Chapitre 27: Travail d'équipe (1)

Notes de l’auteur : Hello à tous ^^
Ce chapitre marque la fin de la partie 1 du roman, donc il est un peu plus long que les autres. Je l'ai séparé en deux parties pour un plus grand confort de lecture, mais il est bien conçu pour être un seul chapitre ;)
Enjoy ! ^^

Mathilde avait déjà vu un terrain d’entraînement militaire lorsque ses frères lui avaient fait visiter leur école d’officier. À l’époque, les dimensions des installations l’avaient impressionnée, mais ce n’était rien comparé au sentiment d’écrasement qu’elle ressentit face à celles du Collegium. L’Empire avait vu grand pour tous les aspects de celui-ci, et le terrain d’entraînement ne faisait pas exception.

Certes, les Filleuls n’étaient jamais nombreux, mais cela n’avait pas découragé les architectes pour élaborer des plans dignes de n’importe quelle école militaire de renom. Il y avait de longues pistes de course, plusieurs parcours d’obstacles et des reproductions de différents types de sols qu’on pouvait trouver sur l’Archipel ou en Finkadie. Mathilde repéra même un étang de taille respectable où des bateaux étaient amarrés, sans doute dédiés à simuler des combats navals.

Laissant les Filleuls à leur étonnement, Lady Thiang rejoignit l’homme qui patientait, appuyé contre l’une des constructions du parcours d’obstacle. Mathilde reconnut la silhouette trapue et le corps tailladé de cicatrice de Sir Malik Daher. Après avoir échangé quelques mots avec sa collègue, il se rapprocha d’eux d’un pas légèrement claudicant. C’était comme si son genou droit avait du mal à se plier.

Il se campa en face d’eux et se présenta d’une voix sableuse. Pour la troisième fois de la journée, Mathilde entendit le Tuteur leur annoncer un examen d’entrée.

— Si Lady Thiang vous a épargné une épreuve difficile, expliqua Sir Malik, c’est pour que vous puissiez vous donner à fond pour celle que je vous prépare. Je ne vous demanderais pas de lutter physiquement, parce que vos niveaux seraient trop hétéroclites pour être exploitables. Certains d’entre vous ne se sont même jamais battus de leur vie.

Le regard de Mathilde se porta sur Hans, qui rentrait la tête dans les épaules. D’eux tous, il était probablement le plus inexpérimenté, et Sir Malik semblait pouvoir le deviner d’un seul coup d’œil.

— Pour cette raison, j’ai opté pour une épreuve plus simple, mais qui devrait vous forcer à montrer ce que vous avez dans le ventre, continua le Tuteur.

Il leur désigna le plus proche des parcours d’obstacle, qui portait le numéro 1 ainsi qu’un cercle de peinture bleue. Quatre sacs attendaient à côté de la ligne de départ. Sir Malik en souleva un à bout de bras et le leur mit sous le nez.

— Vous allez traverser en équipe le premier parcours en transportant d’un bout à l’autre un sac comme celui-ci. Le parcours est séparé en section, et le sac devra changer de porteur à chaque nouvelle sorte d’obstacle. Vous serez chronométrés par Lady Thiang, qui vous attendra à l’autre bout du parcours, et vous serez classés en fonction de votre performance.

Il s’approcha de Hans et posa le sac entre ses bras. Le rouquin se plia alors en deux sous le poids, manquant de basculer en avant. Sir Malik eut un sourire amusé.

— Bien sûr, le sac pèse une quarantaine de kilos, donc il vous faudra bien étudier votre stratégie avant de vous lancer pour qui s’en chargera pour quelle épreuve. Mais j’insiste : tout le monde doit le porter, même vous mesdemoiselles.

Mathilde déglutit en évaluant les forces qui lui restaient. La journée l’avait déjà épuisée, elle n’était pas sûre de pouvoir soulever un tel poids en plus de franchir les obstacles. Inquiète, elle n’écouta que d’une oreille distraite les dernières explications du Tuteur. Le parcours était séparé en quatre parties, et ils ne pourraient passer d’une partie à une autre qu’une fois l’équipe au complet. Les départs seraient espacés de cinq minutes chacun, pour permettre à la première équipe d’entamer la seconde.

Puis, Sir Malik donna l’ordre de passage, et Mathilde soupira. Ils seraient avant-derniers. Cela leur laissait un peu de temps pour établir une stratégie. Alors que Hans, Pétra et Ariette se plaçaient sur la ligne de départ, Mathilde tira sur la manche de Galis pour attirer son attention.

— Nous ferions mieux de discuter un peu de la méthode à adopter, tu ne crois pas ?

Galis hocha la tête, serein.

— Ne t’en fait pas, cet exercice est très simple, il nous suffira de bien coopérer et tout ira bien. Et puis, avec le mastodonte dans notre équipe, nous n’avons pas trop à nous en faire, non ?

Du menton, il lui indiqua Rok, qui étudiait les obstacles d’un air sérieux. Mathilde leva les yeux au ciel. Elle n’aimait pas cette manière de qualifier le Katchynien. Même avec le ton léger et presque affectueux de Galis, cela restait dégradant.

— Nous ne pouvons pas nous reposer sur lui ! Nous devrons nous aussi porter le sac.

— Qu’est-ce qui t’inquiète avec ce sac ?

— Il fait plus de la moitié de mon poids ! C’est un problème suffisant à tes yeux ?

Galis lui adressa un rictus attendri et il enroula son bras autour de son cou en lui frottant le crâne de son poing pour la réconforter.

— Je suis sûr que tu peux le faire. Rien ne dit que les obstacles seront très longs. Au besoin, tu pourras toujours compter sur mon aide.

Mathilde se dégagea en grommelant, mais au fond il l’avait rassurée. Depuis leur rencontre, Galis se plaçait régulièrement à ses côtés comme un allié fiable, et le savoir dans son groupe apaisait ses doutes. Parfois, il lui semblait avoir plus de confiance en elle qu’elle ne s’en accordait elle-même.

Néanmoins, elle était toujours persuadée qu’ils devaient discuter en équipe. À cinq minutes de leur propre passage, elle finit par convaincre Galis d’aller parler à Rok, qui parut très surpris de les voir l’approcher. Réticent, mais aimable, Galis aborda le géant avec précaution, comme s’il craignait de réveiller le fauve en lui.

— Comme il s’agit d’un examen en équipe, Mathilde et moi avions pensé qu’il serait mieux de nous organiser un peu. En prenant en compte que tu peux sans doute porter le sac avec le plus de facilité, j’avais pensé que tu pourrais…

 

— Je t’arrête tout de suite, le coupa Rok en détournant son œil valide de Galis. Je n’ai pas besoin qu’on me dise quoi faire.

Galis fronça les sourcils, frustré. Il ne s’attendait pas à ce qu’on lui oppose une résistance aussi frontale.

— Je ne suis pas en train de te dire… Enfin, avoir un plan est la clef de tout bon travail d’équipe. De plus, ce que je propose est très simple.

Avant même que le géant ne réponde, Mathilde sentit qu’il n’allait pas céder. Il carrait les épaules, leur refusait son attention et son écoute, autant de signes qui trahissaient son agacement.

— Si c’est si simple, je le comprendrai seul.

— Si tu ne suis pas ma stratégie, nous pourrions échouer à l’examen ! s’énerva Galis.

Rok leur lança un regard glacé.

— Je ne prends pas d’ordre d’un Noble.

Mathilde frissonna devant la dureté qu’avait prise sa voix. Son ton abrupt semblait peser une tonne, chargé d’une sorte de rancœur dont Mathilde n’arrivait pas à saisir l’origine. Rok les avait rejetés en bloc, sans une hésitation. Pour une première interaction, Mathilde avait imaginé plus cordial. C’était un peu comme si Galis l’avait insulté en remettant en cause sa capacité à affronter l’épreuve par lui-même.

Il était trop tard pour trouver un terrain d’entente, Sir Malik les appela pour se placer sur la ligne de départ et leur tendit le sac. Sans un mot, Rok le mit sur son dos en se gardant bien de regarder en direction de ses coéquipiers. Le message était clair. Il le porterait pour le premier obstacle, mais il leur faudrait se débrouiller pour les suivants.

Mathilde se positionna et détailla les constructions qu’ils allaient devoir franchir. C’était un enchaînement de hauts panneaux de bois et rondins entassés qu’ils devraient escalader les uns après les autres. Elle échangea un regard avec Galis, qui lui offrit un clin d’œil rassurant.

Il avait lui aussi remarqué que Rok n’avait pas pris le sac au hasard, ou pour s’en débarrasser à l’avenir. Mathilde et Galis auraient été bien incapables de gravir ces constructions avec quarante kilos sur le dos. Au sourire narquois de son partenaire, Mathilde devina que Rok avait suivi sans s’en rendre compte le plan de Galis, ce qui semblait beaucoup l’amuser.

Sir Malik siffla le départ et ils s’élancèrent en même temps vers le premier obstacle. Les rondins étaient polis par l’usure et le temps, ce qui rendait l’ascension difficile, mais cela ne posa aucun problème au géant. Même chargé d’un poids supplémentaire, Rok atteignit le sommet en un rien de temps, se laissa tomber au sol de l’autre côté pour enchaîner directement sur le second.

Sa taille l’avantageait dans cet exercice, et même face aux hautes planches de bois à peine inclinées vers l’extérieur, il les surmonta avec un peu d’élan et une bonne traction sans même toucher aux prises creusées dans la palissade. À l’inverse, Mathilde devait tirer sur ses bras et ses jambes comme elle ne l’avait jamais fait auparavant pour grimper sur les plus simples obstacles, et Galis était souvent obligé de la porter ou lui faire la courte échelle pour lui permettre de les franchir.

— Je suis… désolée, souffla-t-elle en gravissant une énième barricade. Je nous… ralentis.

Galis secoua la tête, et termina de se hisser au sommet, le visage crispé par l’effort. Il ne leur restait plus que deux obstacles, mais ils étaient déjà épuisés.

— Ne t’excuse pas. Si Rok nous… avait aidé, comme je l’avais planifié, nous serions allés beaucoup… plus vite. Ce n’est pas ta faute s’il… n’en fait qu’à sa tête.

Au loin, le sifflet de Sir Malik retentit. Déjà ? Mathilde entama sa descente le plus rapidement qu’elle pouvait en restant prudente. S’ils continuaient à prendre du retard, la dernière équipe finirait par les dépasser. Les deux ultimes palissades à escalader leur demandèrent plus d’effort encore que les précédentes, et Mathilde manqua de se fouler la cheville en sautant du haut du rondin final.

Rok les attendait patiemment devant la nouvelle série d’obstacle, le sac posé à ses pieds. Heureusement, Galis haletait trop pour reprocher quoi que ce soit au géant et il se contenta de souffler, les mains sur les genoux. Rok ne dit pas un mot non plus, mais son regard n’était plus hostile. Mathilde décela même en lui une sorte d’approbation, comme s’il appréciait leur effort à leur juste valeur.

— La prochaine épreuve est une question d’équilibre, dit-il en leur tendant le sac à bout de bras.

En effet, ils faisaient face à une série de poutres plus ou moins fines ou espacées qui formaient un chemin au-dessus d’une fosse remplie d’une eau marécageuse. Mathilde fronça le nez devant l’odeur nauséabonde que celle-ci dégageait. Ils n’avaient pas intérêt à perdre l’équilibre, sans quoi non seulement ils sentiraient l’eau croupie, mais marcher sur ces poutres deviendrait beaucoup plus difficile avec des chaussures boueuses.

Mathilde grimaça en repensant à la remarque que Lady Thiang lui avait faite à peine une heure plus tôt. « Quant à votre équilibre, tout est à revoir ». Cet exercice semblait encore jouer de ses faiblesses. S’étant apparemment fait la même réflexion, Galis arracha le sac des mains du géant en masquant de son mieux la douleur que les quarante kilos lui infligèrent en tirant sur ses muscles. Il le plaqua contre son dos à l’aide des lanières pour qu’il ne puisse pas bouger et le déstabiliser.

— Je passe le premier, et c’est non négociable.

Il n’attendit pas l’assentiment de Rok et s’engagea sur les poutres d’un pas assuré. Ses mouvements étaient plus lents que d’habitude, mais il n’avait pas une hésitation. Ses sauts d’un poteau à l’autre étaient terriblement précis, et il mettait un point d’honneur à rester élégant dans chacun de ses gestes. Mathilde ne pouvait pas en dire autant, mais si elle préférait traverser certaines poutres trop fines à quatre pattes, elle ne se débrouillait pas trop mal non plus.

Soudain, elle entendit des voix derrière elle. Un coup d’œil en arrière lui apprit que le dernier groupe les avait rattrapés et commençait à leur tour l’épreuve d’équilibre. Kaleb courrait en tête, aussi à l’aise que sur un terrain plat, et Lalëy le suivait de près, le sac ficelé à son dos. En un rien, ils avaient les atteint et ils sautèrent sur des poutres adjacentes, plus compliquées d’accès, pour les distancer Rok et elle.

Au passage, Lalëy lui lança un « bon courage » sincère, auquel Mathilde ne répondit que par un sourire, de peur de se laisser déconcentrer. Fineas les dépassa à son tour alors qu’ils arrivaient aux deux tiers de leur parcours puis il s’arrêta, forçant Rok et Mathilde à stopper leur progression au beau milieu d’une poutre particulièrement fine. Debout sur un large poteau, il était plus solide sur ses appuis et les regardait avec un rictus de mauvais augure. Rok s’accroupit pour baisser son centre de gravité et gronda.

— Qu’est-ce que tu veux ?

Fineas pencha la tête sur le côté, les mains vissées sur les hanches. Ses yeux luisaient d’une lueur malsaine.

— Moi ? Rien du tout. Je tenais simplement à vous rappeler de prendre garde aux poutres instables.

Ce disant, il donna un grand coup de pied dans la leur et le choc déplaça le bois de cinq centimètres sur sa fondation. Rok et Mathilde perdirent l’équilibre. Ils tombèrent dans l’eau croupie et Mathilde eut à peine le temps de fermer la bouche avant d’être immergée. La vase s’insinua dans son nez, ses oreilles, et même sous ses vêtements, l’emplissant de dégoût. Le bassin n’était pas profond et elle n’eut qu’à se mettre debout pour s’extirper à l’eau malodorante. Ses lunettes dégoulinaient de vase et d’algues et obstruait sa vue.

Perché sur son poteau, Fineas s’esclaffait, les mains sur les côtes.

— Pitoyable ! Le grand guerrier à la hache jeté à l’eau par une simple vibration. Pas si impressionnant finalement, le grand guerrier.

Il s’éloigna avant de leur laisser l’occasion de retrouver leur souffle. Mathilde serra les dents, retenant le flot d’insultes qui menaçait de franchir ses lèvres. Fineas s’était vengé de l’humiliation que Rok lui avait faite subir le matin, grand bien lui fasse ! Mais pourquoi devait-elle être encore mêlée à leurs affaires ? Ce Mauve lui tapait sur le système. Comment pouvait-on être aussi mesquin ?

Couverts d’une vase puante et poisseuse, il leur fallait remonter sur les poutres. Rok ne perdit pas un instant. Il ne montrait aucun signe extérieur de colère, mais Mathilde le savait habile à masquer ses pensées. Rok attrapa la petite poutre et se hissa dessus à la seule force de ses bras. Mathilde s’attendait à ce qu’il lui tende la main pour lui permettre de le rejoindre, mais le géant n’en fit rien. Il reprit simplement sa progression avec plus de précautions pour éviter de déraper.

Pour la deuxième fois en très peu de temps, Mathilde eut envie de crier. Bien sûr, elle devait se débrouiller toute seule, même si elle faisait à peine plus de la moitié de la taille de Rok et n’avait pas le quart de sa capacité musculaire. Après tout, cet exercice n’était pas du tout censé être un travail d’équipe ! Remonter sur le parcours ? Un jeu d’enfant, elle n’avait qu’à faire une traction comme lui… à condition de pouvoir atteindre la poutre ! Même sur la pointe des pieds elle l’effleurait tout juste. Mathilde se mordit les lèvres de dépit, et le regretta aussitôt lorsqu’un goût de moisissure âcre envahit sa bouche.

Ayant vaguement essuyé ses lunettes pour y voir plus claire, elle fut obligée de revenir en arrière pour trouver une poutre plus proche de l’eau avant de refaire tout le trajet d’un pas hésitant, ruisselant de partout. Ses chaussures étaient tellement gluantes qu’elle choisit de les enlever pour finir les dernières poutres.

[...]

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