fallait pas qu'elle hésite et profite de la bonne occasion pour sortir de ce traquenard.

L'homme égrillard ajouta.

- Alors t'enlèves ta veste pour que je te voie mieux, de toute façon, je verrais tout. Allez fait sauter ta fermeture Éclair. Une fille comme toi, n'a que sa marchandise pour payer, rugit-il en rigolant de toutes ses vilaines dents.

Lucie s'agitait de plus belle et regardait tout autour d'elle pour trouver une solution et quitter le véhicule. Ces yeux s'éteignirent, son sourire avait déserté son visage, qui devint de plus en plus livide. Elle contint son affolement en restant le plus calme possible.

- Reste sage, tu verras comme je te ferai du bien. On arrive dans un instant.

Lucie, complètement figée, devait absolument se reprendre et sortir de sa transe pour espérer s'échapper. L'agglomération étant en vue, il lui fallait agir vite, sinon il serait trop tard et de plus en plus difficile. Au premier ralentissement, la fugitive agrippa son sac à dos, ouvrit la lourde portière et sauta sur la rue. Des passants stupéfaits, la dévisagent un court instant avant qu'elle ne prenne la fuite dans la première rue dans le sens inverse de circulation du camion. Cela prendrait un peu de temps pour faire faire demi-tour au camion.

On entendit le chauffeur hurlé.

- Putain, on joue l'allumeuse, mais quand il faut passer à la caisse, il n'y a plus personne.

En voyant les villageois se regrouper interloqués, le routier se remit en marche. Il profita d'une place pour faire demi-tour.

- Bon sang, je vais la retrouver cette putain, elle verra qui commande, marmonna t'il.

 

Quant à Lucie, malgré ses jambes flageolantes, elle courait sans vraiment savoir où aller. Elle bouscula une jeune maman, heurta une table sur la terrasse d'un café. Toujours la peur au ventre, le souffle court et glacé, ses poumons en feu, elle s'engouffra dans une ruelle, et s'éloigna le plus possible de la grande rue. Pour ne rien arranger, la neige fit son arrivée, rendant la progression de la jeune femme plus glissante et incertaine. Elle venait de dépasser le panneau de signalisation de la commune, mais ne savait pas du tout quelle direction elle avait pris. Elle verrait plus tard. Soudain déchirant l'air saturé de flocons, le bruit caractéristique d'un camion qui s'approchait. Le regard affolé, la main crispée sur son sac, Lucie se figea un instant. Elle resta en suspens, complètement terrorisée. Le vrombissement du moteur se rapprochant l'a fait repartir. Un bois, vite, elle s'enfonça dans le chemin, et se mit hors de vue de la route. Cependant, elle ne s'arrêta pas, elle avançait coûte que coûte. Elle trébuchait, repartait. S'éloigner, rester cacher, ne pas faire de bruit, ne pas se retourner. Quand enfin elle reprit son souffle, et se posa, plus aucun bruit ne lui parvint. Rien que le silence de la forêt. Elle s'était perdue, désorientée. Avant tout retrouvé le chemin, revenir en arrière, non, prudence, continuer et voir. Elle avait quelques provisions, et un peu d'eau. Le bois ne devait pas être si grand, elle devrait en sortir rapidement. La neige, elle ferait avec et les arbres la protégeraient. Le froid, elle aurait froid. Elle pourrait peut-être faire du feu si elle trouvait du bois sec. En citadine, elle ne savait pas trop bien s'y prendre. Eulalie lui avait expliqué comment allumer le fourneau, mais quand son tour était venu d'essayer, cela n'avait pas été très concluant et la vieille dame avait bien ri. À la pensée de cette bonne âme, Lucie retrouva un peu de confiance. Elle devrait s'en sortir. Elle était intelligente, raisonnable et logique. Oui, bon raisonnable pas sûr, prendre la fuite en hiver, pas très judicieux. Mais attendre n'étant pas possible, elle avait agi.

La nuit était là, Lucie s'était réfugiée sous un amas de bois avec sa couverture de survie. Elle avait froid. Le feu, oublié, trop d'humidité. Lucie se laissa sombrer. La nuit fût difficile et courte. Les membres engourdis, la bouche sèche, son eau avait gelé, les poumons en feu à cause de l'air glacial, Lucie repris sa marche sans aucun moyen de savoir où elle se situait. Elle allait là où ses pas l'emmenaient, doucement, titubante de fatigue.

Dans le bois glacé, la jeune femme, après avoir sillonné les chemins dans un sens et dans l'autre, repassant au même endroit, toujours perdue aperçut un bloc rocheux. S'en approchant, elle trouva un abri sec, sous l’aplomb du rocher. Elle chercha du petit-bois, prépara un feu et par nous ne savons quel miracle, réussit à allumer son feu. Ragaillardie par la timide flamme, elle finit sa réserve de nourriture, sans pour autant apaisé sa faim, une barre chocolatée n'était pas suffisante, surtout par ce temps. Il lui fallait plus de calories. Ce n'était pas pour tout de suite. L'espoir s'en allait avec le jour qui s'éteignait. Demain. Demain, le courage ne devait pas lui manquer. Elle remit des branchages pour faire tenir le feu et s'endormit. Elle rêvait qu'elle retrouvait ses parents là-haut, bien au chaud. Elle les voyait souriants les bras ouverts pour la serrer dans leurs bras, tous ensemble. Elle allait se réveiller, non pas encore, elle voulait rester un moment avec ses parents, c'était trop dur de les laisser partir à nouveau. Sa première nuit dans la forêt allait s'achever.

 

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