Chapitre 27: Travail d'équipe (2)

Notes de l’auteur : Comme annoncé, ce chapitre est la partie deux du chapitre 27, coupé uniquement pour un plus grand confort de lecture ;)

Finalement, après plusieurs passages difficiles, elle réussit enfin à atteindre l’autre rive sans un nouveau bain dans le marécage. Galis l’accueillit avec un grand sourire, avec un regard goguenard sur sa tenue. Avant qu’il n’ouvre la bouche, Mathilde l’arrêta en le pointant du doigt.

— Pas un mot. Je ne suis pas d’humeur.

— Ne t’inquiète pas, rit l’Ilarnais, j’ai une bonne nouvelle : tu ne t’es pas mouillée pour rien.

Il lui montra les nouveaux obstacles qui les attendaient : des tunnels au ras du sol serpentant dans la boue. Il y avait même deux passages immergés. Propre ou pas à la sortit de l’épreuve d’équilibre, celle-là avait l’air faite pour les salir. Galis lui tendit le sac.

— Ils ne restent plus que deux épreuves avant l’arrivée, tu penses pouvoir faire celle-ci avec les quarante kilos ?

Mathilde entoura les lanières du sac autour de son bras avec un haussement d’épaules.

— Je n’ai pas trop le choix. Je n’aurais qu’à les traîner derrière moi. Je vous conseille de passer devant.

Les deux garçons ne se firent pas prier, et Galis, puis Rok s’engouffrèrent dans le tunnel. Pour une fois, le géant n’était pas à son avantage, et il devait se contorsionner pour ne pas se retrouver coincer. Gênée par le poids du sac, Mathilde n’avançait pas plus vite. À chaque fois qu’elle tirait sur les lanières, elle craignait de se déboîter une épaule. De plus, le sac raclait la boue autour de lui et s’alourdissait progressivement.

Elle finit par se faufiler derrière le sac et le poussa de toutes ses forces. Elle avait de la terre partout, dans les cheveux, les yeux, la bouche… A ce stade de saleté, ses lunettes étaient plus un handicap qu’une aide et elle avançait à l’aveuglette. Elle respirait trop vite l’air confiné du tunnel qui se mélangeait à l’odeur de marécage, lui donnant des vertiges. Elle franchit le premier puis le second passage immergé avec la sensation que sa poitrine allait exploser et s’emplir d’eau croupie. Mais c’était aussi une bonne nouvelle : le tunnel était presque fini ! Pour se motiver, elle imagina que chaque poussée contre le sac de poids était un coup qu’elle mettait dans le visage moqueur de Fineas.

Cette technique s’avéra efficace, car elle fit bientôt irruption hors du tunnel, crasseuse, et l’épaule en compote. Galis l’aida à s’en extirper tout à fait en remarquant qu’elle était « méconnaissable », mais elle ne lui prêta pas attention. L’Ilarnais avait autant l’air d’un monstre de boue qu’elle ou Rok.

Ce dernier essuyait la terre de son visage en leur adressant ce regard étrange d’approbation. Il hocha même la tête, comme pour valider ses efforts. Mathilde bouillonnait. Elle ne comprenait pas ce qui se tramait sous son crâne de géant, mais il n’avait pas bien compris le principe de cet examen. On attendait d’eux un travail d’équipe, pas de prouver leurs capacités individuelles !

Mathilde chassa ces tribulations de sa tête, se concentrant sur sa respiration. Elle avait réussi, elle pouvait se débarrasser de ce maudit sac et finir cette épreuve tranquille.

— Quelle est la dernière étape ? demanda-t-elle.

Galis lui donna une grande tape dans le dos, s’éclaboussant de boue au passage.

— Plus que six mètres de corde et on y est !

Six mètres de corde ? Mathilde essuya ses lunettes, releva la tête et découvrit que ce qu’elle avait pris pour une tourelle d’observation était en fait la ligne d’arrivée. Elle n’avait qu’à franchir la porte, à six mètres au-dessus d’elle et elle en avait fini. Pour cela, il leur fallait grimper le long d’une corde, pendue de manière à rester éloigner de toute surface. L’estomac de Mathilde se noua. Aurait-elle la force ?

Sans perdre plus de temps, Rok prit le sac et escalada le premier à une vitesse affolante. La douleur dans les bras de Mathilde se vivifia rien qu’en le regardant faire. Maintenant qu’elle avait fait l’expérience du poids du sac, elle se rendait vraiment compte de la force du géant, et cela l’effrayait.

En un rien de temps, il fut en haut et Galis le relaya. Agile et plus léger, il grimpa presque aussi vite que Rok, laissant Mathilde seule face à la corde. Elle l’attrapa à pleine main, résolue à mettre toute l’énergie qui lui restait dans cette ascension. Le chronomètre de Lady Thiang ne s’arrêterait que lorsqu’elle aurait passé la porte. Le score de son équipe reposait sur ses épaules.

« Je peux le faire ! » s’exhorta-t-elle.

La corde était épaisse et poisseuse de la boue de tous les Filleuls passés avant elle. Mathilde arrivait à peine à en faire le tour avec ses mains. Elle se hissa au-dessus du sol, enroula ses pieds autour de la corde pour la coincer sous elle et allongea un bras pour prendre de la hauteur.

Aussitôt, la douleur rejaillit dans ses bras et ses épaules, plus brûlante qu’auparavant. Sa vue se brouilla de larme, mais elle continua à tenir. Elle était à peine à un mètre du sol, c’était ridicule. Pourtant elle n’arrivait pas à augmenter cette distance. Elle eut beau pousser sur ses jambes, tirer sur ses bras, elle ne s’élevait pas d’un centimètre.

Pire, à cause de la boue, ses mains glissèrent et elle lâcha prise, atterrissant lourdement sur les graviers. Elle voulut se relever, mais ses jambes refusèrent de lui obéir. Son corps tremblait tout entier, comme en état de choc et sa volonté n’avait plus aucun effet sur ses muscles. Elle entendait vaguement les encouragements de Galis, mais ils étaient étouffés par le vacarme de son sang qui tambourinait à ses oreilles.

La corde ondula et des bottes atterrirent à côté d’elle. Nauséeuse, elle releva la tête pour se retrouver face à Rok. Il était redescendu pour elle ? La voir aussi faible avait dû l’agacer… ou alors il craignait que leur équipe perde un temps précieux à cause d’elle. Pourtant, elle ne lut rien de tel sur son visage lorsqu’il la souleva de terre aussi facilement que le sac de poids. Son expression n’affichait qu’une approbation silencieuse, mêlée à un grand sérieux.

— Accroche-toi à mon cou, et ne lâche pas, lui ordonna-t-il en la plaçant sur son dos.

Mathilde obéit, trop fatiguée pour questionner, et verrouilla ses poings autour du col du géant avec ses dernières forces, tout son corps tremblant sous l’effort. Rok s’éleva alors, une main après l’autre, sans faiblir. Chaque secousse menaçait de lui faire lâcher prise, mais Mathilde tint bon.

Arrivés au niveau de la porte, Rok mit pied sur la plateforme de bois et la déposa, pantelante, à côté du sac de poids. Non loin, Galis était étendu à même le sol et haletait, écrasé de fatigue. Debout en face d’eux, montre en main, Lady Thiang hocha la tête et nota le temps sur son carnet.

— Pas trop mal pour un premier essai, leur dit-elle, bien qu’un peu lent. Vous pourrez rejoindre les autres une fois que vous aurez retrouvé votre souffle.

Elle descendit les escaliers de bois et Mathilde poussa un profond soupir de soulagement. Ils avaient terminé. Enfin immobiles, ses membres s’alourdirent au point de ne plus pouvoir bouger d’un pouce. Elle n’avait qu’une envie : imiter Galis et s’affaler sur le plancher, mais elle n’était pas sûre de pouvoir jamais se relever après cela. Rok s’assit lui aussi, à bonne distance et le dos contre la palissade. Contrairement à eux, il respirait bien, longuement, et s’il était en sueur, il ne montrait aucun autre signe de fatigue.

Mathilde fronça les sourcils, craquelant la boue sur son front. Rok les avait ignorés pendant toute l’épreuve, avait tout fait en solo, et pourtant il l’avait aidée pour la dernière étape. Bien sûr, il avait tout intérêt à le faire pour arrêter le chronomètre de Lady Thiang, mais Mathilde avait le sentiment qu’il avait agi ainsi pour une autre raison. Et puis il y avait ce regard d’approbation…

On aurait dit qu’il les avait lui aussi mis à l’épreuve, pour voir s’ils étaient capables de se débrouiller seuls. Après tout, à en croire Galis, ils n’étaient que des petits Nobles à ses yeux, et vu ses capacités guerrières, ils devaient avoir l’air bien faibles.

Mathilde ferma les yeux. C’était frustrant, mais compréhensible. Ils ne pouvaient pas se faire confiance du premier coup. Coopérer allait être plus compliqué que prévu. N’empêche, Rok les avait sortis d’affaire, et elle lui en était reconnaissante. Elle prit son courage à deux mains et s’adressa au géant.

— Merci de m’avoir portée. Je n’aurais jamais pu terminer l’épreuve sans toi.

Rok secoua la tête en essuyant la crasse de ses vêtements.

— Ce n’est pas en te reposant sur les autres que tu vas progresser.

Mathilde écarquilla les yeux, ébahie.

— Pardon ?

Le géant se leva et pointa du doigt son corps pesant de fatigue.

— Tu es faible et incapable de te débrouiller par tes propres moyens, déclara-t-il d’un ton ferme. En situation réelle, tu serais morte. Ton corps est trop fragile, et il se brisera au moindre effort. Si l’entraînement continue ainsi, tu ne survivras pas.

Mathilde suffoqua sous le poids de ces mots, qui s’abattaient sur elle comme une pluie incandescente. Étourdie par le choc, elle s’écarta du géant pour trouver un appui. Chaque mot s’enfonçait en elle et se plantait dans sa poitrine d’autant plus douloureuse qu’ils étaient justes. Elle était faible, Mathilde était la première à le reconnaître, mais se l’entendre dire aussi crûment lui faisait l’effet d’être plongée dans une cuve d’acide.

Galis se redressa aussitôt, crispé d’amertume et de colère.

— Tu te permets de dire cela alors que tu n’as pas été capable de travailler en équipe avec nous ? Pour qui te prends-tu ?

Le visage balafré de Rok se durcit.

— Contrairement à vous, pour rien de plus que ce que je suis. Il ne sert à rien de nier l’évidence : vous êtes trop faibles, et vous savez que c’est la vérité. Ce n’est pas ma faute si vous ne voulez pas l’admettre. Aucun travail d’équipe ne peut rattraper ces lacunes.

Les pommettes de l’Ilarnais s’enflammèrent et ses yeux de cristal lancèrent des éclairs furieux. Il se plaça entre Rok et Mathilde, comme s’il pouvait la protéger de ses mots en faisant un rempart de son corps. Droit comme un « i » et le menton levé, il lui adressa le regard le plus méprisant que Mathilde ne lui avait jamais vu.

— Il me semble que tu as une bien haute opinion de toi-même, explosa-t-il d’un ton à la fois courtois et terriblement tranchant. Sache qu’il n’est pas nécessaire d’avoir vécu comme un barbare pour survivre à un entraînement militaire !

Ce fut le mot de trop. En un clin d’œil, Rok avait franchi la distance qui le séparait de Galis et, l’empoignant par le col, il le souleva de terre pour amener ses yeux à son niveau. Sa main libre, fermée en un poing compact, tremblait comme si elle hésitait à s’écraser sur la figure de Galis. Son visage balafré, assombri par la crasse et déformé par la colère, était plus terrifiant que jamais.

Pendant une poignée d’interminables secondes, Mathilde fut persuadée qu’il allait frapper Galis ou le jeter dans le vide. Au lieu de cela, il le lâcha simplement avec un soupire rageur et sortit en trombe, les abandonnant à leur choc.

— G-Galis… bégaya Mathilde, la gorge serrée, tu es allé trop loin.

— Trop loin ? s’étouffa le garçon. C’est moi qui vais trop loin, tu es sérieuse ? Mais tu l’as vu ? Tu ne dois pas le laisser te parler comme ça !

— Mais il dit vrai… je suis trop faible.

— Personne ne t’a demandé d’avoir la force de ce malabar, grogna l’Ilarnais en se relevant.

Il s’approcha d’elle, passa un bras dans son dos, un autre sur ses épaules et l’aida à se mettre debout.

— Allez, viens. Nous en avons fini pour aujourd’hui.

Cette pensée ramena un sourire sur les lèvres de Mathilde et elle acquiesça tandis qu’ils descendaient une à une les marches de la tourelle.

Déjà, son lit à baldaquin flottait devant ses yeux, irrésistible. Elle n’avait qu’une envie, s’écrouler tête la première dans ces draps moelleux et dormir. Avec un peu de chance, le sermon de fin d’examen de Sir Malik serait assez court pour lui permettre de prendre un bon bain chaud.

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Hastur
Posté le 22/05/2021
Hello de mon bon matin !

Une sacrée épreuve, qui a révélé les défauts de Rok tout particulièrement, incapable de faire équipe avec nos deux nobliaux préférés. Mais c'est parfaitement compréhensible, et il faudra plus de temps et d'évènement pour qu'une communication s'établisse entre eux j'imagine.

Finéas est toujours une ordure. Mais j'ai adoré quand Mathilde imaginait lui mettre des coups sur la tête pour avancer dans le tunnel :D !

J'ai repéré deux petites choses avec mes yeux du matin:
"Propre ou pas à la sortit"
sortie

"Personne ne t’a demandé d’avoir la force de ce malabar"
Malabar a un sens dans ton univers ?

En bref, un super chapitre qui nous en apprend plus sur un personnage qui restait jusqu'ici très mystérieux.

A bientôt :)
Emmy Plume
Posté le 24/05/2021
Coucou Hastur ^^

Quel plaisir de te lire en ce début de semaine !
Ce chapitre était en effet assez révélateur quant aux défauts de mes personnages (Rok, mais aussi Galis... et bien sûr Fineas XD). La relation entre équipier s'annonce bien compliquée, et ils devront chacun y mettre du leur pour établir une vrais dynamique de groupe ;)

J'ai utilisé le mot malabar en synonyme de "mastodonte", mais maintenant que tu me le fais remarquer, ça ne va pas. La présence de la marque de bonbon est trop présente dans les esprits, donc go chercher un autre mot plus adéquate ! XD

Bref, merci pour ton commentaire, c'était un plaisir de vous parler enfin un peu plus de Rok ;)
Je te dis à bientôt dans un autre chapitre =^v^=

Emmy
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