Chapitre 27. (partie 2)

Par dcelian

Et puis l'y voilà. Sans même y prêter réelle attention, la mécanique de ses pas l'a finalement porté jusqu'aux premières habitations sans aucun contretemps.

Rune est bâtie selon une architecture tout à fait unique, Soa l'a déjà lu mais il le constate pour la première fois. Il faut bien avouer que c'est vrai, ça fait un effet étrange, cette grand-rue de plusieurs centaines de mètres qui traverse toute la ville et la scinde en deux moitiés égales. Rive droite, rive gauche. Mais il n'y a qu'en superficie qu'elles sont égales, parce qu'aucune ville ici-bas n'échappe à la règle : les riches d'un côté, les moins riches de l'autre. Rive droite, rive gauche.

La grand-rue qui traverse toute la ville est essentiellement commerçante, elle ne compte pour ainsi dire aucune habitation, mais elle débouche sur des dizaines de ruelles plus ou moins luxueuses – rive droite, rive gauche – selon qu'on s'approche ou qu'on s'éloigne du château.
Rune se schématise donc généralement par une croix dont les quatre extrémités pointeraient vers le sud-est, le sud-ouest, le nord-est et le nord-ouest. La partie ouest constitue ainsi la rive droite des plus favorisés, et la partie est la rive gauche de...tous les autres. Et au bout, tout droit, tout là-bas, côté océan, côté horizon, adossé à la falaise du bout du monde, le château royal. Plein sud.
Soa a beau tenter de le deviner dans la nuit sombre, sa silhouette reste hors de portée de son regard.

Il faut dire qu'il distingue à peine les premières maisons dans ces ténèbres opaques, de même que le panneau qu'il manque de justesse de percuter. L’aube le guettait pourtant il y a un instant, mais les premières lueurs du jour semblent s’être arrêtées au bord de la ville.
"Bienvenue à Rune", dit le panneau, "merci" répond-il intérieurement, et maintenant quoi ? Maintenant il est arrivé, maintenant la vraie vie peut commencer ? Il s'attendait tout de même à ressentir quelque émotion particulière en approchant autant des vérités, une curiosité dévorante, un instinct du mystère, mais force est de constater que "déception" est le premier mot qui lui vient à l'esprit.
Enfin... La route a été longue, et elle aura sans doute eu raison de son enjouement. Il reçoit d'un coup toute la fatigue accumulée depuis le début de cet interminable traversée du Comté, la fatigue liée à Grégor qui lui manque, à Maude qui –

Une fatigue poisseuse, crasse, désagréable, qui ternit tout le reste. Alors pour l'heure, ses yeux sont usés d'être sans cesse plissés pour distinguer les variations de bleus nocturnes, ses jambes bien maigres pourraient grincer à chaque nouveau pas, non décidément, il n'ira pas bien plus loin comme ça.

Etonnamment, le vent continue sa danse. Il pensait que la brise fuyait les villes, ses hautes constructions, ses murs de béton, ses gens... Pourtant, ici, aucun changement. Sur la lande, sur la ville, le vent souffle et souffle encore. C'est comme si cette grand-rue avait été bâtie pour lui. Il la parcourt de part en part, s'engouffre dans les pavés, les moindres recoins. Il courait déjà sur ces terres avant la naissance de Rune, et il y courra après elle encore.

Soa réalise sans doute un peu tard qu'il n'a pas prévu d'endroit où dormir, mais il faut dire qu'il ne s'attendait pas exactement à cet accueil. Rune, la ville-état, ça suggérait autre chose que cette ambiance presque glauque. Il doit quand même bien y avoir un hôtel quelque part, non ? Instinctivement, il se rapproche des habitations côté est. S'il y a quelque chose qu'il est en mesure de s'offrir – une chambre, un lit, un drap, bref, un instant de répit –, c'est rive gauche qu'il le trouvera et nulle part ailleurs.

A la droite d'un magasin arborant fièrement une pancarte "FERMÉ" se dessine la première rue, gouffre sombre qui semble s'enfoncer dans les entrailles de Rune – la pauvre.

Soa déglutit nerveusement.

Il se rappelle avoir lu que la rive gauche est un véritable dédale de ruelles mal famées et enroulées les unes sur les autres dans un souci de gain de place plus que d'esthétique. Il s'agit donc de dénicher un coin où dormir sans se laisser dévorer par la ville.

Il se rapproche, se rapproche encore, et soudain il se fige.

A l'exact même instant, deux gestes, deux vibrations, deux perturbations de l'air lui sont parvenues, bien distinctes l'une de l'autre.
La première provient du magasin clos qui borde la grand-rue, mais il fait si sombre que Soa ne peut être sûr de rien. C'est presque plus un instinct, instinct qu'il décide de croire.
Très lentement, il s'éloigne de la ruelle à grande gueule. Parce que c'est d'elle que provient le second mouvement. Subitement, le vent semble s'être tu. La nuit est seule, désormais, seule avec Soa pour toute compagnie. Soa...et l'être quel qu'il soit qui se terre dans la pénombre.

Un pas après l'autre, suspendant sa respiration, retrouvant toute la concentration qu'il avait senti lui échapper, il recule, il recule et il recule encore, à tâtons, le regard figé sur le gouffre de la ruelle. Oui. Il en est certain, à présent, là-bas, au fond, quelqu'un a bougé, quelqu'un ou quelque chose, une chose étrange à stature humaine mais comme déguisée, drapée de noir. Elle ne semble pas l'avoir vu, mais Soa n'en est pas certain parce que son visage est comme recouvert...d'un masque, peut-être ? Mais de mauvais goût, dans ce cas.

Tout à coup, la chose tourne la tête sans bouger le corps, dans un mouvement presque mécanique, et Soa sent son cœur s'affoler à sa place. Lui, il ne bouge pas. Il ne bouge plus. Il est même incapable de reculer. Là-bas, à une dizaine de mètres, droit devant, le regard de la chose s'est fixé sur lui, mais pas par hasard, d'une façon qui suggère qu'elle savait déjà qu'il était ici.

Et cette chose que Soa supposait humaine en a de moins en moins l'air. A cause du masque, surtout. Il y a cette forme étrange, déjà, comme un bec très allongé, et puis surtout, il y a ces deux grands trous de verre pour les yeux, des trous noirs, béants, des trous qui vous fixent sans que vous puissiez les fixer en retour, des trous tout droit vers la mort.

Alors Soa se tient là, paralysé, et il regarde la mort dans les trous des yeux, il tremble très légèrement et son corps crie "cours" mais ses jambes n'obéissent plus, "cours ! cours, bon sang ! COURS !" mais rien, et c'est impuissant qu'il constate que la chose est moins loin désormais, qu'elle est plus près, qu'elle se rapproche lentement, très lentement, de sa démarche chaotique, presque désarticulée, elle se rapproche encore, et il n'esquisse toujours pas le moindre geste.
L'espace semble se distordre pour ne plus être qu'un long couloir, d'un côté il est là, enraciné, et à l'autre bout, de ses mouvements bizarres, la tête dodelinant sur ses épaules mais le regard fixe, fixé sur lui, toujours, qu'il ne peut pas lire parce qu'il ne dit rien, parce qu'il n'exprime rien d'autre qu'une absence froide se voilant tantôt de la plus effroyable des curiosités, presque comme une bête sans nom qui imiterait un homme, l'autre, l'autre qui approche à grands pas démesurément lents, qui approche vite mais sans approcher, qui –

C'est alors qu'une main saisit son poignet fermement et l'extirpe du tunnel pour le ramener à Rune, le retour de l’aube, le froid, la ruelle, puis l'entraîne vers l'arrière, vers la gauche – ou la droite ? il ne sait plus, il ne sait pas – et aussitôt une porte s'ouvre, l'avale et se referme, un verrou tourne et se retourne, une main se plaque contre sa bouche et le silence se fait pour un instant.

Sauvé ? Son souffle ne revient pas, il voit toujours face à lui ce masque inhumain, ces yeux vides, dévorants, il voit toujours la ruelle qui se fait couloir, qui semble rétrécir pour mieux le piéger dans ses gouffres. La scène est à jamais gravée dans son esprit, et quand bien même il sent la crispation terrorisée le quitter peu à peu, il sait qu'elle ne sera jamais loin à l'avenir.

"Personne n'échappe à la mort, bonhomme"
Il se souvient d'avoir hoché la tête avec une forme d'impatience, une forme d'évidence, oui, bien sûr, il le savait. Pourtant, les paroles de Grégor ne prennent un sens véritable que treize ans plus tard, que maintenant qu'il l'a vue, la mort, maintenant qu'elle l'a fixé de son regard sans fond.

Soa réalise alors qu'il retenait involontairement son souffle et relâche enfin l'air brûlant de ses entrailles.
La main contre sa bouche ne semble pas avoir d'intentions hostiles, elle cherche simplement à contenir sa surprise et à faire perdurer encore un instant le calme des lieux. Alors le voilà probablement tiré d'affaire.

Encore légèrement tremblant, il examine l'intérieur du magasin qui l'a englouti. L'endroit est de ces foutoirs confortables, un labyrinthe d'étagères et de rayons remplis de bric à brac, de babioles et d'ustensiles en tous genres. Un rêve pour les gosses, sans doute, qu'il imagine sans peine se courir après et désordonner le désordre pour dénicher les trésors qui échappent aux plus hautes paires d'yeux sous les regards faussement désespérés de leurs parents. Sur la porte, de ce côté-ci, la pancarte indique "OUVERT", suivi d'un arc-en-ciel aux couleurs vives et chaleureuses. Oui, en un sens, ce lieu est empreint d'une magie similaire à celle de la taverne, très douce et lumineuse. Soa ne peut s'empêcher d'avoir un pincement au cœur à cette idée.

Lentement, après ce qui paraît une éternité, la main quitte son visage et une voix féminine se fait entendre :

"Dis-donc, coco, on a déjà des envies suicidaires à ton âge ?" Une pause, puis une main apparaît, appelant manifestement la sienne. Il l'empoigne, encore fébrile, et l'autre la serre avec enthousiasme : "Eliane ! Excuse-moi, j’ai les mains moites."

***

"Une petite journée de marche", qu'elle avait dit.

Ici, tout fait silence, et pendant un instant qui semble destiné à se prolonger, Gaëlle ignore totalement le but de leur arrêt. Rien n'a l'air de bouger, et les marécages sont aussi calmes qu'à l'accoutumée, quoique ce ne soit pas un indicateur de leur fiabilité, elle a pu le constater il y a un jour de ça. Un jour déjà.
Quand Soa était encore là.

Elle l'imagine maintenant qui effleure de son pas doux les feuilles mortes bordant le chemin du serpent, avec ses airs de gosse perdu et son air de petit vent. Petit vent. Peut-être est-il arrivé ? Quoiqu'il cherche, il semblait persuadé de le trouvera là-bas. Reste à espérer. Mais son espoir est vif, incisif, buté, elle en ressent toute la puissance, désormais. Ce petit bout d'homme est décidément un sacré spécimen.

Un jour déjà, et une chose est sûre : elles devraient déjà être loin d'ici. Pourtant, l'air est toujours visqueux, les sons calfeutrés, étouffés par la brume, et ses jambes flageolantes, bref : elles n'ont pas quitté le bourbier des marécages.
La raison ? Elle donnerait cher pour en avoir vent. Tout ce dont elle a connaissance, pour l'heure, c'est son épuisement absolu et son ras-le-bol complet. Eternelle râleuse, n'est-ce pas ? Mais quand a-t-on le droit de râler si ces conditions ne s'y prêtent pas, au juste ?

Elle soupire. Elle qui ignore encore trop de choses, qui n'est même pas certaine de savoir ce que sont ses questions, alors où trouver les réponses... Peut-être droit devant ? Gaëlle se raidit.

Droit devant, à quelques pas seulement mais presque engloutie par le brouillard, Léanne est une corde d'arc, sa tension est palpable et communicative. Main droite sur le manche de sa lame, l'autre derrière, écartée dans sa direction, protectrice, l'air de dire, quoi que tu fasses, surtout, tu ne bouges pas. Règle numéro un...

Gaëlle a déjà eu l'occasion de le constater : malgré son apparence juvénile, Léanne est une combattante redoutable, et surtout, elle maîtrise ces lieux bien mieux qu'elle. Alors pas le choix, il faut se fier à son jugement, il faut modeler son attitude sur la sienne.
Est-ce qu'elle la teste ? Une première forme d'entraînement, peut-être ? Ses attitudes semblent tellement détachées, tellement difficiles à déchiffrer que tout en devient probable.

Gaëlle focalise toute son attention sur l'étrange Traqueuse. Son souffle est inaudible, infiniment léger, preuve de sa concentration. Elle n'émet aucun bruit. Non, c'est plus qu'un simple test. Son être tout entier est figé dans la pierre, ancré sur de solides appuis, prêt à l'assaut. Mais quel assaut ? Un skelt, encore ? La nuit serait déjà retombée ?

Le temps linéaire perd tout son sens dans un endroit pareil. Il devient une sorte de boucle sans fin qui n'a de cesse de se répéter, et il faut l'avouer : c'est épuisant. Surtout quand on n'y est pas habitué. Mais alors quoi, bon sang, une créature des marécages ? Ce qui est de plus en plus certain à mesure que les secondes s'étendent, c'est que quel que soit l'obstacle, il est de taille.
Gaëlle peine à rester en place dans ces conditions, avec toutes ces questions, tout cet épuisement, dans l'attente pénible à laquelle ces prolongations mystérieuses ajoutent une pression non négligeable.
Comme si elle avait perçu ses troubles, Léanne déstatufie son bras gauche pour venir, lentement, pointer son oreille. "Écoute"

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