Chapitre 27. (partie 3)

Par dcelian

Mais Gaëlle écoute, pourtant, et rien, il n'y a rien dans cette foutue brume, rien d'autre qu'encore plus de brume et, peut-être, des Skelts ou autres amateurs de chair fraîche, de quoi se sentir inspiré, non, vraiment, rien à dire : côté comité d'accueil, elle est servie.
Elle secoue la tête. Bon. Du calme. En tentant de rester silencieuse, elle inspire et expire un grand coup. Ça ne va pas. Elle s'énerve, et l'énervement empêche toute forme de concentration. Elle n'arrivera nulle part comme ça. Ni mentalement, ni physiquement. Alors elle inspire et expire encore, elle s'enracine.

Le brouillard est gris. Brutalement gris, répétitivement gris, gris, toujours. A la longue, il fatigue la rétine de ses tons clairs presque agressifs et de son flou. Pour Gaëlle, c'est en fermant enfin les yeux que frappe la réalisation. C'est lorsqu'elle relâche pour la première fois l'énergie nécessaire à la plissure permanente du regard que son ouïe se libère réellement.
Et alors, oui, c'est vrai, en faisant abstraction de tout le reste, on peut percevoir comme un bruit.
Ou plutôt, une torsion de l'air infime, une vibration continue sur une fréquence à la fois incroyablement élevée et faible pour autant, incompréhensible, qui exerce une sorte de pression sur le vent tout autour. Peu à peu, elle parvient à contracter toute son attention autour de ce simple bruissement, et alors il n'y a plus que ça, le ronron circulaire de l'air qui se cambre à répétition comme sous les coups ininterrompus d'un petit objet. Mais quoi ? Léanne sait, elle. Alors il va falloir se reposer sur elle.

Les secondes passent, tendues, et il fait froid mais Gaëlle sent la sueur perler sur son front. Prudemment – par peur de réveiller quelque démon –, elle soulève ses paupières. Sa mâchoire se serre et se desserre machinalement tandis qu'elle ne peut qu'attendre et constater l'inévitable : le bruit se rapproche. Quel que soit son détenteur, il les a localisées, et il se dirige dans leur direction, droit sur elles, lentement, sûrement, à l'allure du prédateur qui sait pertinemment qu'il finira par planter ses crocs dans le cou de sa proie.

Il provient de tous les côtés à la fois, droite, gauche, il se mêle au clapotis perpétuel de l'eau stagnante et il rebondit dessus pour se propager, oppressant, épuisant. Certaines créatures traquent leur cible des jours durant en suggérant continuellement leur présence par des craquements de branches, ou bien de petits sons caractéristiques, affaiblissant psychologiquement la proie impuissante, de sorte que lorsqu'elles attaquent enfin, le plus gros du travail est déjà fait. Si c'est ce plan que le rôdeur des marécages a mis en place, alors Gaëlle préfère ne pas se leurrer : elle n'aura pas la force de tenir. Elle est déjà à bout, essoufflée par la cadence rapide qu'impose Léanne, par la traversée du Comté, par Soa – est-ce qu'il va bien, est-ce qu'il a pu arriver sans accroc ? – et aussi, surtout, mais elle préfère ne pas y penser, par l'état de Maude lorsqu'ils l'ont quitté. Et par la possibilité de ne jamais la revoir qui la ronge de l'intérieur, qui la ronge parce que, malgré les mots d'Agnès, tout ça c'est un peu elle, c'est un peu sa faute.

Interrompant brutalement ses pensées accablantes et la prenant totalement au dépourvu parce qu'elle avait résolument exclu la possibilité d'une attaque frontale, un simple bout de bois déchire l'air sur sa droite, visant directement ses côtes inabritées. Alors tout décélère, à tel point que Gaëlle peut procéder à une analyse froide de la situation sans se mouvoir pour autant. Le bâton qui approche désormais à faible allure se termine par une lame d'argent incrustée à l'intérieur qui entrera en collision avec sa peau dans moins d'une seconde de temps réel.
Gaëlle le sait pour avoir effectué ce geste un nombre incalculable de fois : au meilleur de sa forme, il lui faut deux secondes pour saisir la faux dans son dos et la placer correctement devant elle.
Impossible de parer, donc. Son corps en mauvaise position, ses appuis mal ancrés et le sol glissant rendent également impensable toute tentative d'esquive. Son bras droit pourrait éventuellement se soulever assez vite pour parer le coup, mais dans ce cas c'est lui qui serait grièvement blessé et elle ne peut pas se permettre d'en perdre l'usage. Alors la voilà, seule dans ce temps ralenti, face à toutes les possibilités qui ne s'offrent pas à elle. Reste à attendre que la lame s'enfonce. Et que la douleur, brusquement, l'embrase.

Face à sa résignation, l'instant sort de sa torpeur, et Gaëlle ferme subitement les yeux, si bien qu'elle ne comprend pas exactement ce qui se passe, tout au plus l'entend-elle. Il y a un bruit fin et direct, métallique, un bruit qui tranche l'air du bas vers le haut et l'attente qui suit, l'attente sans impact, l'attente en vie, suggérant un sursis – divin ? – qui lui aurait été consenti.
Léanne.
En un battement de cœur, elle saisissait la situation et le contre idéal à l'attaque portée. En deux battements de cœur, elle dégainait sa lame d'argent forgé et effectuait avec brio la parade imaginée. Et les voilà toutes deux, trois battements de cœur derrière, respirantes et, l'effet de surprise passé, sur leurs gardes face au danger dont elles connaissent maintenant l'emplacement.

Gaëlle a reculé et dressé sa faux entre l'ennemi et elle, bien décidée à ne pas être un poids pour sa partenaire. La Traqueuse du sud est une femme mystérieuse, dont les principes sont éloignés des siens et la pratique dérangeante à plusieurs aspects. Pour autant, l’instant ne favorise pas tant les réflexions éthiques qu’un instinct de survie, et cet instinct la pousse à s’allier à Léanne, au moins pour un temps.

Les deux mains placées aux extrémités de l'arme, elle constate avec inquiétude que le silence est rapidement retombé, et que les marécages ont englouti le bâton aussi bien que son propriétaire.
Un humain.
A son souffle froid, à son arme et à sa manière de se mouvoir, Gaëlle en est certaine, ils ont affaire à un semblable. Mais ce n'est pas tout. Un collègue, avec ça. Un Traqueur. Ce qui explique pourquoi Léanne semble aussi tendue, pourquoi elle se tait et se garde bien de lui donner des consignes : l'autre les comprendrait également.

Ce que ça n'explique pas, par contre, c'est le petit objet qui fend l'air et dont la mélodie étrangement fascinante vient de reprendre, aussitôt que le combat s'est tu. Il semblerait qu'elle ait quelques questions à poser à Léanne, ce qui suggère qu'elles sortent d'ici en un morceau – ou plutôt deux morceaux distincts, de préférence.

Alors Gaëlle sent son sang bouillir à nouveau, bouillir de la motivation qu'elle croyait perdue. Il faut vivre, parce qu'à la clé reposent les réponses, et elles sont certes encore floues, mais elles sont accessibles. Il faut vivre, alors elle inspire un grand coup et attend fermement le prochain assaut qui se prépare dans les brumes.

Il ne tarde pas à venir.

Aussitôt que la tension retombe, le sifflement cesse et le bâton frappe à nouveau, vif, fendant l'air de ses trajectoires imprévisibles, une fois, deux fois, la pluie s'abat sur elle sans discontinuer. Floc, floc. Gaëlle pare les coups tant bien que mal mais elle grimace intérieurement en constatant qu'ils lui sont tous destinés : elle est le maillon faible, et leur Traqueur en est parfaitement conscient.

Elle résiste, pourtant, gauche, droite, sa faux dessine des mouvements précis et l'air est bientôt saturé du vacarme des argents s'entrechoquant à répétition, s'entrechoquant encore et encore.
Derrière elle, campée sur ses appuis, Léanne n'a pas émis le moindre son, pas un signal qui suggérerait son envie de lui venir en aide, rien, elle est seule face aux assauts qui se démultiplient, émergeant du brouillard opaque que son regard ne parvient pas à percer, et voilà, ça y est, c’est comme ça qu’elle crève, c’est sûr, avec l’autre qui doit se frotter les mains dans son dos, parce que tout ça c’était prévu, non ? Tout ça c’était un piège et elle est tombée dedans ?
Elle se sent isolée, épuisée, enfermée, mais bien pire : elle se sent faiblir. Floc, floc.

Bientôt, ses parades se font moins habiles, ses pieds dérapent sur le sol humide et son adversaire la pousse à reculer toujours plus, ce n'est qu'une question de minutes avant qu'elle ne dérape, et alors deux possibilités s'offrent à elle : la chute dans les marécages, synonyme d'une fin en charpie dans la gueule des immondices qui y rôdent, ou la chute sur la boue, qui coupera son souffle au moins assez de temps pour laisser l'occasion au Traqueur de l'empaler une bonne dizaine de fois.
Floc, floc. Elle est bien incapable de dire ce qu'elle préfère.

En face, les attaques sont sans cesse renouvelées, et aucun souffle, aucun ralentissement des rythmes ne suggère une quelconque fatigue chez son assaillant. Quant à elle, sa vision se remplit de tâches sombres et elle peine de plus en plus à emporter sa lourde faux dans son élan tant celui-ci est faible. Plusieurs fois, elle ne parvient qu'à légèrement détourner l'arc du bâton, qui entaille donc sa peau et parsème son corps de coupures sanguinolentes. Floc, floc.
Son arme n'est pas destinée à ce genre de combats trop rapprochés et rapides, et ses bras le lui font autant sentir que ses cuisses, ils gémissent à chaque déplacement, ils hurlent parce qu'ils savent leur défaite imminente, et si elle le pouvait, elle les accompagnerait sans doute.

Tout à coup, une main – Léanne – appuie vigoureusement sur son épaule et la force à s'aplatir au sol, pour ne pas dire : la renverse brutalement dos contre boue dans un bruit lourd et visqueux qui dit toute sa fatigue. fLOC
En heurtant violemment la terre, elle est étourdie pour un temps et commence sincèrement à se DEMANDER comment elle a pu penser que suivre cette femme à l’apparence aussi rigide que son comportement est fluctuant relevait d’une bonne idée. Non mais c’est quoi cette lunatique, bordel ??

Et tout paraissait aller infiniment vite, un instant plutôt, pourtant c'est en se figeant qu'elle réalise l'accélération des choses.

En un instant, le bâton carnivore cesse de chercher sa chair et se replie dans la brume – une seconde trop tard cependant : une lame fend l'air à une telle rapidité qu'un ultra-son strident vrille les tympans de Gaëlle, qui ferme les yeux sous le choc. Lorsqu'elle les rouvre, elle croit un instant s'être évanouie : tout autour, l'air est dégagé moins épais, moins opaque, il a perdu de sa consistance poisseuse, comme si le seul souffle de la frappe avait suffi à le purifier.

Malgré son état, malgré les protestations de tout son être, elle se redresse et saisit sa faux à nouveau. Floc. Elle comprend au silence de Léanne que la bataille n'est pas terminée. Si variables soient ses attitudes, il est une mélodie dont elle ne se sépare jamais, qui sonne comme un rocher puissant, solidement ancré, qui chante sa concentration formidable. Il n’est alors plus question de morale, ou de comportement : Gaëlle ne peut qu’admirer cette sérénité qui se dégage de la jeune femme alors même qu’elle s’apprête à donner l’assaut.

Face à elles se tient cette haute silhouette trapue et drapée de noir de la capuche aux pieds, abritant manifestement le Traqueur qui leur sert d'adversaire et son air agacé. Gaëlle aurait juré à ses attaques qu'il se battait de la main droite, mais c'est pourtant dans sa main gauche que repose le bâton tant redouté. A la nouvelle mélodie désordonnée de ses gestes, elle devine que sa théorie initiale était juste, la blessure que vient de lui infliger Léanne l'a simplement contraint à adopter une stratégie différente.

Comme pour se donner le temps de réévaluer la situation, il recule de quelques pas prudents et sort discrètement un objet rond – une sorte de bague ? les environs sont encore flous, impossible d'en être certaine – suspendu à un fil long comme deux doigts qu'elle ne distingue pas tant qu'elle le devine, sans quoi la babiole flotterait dans les airs. D'un geste qu’elle devine habitué, presque machinal, instinctif, il se met à effectuer de petites rotations avec sa main, si bien que l'objet mystérieux se met à tournoyer très rapidement, se frayant un chemin dans le vent et émettant le bruit infime et pourtant obnubilant qu'elle avait repéré avant l’embuscade.

Dans ce même temps étrange, cet entre-deux combats, cette trêve d'un commun accord, Léanne pose à nouveau une main ferme sur son épaule. Gaëlle se raidit aussitôt au contact de cette femme dont les silences ne sont que des silences, impénétrables. Pourtant, dans ce silence-là, elle comprend immédiatement les consignes. Règle numéro deux... Reste à croiser les doigts. Léanne l’avait sûrement formulée autrement, mais c’est tout ce qu’il lui en reste. Du haut de son épuisement absolu, Gaëlle hoche la tête. Floc, floc, floc, et les voilà qui échangent de place, la voilà qui repasse derrière, et elle déteste devoir s’accrocher à la main qu’on lui tend, surtout quand l’aide offerte est si incertaine encore, mais elle ne peut pas nier que le dos de cette Traqueuse est un bouclier rassurant, et qu’il fait bon l’avoir de son côté. Si tant est que c’est le cas.
Elle a le silence de ceux chez qui l’attention est une seconde nature, un muscle entraîné sans relâche qui s'active dans les situations critiques. Gaëlle tâche de taire sa propre respiration pour mieux mesurer l'état des choses, elle se minimise pour entendre plus vastement.

La tension est lourde, palpable, et seul le sifflement éternel de la bague qui tranche l'air semble les maintenir dans cette transe immobile. Mais son esprit vacille, son esprit flanche et la terre l'appelle à ses pieds irrésistible, promesse du sommeil tant attendu, tant redouté. Tout se fait un peu plus sombre, un peu plus lointain.

Elle s'effondre alors que les ruminements du marécage s'étouffent et résonnent encore pendant un temps dans un écho incertain.
flo...c.
Puis tout se tait.

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