Chapitre 3.1: Magie en milieu scolaire hostile

— Tu ne veux toujours pas jouer au foot ? demanda Valentine, le ballon à la main, sous sa casquette bleue à l’effigie des Golden State Warriors. Tu sais, on peut t’apprendre si ça te tente.

 

Sur le bord du terrain, la petite équipe l’entourait pendant que leurs adversaires s’organisaient près des cages opposées.

 

— Enfin, Camille peut t’apprendre, fit Amadeus. Valentine a encore du mal à comprendre le concept de marquer un but, ce qui est quand même dommage pour une attaquante.

 

Na éclata d’un rire moqueur quand la balle rebondit en pleine tête du garçon, l’assommant à moitié. Valentine ramassa le projectile, fulminante. À voir le visage ahuri d’Amadeus, il ne devait pas s’attendre à ce que le choc s’avère aussi brutal. Il massa sa joue piquetée d’un début de duvet, encore dans les étoiles, ce qui laissa à Valentine la possibilité de l’achever en quelques mots :

 

— Je n’ai pas de leçon à recevoir d’un macaque de cirque prépubère pas foutu d’être utile à son équipe.

 

Cette fois, l’altercation reprit de plus belle et il fallut l’intervention de l’arbitre du jour pour les séparer avant qu’ils n’en viennent aux mains. Déjà, Valentine avait empoigné Amadeus par son t-shirt à motif de palmiers pendant que le garçon insultait son arbre généalogique jusqu’à leur dernier ancêtre commun. Camille sourit doucement à la nouvelle, les yeux vitreux derrière ses verres graisseux.

 

— Ne fais pas attention à eux, dit-elle. Chaque récré, c’est comme ça. C’est leur manière de se montrer leur attachement.

 

Na posa ses doigts délicats sur sa bouche dans une attitude par trop affectée comparée à la familiarité ordinaire du collège Marie Curie.

 

— Ils sont amusants, constata-t-elle. On ne s’ennuie pas avec eux.

 

Autour d’eux, la cour de récréation bouillonnait d’activité malgré le temps automnal, toujours maussade et gris. L’établissement, chapeauté par les nuages de vapeur exhalés par les toits, pleurait sa misère par chacune des traînées noirâtres sous les fenêtres ornées de décorations en crépon douteuses. En contrebas, les élèves, empaquetés dans leurs épais manteaux, des bonnets sur la tête, couraient pour mieux éviter de grelotter dans la fraîcheur de novembre. 

 

Pour le plus grand plaisir du trio, qui prit bien vite comme habitude de se retrouver à la bergerie dès que possible, Na se remit sur pieds au bout de quelques jours. Dans l’intervalle, ils eurent l’occasion de profiter des pancakes au beurre frais et à l’érable, au flan aux œufs ainsi qu’aux mi cuits à la crème anglaise de Mehdi avec tout l’appétit de leur adolescence avide. La brume tourmentée quitta alors le village de Sainte-Marie et la collégienne effectua son retour en classe sans aucun problème supplémentaire, désormais épaulée par le trio fasciné. Amadeus, d’excellente humeur, attrapa d’ailleurs le thermos bleu métallique près de la jupe de velours rouge froncée de la Sorcière. Il colla presque son œil à l’ouverture, sans crainte de la brûlure.

 

— Tu veux jouer aussi ? fit-il en direction d’Amaterasu. Je suis certain qu’avec un peu de bonne volon…

 

Une petite gerbe de flammes manqua de le rendre borgne pour de bon. Mécontent, Amaterasu sortit un instant sa pantomime grotesque qui lui servait de visage et persifla :

 

— Et avec quelles jambes ? Stupide fin de race.

 

Na prit avec délicatesse le réceptacle des mains du garçon. Tous deux frissonnèrent lorsque leurs peaux s’effleurèrent, sans se rendre compte de l’effet qu’il produisait chez l’autre. La jeune fille baissa vite les yeux tandis qu’Amadeus sentit ses oreilles brûler dans le froid sec. Pendant ce temps, l’arbitre s’était détourné du petit groupe une fois le carton rouge de Valentine annoncé pour outrage après qu’elle lui ait suggéré de s’accoupler avec une chèvre. L’adolescente jeta le ballon sur le terrain vers l’équipe qui prit aussitôt leur place dans un grognement rageur et fila rejoindre ses amis à la barrière verte au niveau des plates-bandes. 

 

— Ne le taquine pas trop là-dessus, demanda Na, amusée. Déjà qu’il ferait tout pour être un humain. N’en rajoute pas à ses difficultés.

 

Et pour appuyer ses dires, elle posa délicatement le couvercle à moitié ouvert sur son compagnon, puis le rangea dans sa sacoche de cuir vieillotte.

 

— Merci pour votre proposition, continua-t-elle. Mais je ne peux pas faire ce genre de jeux en public. Je suis protégée par l’environnement de manière générale, et certains esprits agissent sans mon consentement. D’autres peuvent, à l’inverse, se montrer agressifs ou taquins et se saisir de l’occasion pour attaquer. Dans tous les cas, je ne peux pas prendre le risque de créer des phénomènes paranormaux ici, sinon, mes oncles me renverront chez moi.

 

Valentine siffla d’appréciation, tout en faisant tournoyer sa casquette entre les doigts pendant que Camille fixait avec curiosité le sac où demeurait l’exotique créature. Amadeus se gratta la tête, gêné d’avoir été repris.

 

— Ce serait dommage que tu repartes aussi vite, en effet, dit-il. Tu viens d’où d’ailleurs ?

 

Na resserra un peu plus les pans de son étrange cape de fausse fourrure assortie à sa robe dans un de ces gestes de politesse désuète qui la rendait si snob de prime abord. Une ombre parut danser dans ses yeux malgré les hurlements extatiques des élèves en plein jeu dans l’espace assez restreint pour créer un effet d’écho douloureux pour les surveillants groupés au centre.

 

— Je viens du Village des Sorciers, dans la Forêt de Brocéliande, en Bretagne, dit-elle, tout à triturer un ruban. C’est un lieu dans lequel nous vivons cachés, sans interagir avec vous, pour la sauvegarde de nos pouvoirs et nous garder de l’avidité du monde extérieur. En apparence, c’est un village français ordinaire, avec une mairie, des papiers et tout ce qu’il faut. Mais le territoire est protégé et nous vivons dans notre cocon.

 

Camille se saisit des mains de Na, l’œil brillant, sans cependant se départir de son ton mesuré, comme pour prendre la température du niveau de mystère offert par ce nouveau monde. Elle, la première, avait confié à Amadeus et Valentine son excitation quant à leur découverte au sujet de Na, le jour des révélations. Quelque chose dans cette histoire poussait la jeune fille à sortir un peu plus de sa réserve, du jamais vu pour ses deux amis.

 

— Et il y en a d’autres comme ça ? fit-elle, les bras croisés. C’est incroyable.

 

— Oui… répondit Na, après une seconde d’hésitation. Là où les nœuds émotionnels terrestres sont les plus forts généralement…

 

Amadeus jeta un regard à Valentine qui partageait son avis. Un endroit aussi magique et merveilleux... En comparaison, le collège larmoyant se vêtait de teintes bien monotones. Combien n’auraient-ils pas donné pour visiter un lieu incroyable comme le Village des Sorciers ?

 

— Mais alors, si c’est si bien, demanda Amadeus, pourquoi tu es partie ?

 

La Sorcière esquissa un pâle sourire. Dans le thermos, Amaterasu s’agita soudain et une brève bouffée enflammée s’échappa de l’ouverture de la sacoche usée :

 

— Tu n’as pas fini de la faire souffrir ? rugit l’esprit. Regarde dans quel état tu la mets avec tes questions déplacées !

 

Le garçon baissa les yeux, écarlates et contrit à l’idée d’avoir pu blesser son amie par l’évocation de mauvais souvenirs.

 

— Je ne savais pas, je suis déso…

 

Na coupa net le début d’excuse et secoua la tête, l’air navré. Ses longs cheveux ébène voltigèrent un instant dans la bise glacée. 

 

— Non, vous ne pouviez le deviner.

 

Elle marqua un temps afin de choisir ses mots avec soins.

 

— Je suis venue ici, car mon frère, Suihei, a disparu. On raconte des drôles de choses à son sujet au Village.

 

Cette fois, Valentine bondit de la barrière sur laquelle elle s’était juchée, le regard en alerte pour tomber les deux pieds dans le reste de pelouse pelée :

 

— Suihei ? Mais on le connaît. Il était surveillant l’année dernière ici !

 

C’est alors que la cloche retentit avec fracas dans tout le périmètre bétonné. Il était temps pour eux de regagner leurs classes aux peintures écaillées et aux bureaux patinés par l’usage, recouverts de gravures de style néandertalien de plus ou moins bon goût. Na retira son cache-oreilles velu, l’air alarmé, et chuchota à Amadeus et Valentine, inscrits dans une classe différente des deux filles :

 

— On en rediscute à la pause dans ce cas, j’ai beaucoup de questions à vous poser, et mes oncles ne veulent pas m’aider. 

 

Amadeus, le front soucieux, s’affala à sa table sitôt la porte de la classe ouverte, accompagné de Valentine. Cette dernière, pensive également, ne pipait mot, tout occupée à fouiller sa mémoire à la quête des rares souvenirs qu’elle conservait de Suihei. Leurs camarades s’installèrent dans un brouhaha assourdissant puis se turent lorsque la silhouette du professeur fut annoncée par un guetteur au bout du couloir. Le collégien chercha alors son sac de cours, d’ordinaire accroché à sa chaise, pour sortir son livre de mathématiques.

 

— Qu’est-ce que…, balbutia-t-il pendant que d’un geste vif, il jeta un regard autour de lui. Valentine ?

 

Agacée d’avoir été tirée de ses pensées, elle tourna la tête avec lenteur pendant que, paniqué, Amadeus se mit à quatre pattes pour vérifier si son sac ne traînait pas quelque part.

 

— Oui ? dit-elle. Un problème ? Qu’est-ce que tu cherches par terre ? Ta dignité ?

 

— Tu n’aurais pas vu mes affaires ? 

 

Elle se retourna sur la chaise, les sourcils froncés pendant qu’il ouvrit le placard pour vérifier qu’un mauvais plaisantin ne l’y ait pas dissimulé.

 

— Non pourquoi ? fit-elle, soudain sérieuse. Tu les avais laissées à ta table pourtant.

 

Amadeus s’accroupit de nouveau pour mieux tenter de deviner un éclat rouge au milieu de la forêt de jambes entrelacées, sans succès. Un sac criard comme le sien aurait dû se repérer sans difficulté, mais il n’y avait aucune trace de l’objet en question ni dans la poubelle ni sous l’estrade et encore moins près des porte-manteaux. Il se redressa et tapa avec force sur la table. Tous les petits groupes d’élèves se turent lorsque sa voix vacillante en pleine mue se répercuta sur les murs tristes de la classe.

 

— Est-ce que quelqu’un a vu mon sac ? Je ne le trouve pas !

 

Ses camarades commencèrent à murmurer et hausser les épaules. En plus, avec le professeur qui n’allait pas tarder à arriver, ils avaient d’autres préoccupations que la recherche d’un sac à dos sans doute volé à l’entrée de la cantine.

 

- C’est peut-être Bastien, suggéra une fille, davantage pour mettre fin à la tension pesante que par conviction.

 

Bastien, le garçon avec qui Amadeus s’était disputé quelques jours auparavant et qu’il avait envoyé voler d’une prise d’aïkido... La piste tenait la route. Déjà, l’œil vindicatif de Valentine le transperça à l’autre bout de la classe, au niveau des radiateurs brûlants, mais lui aussi parut tomber des nues. Il secoua la tête.

 

— Ce n’est pas moi. Franchement ni Amadeus ni moi on s’en veut. Et puis, j’étais avec mes amis toute la récré.

 

Anxieux, Amadeus commença à se ronger les cuticules du pouce et se rassit, sans prendre garde aux élans de douleur de sa chair à vif. Les conversations reprirent un peu plus bas jusqu’à l’arrivée de l’enseignante, mais l’adolescent n’avait pas la tête à l’algèbre. Ses parents allaient le tuer s’il ne retrouvait pas très vite ses affaires, surtout que l’année scolaire avait déjà commencé depuis plusieurs mois. Des affaires presque neuves, et d’autant de pages à recopier… Charitable, Valentine lui prêta le nécessaire pour suivre avant de pianoter sur son portable dissimulé dans la trousse.

 

Et, alors que la situation ne pouvait pas lui sembler plus stressante, c’est à cet instant que l’alarme incendie décida de sonner. Le bruit strident vrillait les tympans de tous les niveaux confondus pendant que les élèves s’empressèrent de tirer leurs téléphones des cachettes diverses pour les fourrer dans leurs poches alors que la professeure, trentenaire pimpante et nullement inquiète, frappa dans ses mains,

 

— Tout le monde se calme, fit-elle. Sortez comme d’habitude vers la cour de récré sans courir ni chahuter. Amadeus, Valentine, puisque vous êtes les délégués, je compte sur vous pour sortir en dernier afin de vous assurer que personne ne traîne dans la classe. C’est votre rôle.

 

Valentine tapa des mains d’excitation, reléguant le mystère du sac au second plan de son esprit naturellement enthousiaste. Un cours de maths interrompu, c’était une bonne nouvelle pour tout le monde. D’ailleurs, les collégiens ne s’y trompèrent pas et sortirent dans le brouhaha vers l’issue de secours, sauf Amadeus, qui rumina encore davantage la disparition de ses affaires. L’insidieuse pensée qu’un incendie pouvait bien s’être déclaré le travaillait. Et s’il perdait la totalité de son sac dans les flammes sans avoir pu le retrouver ? Enfin, ils ne demeurèrent plus que deux dans la salle. Parfois, Amadeus oubliait pourquoi il avait accepté de se présenter au poste de second délégué… Le souvenir lui remonta en mémoire lorsqu’il observa Valentine, le menton pointu, houspiller de son nez frémissant les traînards. C’est Valentine qui lui avait demandé de candidater comme assistant afin, en théorie, de l’aider. Dans les faits, en dehors des protocoles de sécurité et des réunions trimestrielles, Amadeus ne faisait pas grand-chose et servait davantage de confident dès qu’il s’agissait pour elle de râler sur la bonne marche du monde.

 

Il se leva donc dans un soupir, enfila sa doudoune bleu électrique et se prépara à descendre à son tour, emmitouflé dans une longue écharpe verte tricotée par son grand-père, le nouveau hobby de son aïeul depuis que, devenu veuf quelques années auparavant, il avait rejoint une colocation de trois personnes âgées à une demi-heure de Sainte-Marie. Sa dernière petite amie, une dame pimpante et gourmande, le lui avait appris lorsqu’il avait tenté de la séduire. Le goût lui était ensuite resté.

 

Songeur, le ventre en vrac sous l’effet de l’appréhension, Amadeus posa la main sur la poignée de la porte de la classe quand Valentine l’attrapa par l’épaule :

 

— Regarde, dit-elle, les yeux hallucinés sous la visière de sa casquette, ce ne sont pas tes affaires ?

 

Alors, le garçon fixa à son tour l’étrange spectacle à travers les larges baies vitrées crasseuses. Un cahier d’abord, dont les pages gémissaient à mesure de la chute. Puis une règle ensuite. Des contrôles sous forme de copies doubles avec des notes fort variées. L’intégralité du contenu de son cartable voltigeait ainsi vers la rue. Il blêmit, tiraillé entre l’envie de se précipiter à l’étage et tenter de rattraper le tout par la fenêtre.

 

— Quelqu’un les jette depuis le toit, fit-il, pâle. Il faut aller les chercher.

 

 

Valentine se saisit de son poignet, grave, l’aspect sombre de son visage creusé vivifié par le contraste de son col roulé noir lacé et de son énorme doudoune blanche, manteau qui lui avait valu le surnom de Bibendum par Camille.

 

— Hors de question, gronda-t-elle. S’il y a une alarme, c’est qu’il y a peut-être le feu. Je ne te laisserai pas prendre ce risque. Et même si l’on y va, les professeurs vont s’inquiéter de ne pas nous voir.

 

Amadeus se dégagea, irrité, avant d’empoigner le battant. Lorsqu’il s’agitait ainsi, tous les traits de son visage se brouillaient en une tempête indistincte qui perdait en charme ce qu’ils gagnaient en expressivité. Sa bouche, déjà large, s’entrouvrait plus encore, comme s’il s’apprêtait à gober l’objet de sa rage pour mieux le faire disparaître.

 

— Eh bien, vas les prévenir que je suis dans la file avec les autres, fit-il, moi je vais chercher mon sac, hors de question de recommencer tous les cours depuis le début de l’année.

 

Il s’engagea au milieu de la foule furieuse qui s’empressait dans le couloir en un irrésistible courant vers la sortie. 

 

— Tu ne vas pas affronter un incendie pour trois feuilles ridicules, s’écria presque son amie pour couvrir le bruit strident des sirènes. Je ne te laisserai pas faire.

 

L’adolescent se tut un instant. Elle avait raison, mais le souvenir de l’enfilade de ses objets personnels jetés sur la voirie lui crevait le cœur. Camille avait dessiné dans son agenda. Ses camarades avaient griffonné sur sa trousse, Valentine s’était approprié une partie des marges de ses cahiers pendant que d’autres, à l’instar de son ami Tanguy, avaient laissé une trace émouvante de leur passage sur chacun d’eux. Qui que ce soit, le voleur ne paraissait pas prêt de s’arrêter. Alors, un éclair de lucidité traversa son esprit. Il s’approcha de l’oreille de Valentine, plongée à sa suite, afin de couvrir au mieux le vacarme environnant :

 

— Na, si je suis avec Na je ne risque rien ! On la trouve et tu vas dire avec Camille aux deux professeurs que Na et moi nous sommes bien en bas.

 

Valentine hésita pendant qu’ils jouaient des coudes pour éviter de se faire emporter trop vite vers la sortie. L’excitation des élèves amenait la température à un niveau à peine soutenable sous leurs manteaux épais et leurs bonnets.  Les yeux bleus de l’adolescente s’étrécirent, dubitatifs, mais la course des étudiants dans le corridor et le hurlement continu ne la laissèrent pas tergiverser bien longtemps. De plus, un tressaillement la saisit lorsqu’une première goutte de sueur froide lui coula le long du dos.

 

— On y va maintenant alors.

 

Elle lui attrapa la main pour ne pas qu’ils soient séparés par la foule et ils se jetèrent au milieu de leurs camarades sans cesser de chercher de tous côtés une trace de la présence de leurs amies. Il ne leur fallut pas bien longtemps pour apercevoir le ruban de velours de la Sorcière ainsi que le manteau rose de Camille, perdues au milieu d’une foultitude de têtes brunes, blondes, rousses, de vêtements clairs, sombres, gris. Toutes deux attendaient près de l’issue de secours engorgée par le débit étudiant où une surveillante semblable à un tourteau cuit à la vapeur tentait de lutter à grand renfort d’exclamations enrouées.

 

Ils nagèrent dans le courant, esquivèrent des coudes, des pieds, des imprécations, et parvinrent à atteindre leurs amis, essoufflés. Une brise glacée rafraîchit leurs visages avec délices pendant que le bouquet odorant de la cour détrempée remplaça la puanteur moite du corridor. Ils racontèrent l’histoire de manière la plus succincte possible, régulièrement bousculés par des groupes bavards et chahuteurs. Mais, pour le plus vif plaisir d’Amadeus, Na et Camille furent toutes deux bien plus faciles à convaincre que Valentine. 

 

Na sembla humer l’air face au trio muet, comme si malgré le vacarme, il y avait quelque chose à en tirer, puis, alors que Valentine s’apprêtait à râler, elle trancha bien vite le début de débat, le doigt pointé:

 

— Il n’y a pas d’incendie. C’est quelqu’un qui ne vient pas de l’école qui a déclenché l’alarme. Quelqu’un avec des pouvoirs.

 

La Sorcière blêmit un peu lorsqu’une pensée peu joyeuse traversa son esprit.

 

— J’espère que ce n’est pas un vampire, fit-elle.

 

Un ange passa dans l’atmosphère soudain pesante malgré l’afflux oppressant autour d’eux, avant qu’Amadeus ne décide qu’ils n’avaient pas une seconde à perdre. Il attrapa la jeune fille par le bras, au niveau de sa manche bouffante, pour l’entraîner à contre-courant au milieu des grognements de mécontentement des élèves qu’ils bousculèrent sur leur passage :

 

— Vampire ou pas vampire, pesta-t-il, on n’a pas le temps. Je vais lui apprendre à balancer mes affaires.

 

Camille et Valentine tentèrent de les suivre, mais la marée humaine les projeta violemment contre un battant en un implacable ressac. Elles disparurent bien vite de vue pour les collégiens, qui se glissèrent dans une salle de classe pour attendre que les derniers enseignants passent, une fois les élèves évacués. 

 

— Viens ici, chuchota Na, qui se saisit de sa main dans la sienne.

 

Et tous deux se retrouvèrent dans l’étroit placard de la pièce, à peine assez grand pour qu’un adulte s’y tienne. Amadeus regarda soudain ses baskets se détacher dans la pénombre avec un intérêt décuplé. L’épaisse robe de sa voisine embaumait la cannelle et le beurre chaud dans l’habitacle, elle avait sans doute cuisiné avec Mehdi le matin même. De son côté, Na n’en menait pas large non plus. D’instinct, elle avait posé la main sur la brûlure laissée par le contact d’Amadeus lorsqu’il l’avait saisie dans le corridor. Leur timidité s’en trouva encore renforcé par l’odeur familière des marqueurs séchés et du plastique tâché des livres de cours oubliés.

 

Un bruit de pas résonna dans le couloir désormais désert. La Sorcière fit signe au garçon de se taire avant de tendre l’oreille. De toute façon, ce n’était pas comme si Amadeus pensait à se dénoncer. Un sifflement de porte aux gonds huilés indiqua une présence malvenue. Puis, le directeur pénétra dans la salle afin de vérifier que tous les élèves avaient bien été évacués puis repartit sitôt l’inspection jugée concluante. Au bout de quelques secondes, ils purent sortir de leur cachette, le rose aux joues et le cœur palpitant d’excitation.

 

— Maintenant, suis-moi, dit Amadeus avec précipitation. Je sais par où on peut passer pour accéder au toit. Les professeurs laissent une porte ouverte pour aller fumer. 

 

Ils commencèrent à trottiner sur le sol de plastique orange. Le calme mortel qui régnait dans les salles de classe n’était brisé que par la sirène incessante de l’alarme. Dès qu’ils s’approchaient d’un des appareils, tous deux se bouchaient les oreilles de concert puis accéléraient le pas pour mieux se soustraire au vacarme. De temps à autre, grâce à Na, ils purent éviter à temps un adulte en retard sur le groupe ou bien un retardataire conduit par des employés de l’administration mécontents. Arrivés dans la cage d’escalier d’ordinaire bondée, Na tritura ses longues manches brodées de dentelle.

 

— Et si c’est un vampire ? murmura-t-elle. Je ne sais pas ce que je suis censée faire. Pire, et si c’est un magicien ? 

 

Amadeus haussa les épaules. Vampires, magiciens… Il était beaucoup plus probable que ce soit un de ses camarades à l’humour potache. Malgré tout, un doute subsistait au sujet de l’alerte incendie. Et si la personne qui avait déclenché l’alarme l’avait fait pour une tout autre raison ? Peut-être Suihei, le frère de Na était-il de retour ? Un regard vers Na, à sa hauteur, le renforça dans son intime intention de taire ses soupçons. À mesure qu’ils gravissaient les degrés plastifiés d’antidérapant jaune, la Sorcière se troublait davantage, chose inhabituelle comparée à son ordinaire confiance en elle. 

 

— Je ne comprends pas en quoi un magicien peut être pire qu’un vampire, tenta-t-il. Après tout, tu es bien une Sorcière et je ne vois pas ce que tu as de dangereux.

 

Les couloirs résonnaient du bruit de leur course et l’alarme s’était tue il y a quelques secondes déjà sans qu’ils s’en rendent compte, concentrés sur leur course. Seuls, ils se précipitaient vers l’accès barré dont la porte vitrée demeurait entrouverte, sans se soucier d’être aperçus.

 

— Un magicien a le pouvoir de forcer les esprits à lui obéir, haleta l’adolescente. Dans l’absolu, il a moins de puissance, car ce n’est pas avec la coercition brute que l’on oblige la nature à se dépasser. Mais dans les faits, il est en mesure d’annuler complètement l’intervention de l’environnement en ma faveur, de me déposséder de ma « magie » si tu veux appeler ça ainsi. Et le vampire…

 

Amadeus poussa alors le battant où pendait un sigle « Défense de fumer ». Une bise glacée les pénétra soudain jusqu’aux os sans se soucier de leurs tenues d’hiver. La course les avait en effet échaudés et le froid n’en devint que plus intense pour l’adolescent. Juste au-dessus de leurs têtes, griffé par les antennes solitaires, le ciel plombé recouvrait le collège d’une chape étouffante. Le béton gris moussu suintait par endroit d’une condensation malvenue près des bouches d’aération. Et, éparpillées en cercle, les affaires d’Amadeus absorbaient l’humidité ambiante en un écœurant marécage multicolore de papier mâché.

 

— Purée, jura-t-il avant de se précipiter les ramasser, il faut vraiment avoir du temps à perdre pour faire quelque chose comme ça. 

 

Tous deux s’accroupirent pour réunir ce qu’ils pouvaient. Pour le reste, il allait falloir rejoindre la rue adjacente où les feuilles voltigeaient au gré du vent. Pendant qu’Amadeus, au bord de la crise, trottait après un énoncé corné au niveau du rebord, Na ferma les yeux pour mieux écouter le souffle expressif de la brise.

 

— Elle sait quelque chose, dit-elle. Je vais lui demander.

 

Amadeus suspendit son geste, la bouche pendante. La colère le quitta un instant et il fixa la jeune fille. Il s’était toujours interrogé sur comment elle pouvait parler à la nature. Est-ce que la Sorcière utilisait des grimoires ? Des formules magiques ? Ou même des potions ? Dans tous les cas, il s’avéra bien déçu par la performance. Na garda ses paupières frémissantes closes et les ouvrit quelques instants plus tard. 

 

— C’était un Sorcier, fit-elle, une ride anxieuse au front, il est reparti peu de temps avant notre arrivée, prévenu par le collège.

 

— Le collège ? demanda Amadeus.

 

Na pencha la tête, comme si elle ne comprenait pas la question d’Amadeus. L’adolescent se morigéna intérieurement devant l’air naïf. Le bâtiment, évidemment, c’était de la matière avec laquelle une Sorcière pouvait communiquer. Tout pouvait servir d’espion pour Na si elle savait adresser sa requête aux esprits.

 

Le garçon rangea avec soin les cahiers dans son sac, toujours fasciné par la menue silhouette dont la robe cramoisie claqua au gré du vent, dans un air de conquérante soucieuse.

 

— Et comment il est reparti ? dit-il, un stylo écrasé à la main. On est sur un toit.

 

— De la même manière que tu vas récupérer tes affaires.

 

Sans qu’il l’ait réalisé, les bourrasques avaient gagné en intensité. Le ciel bouché se mit à mouvoir tandis que Na replaça les mèches voletantes derrière ses oreilles. Son ami, accroupi, regarda le phénomène, bouche bée. Il tenta de crier pour couvrir les mugissements des rafales qui s’accentuèrent, sans grand succès :

 

— Qu’est-ce qu’il se passe ?

 

Aucune réponse de la part de la jeune fille, mais depuis la route, toutes les fournitures éparpillées frissonnèrent avant de s’envoler. Na sourit. Le petit ouragan gagna encore en intensité. Des filets aqueux sortaient du sac rouge, sac d’où les taches de boues se craquelèrent puis tombèrent en poussière dans le vent. Ce n’était pas les éléments, c’était l’orchestre symphonique de la matière qui agissait alors, dans un nuancier infini. La Sorcière ferma de nouveau les yeux, pour mieux se laisser embrasser par ces tourbillons de nature. Elle tendit la main pour caresser les flux qui l’enveloppaient. Ces derniers ronronnèrent, puis disparurent. Le silence revint. Toutes les affaires d’Amadeus désormais propres et sèches, se rangèrent dans son sac, qui avait retrouvé une seconde jeunesse.

 

— C’est incroyable, s’exclama-t-il, les yeux grands ouverts. Pourquoi tu ne fais pas ça pour toi tous les jours ?

 

— Parce que je n’ai pas le droit d’être égoïste, rit-t-elle. Je l’ai fait pour toi, et déjà, je frôlais mes prérogatives. La nature l’a accepté, mais je ne peux pas lui demander ce type de choses tous les quatre matins, ou elle se fâchera contre moi. 

 

— C’est fantastique.

 

Enthousiaste, le garçon bondit et la serra dans les bras. Il sentit le corps chaud se tendre sous le velours rouge avant d’accepter l’étreinte. Quand ils se séparèrent, tous deux étaient roses d’embarras.

 

— On ferait mieux de rentrer, il fait froid, dit Amadeus, avec ta robe, tu dois geler…

 

— Ne t’inquiète pas pour moi, ricana Na nerveusement, le froid ne m’atteint pas.

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Djina
Posté le 08/04/2020
C'est reparti pour un tour ! Bienveillante à ton égard toujours car vraiment tu me fais vivre un heureux voyage en terre de sorciers !! Telle Na, j'aime la douceur des esprits dont tu t'inspires <3

Remarques / annotations / Humble avis de néophyte, liseuse à temps plein (référence bonjour) :

1- "Je viens [...] dit-elle, tout à triturer un ruban" -> je comprends la tournure du 'tout à ' mais je trouves que ce serait plus correct un "tout en'... à voir?
2- Ici c'est la ponctuation qui me manque : " Elle la première avait confié à Amadeus et Valentine son excitation quant à leur découverte au sujet de Na le jour des révélations" => je pense qu'il faut respirer dans ta longue phrase, je mettrai des virgules -> "Elle, la première, avait confié à Amadeus et Valentine son excitation quant à leur découverte, au sujet de Na, le jour des révélations" => à mon sens quelque chose comme cela plutôt, ce n'est que mon avis, proposition jamais imposition...
3- "En comparaison, le collège larmoyant se vêtait de teintes bien monotones." => se vêtait => euh là j'ai un soucis de langage => ce n'est pas plutôt "le collège larmoyant revêtait des teintes bien monotones" ? (c'est du ressenti à l'écoute de la phrase)
4- "Bastin, le garçon " => "BastiEn"
5- "alors que la situation ne pouvait pas lui sembler plus stressante pour Amadeus" => "Alors que la situation ne pouvait pas lui sembler plus stressante".
6- "Les collégiens ne s’y trompèrent pas et sortir" -> "sortirent"
7- "hors de question de que je recommence tous les cours depuis le début de l’année." -> "hors de question de RECOMMENCER tous les cours depuis le début de l’année."
8- " yeux bleus de l’adolescente d’étrécirent, dubitatifs,"=> "d'étrécir " non ?
9 - "le directeur [..] afin vérifier que" => "afin DE vérifier"
10 - 3 x dans le texte "Tous deux" => n'est ce pas "tout deux" (réelle question pour moi également)
11- "Na garder ses paupières frémissantes closes et de les ouvrir quelques instants plus tard. " => temps de la phrase => "Na gardA ses paupières frémissantes closes et NE LES OUVRA que quelques instants plus tard." => cela me semble plus correct, à vérifier ^^'

Ensuite, j'ai été transportée par le champ lexical de la sorcellerie, des esprits de la nature, des descriptions, de la naissance d'un amour de jeunesse que l'on sait dores et déjà condamné, j'ai aimé l'introduction aux rites/au monde de Na, j'aime le rythme adopté, j'aime le fait d'être collégien (je me demandes d'ailleurs leurs classes et leurs âges). Hahaha j'apprécie, continues!
Alice_Lath
Posté le 08/04/2020
Haha, eh bien tout d'abord, merci pour tous ces mots adorables, et pour avoir pris le temps d'avoir fait un retour aussi complet!
1: Je vais méditer dessus huhu t'as raison
2: True, jcorrige je vais rajouter un peu d'aérations
3: Nope, c'est bien la conjugaison du verbe "se vêtir" huhu
4: Oupsi, merci je corrige
5: Effectivement, belle redondance, je corrige, cimer
6: Raaaaah, moi et ma manie de faire des homophones
7: Vi, pareil, merci, c'était pas beau
8: s'étrécirent plutôt yessa haha, cimer
9: Oupsi, je corrige
10: C'est bien "tous deux", je viens de vérifier huhu
11: Oui, en effet
Vous lisez