Chapitre 26. (partie 3)

Par dcelian

Sa main se crispe sur sa chaîne. Elle n'a rien entendu plonger dans l'eau, alors il reste un espoir. Son cœur semble avoir cessé de battre pour ne pas l'encombrer de son tambour, son sang s'est tu, plus rien ne bouge tandis qu'elle tend désespérément l'oreille à ce silence qui semble infini. Tout autour, la brume est plus épaisse que jamais, les formes ne sont plus discernables, il n'y a que ce blanc opaque et oppressant qui murmure de son chant humide et angoissant.

Soudain, un cri terrible, guttural, résonne dans tout le marécage. Gaëlle s'anime aussitôt, son cœur redémarre et son corps se tend, prêt à passer à l'action. Le monstre. Soa ne s'est pas laissé faire, et le monstre hurle à la mort.

D'un pas déterminé, elle approche de l'endroit d'où provient l'écho du tumulte qui s'est déjà tu. Sa main se crispe sur sa chaîne encore glacée, et elle arme son bras dans la position habituelle. Elle n'aura qu'une chance si elle veut sauver Soa, alors elle tâche de se concentrer tout en ne perdant pas son temps. Elle inspire un grand coup, et puis...

Un objet fend l'air au-dessus de sa tête dans un bruit métallique similaire à celui qu'aurait fait sa chaîne si elle l'avait projetée à cette allure, tranchant le silence dans ce sifflement presque strident et à la fois quasi-imperceptible. L'arme atteint manifestement sa cible au vu du nouveau cri qui retentit, et quelqu'un tire à l'autre extrémité jusqu'à ce que la créature s'effondre sur la berge gadoueuse à quelques pas de Gaëlle à peine, complètement paralysée et suffoquant sous ses yeux écarquillés. Ses bras aussi immenses que maigres relâchent aussitôt un Soa haletant et trempé qui s'étale au sol à son tour, son souffle comme seule preuve qu'il a survécu.

Une ombre surgit alors du brouillard et se dirige à grands pas assurés vers eux, mais surtout vers le monstre qui git maintenant à terre, immobile. Gaëlle ne distingue pas le visage du nouvel arrivant, mais elle comprend au rythme saccadé de sa démarche que c'est un habitué des lieux, et qu'il sait précisément ce qu'il a à faire. Au son de la terre trempée sous ses bottes s'ajoute un tintement métallique et régulier, probablement celui de son attirail. En jetant un nouveau regard à la créature entravée par la chaîne qui l'enserre, elle constate qu'un poignard a été planté dans la cavité de son œil droit. Sans doute l'œuvre de Soa. Voilà qui explique les cris.

Arrivée face à la bête, la silhouette porte une main à sa ceinture et dégaine lentement un sabre dont la lame émet un long bruit contre son fourreau, remplaçant momentanément le gargouillis incessant du marécage tout autour. D'un geste net et sans aucune hésitation, l'inconnu tranche la tête de la créature qui émet une sorte de râle funèbre, sans doute sa façon de les maudire, tandis que son sang est projeté en un jet manquant de peu Gaëlle, avant de s'écouler rapidement jusqu'à imprégner la boue partout autour.

Elle réprime à grand peine une envie de vomir face aux assauts répétés de son estomac qui se contracte. Pourtant, les voilà saufs face à cette situation qui avait rapidement dégénéré, elle devrait se précipiter vers Soa pour s'enquérir de son état, elle devrait remercier l'inconnu, mais elle ne fait pas un geste, et « merci » est très loin d'être le premier mot à vouloir franchir ses lèvres.

L'arrivant retire alors sa capuche pour dévoiler non pas un nouveau venu mais une nouvelle venue. Au vu de son accoutrement aussi bien que de son expertise, Gaëlle déduit rapidement qu'il s'agit d'une « collègue » à elle, une collègue du Sud. Elle décide de rester sur ses gardes.
L’étrangère qui pourrait être de peu son aînée les fixe un à un dans un silence analytique qu’elle agrémente d’un regard incisif.

— Vous êtes complètement inconscients. »
Gaëlle sent son corps se durcir pour encaisser l’affirmation. Le ton est froid, tranchant mais pas cruel, calme plutôt, c’est ça, et terrifiant de par son calme, parce que quand on enchaîne une bête pareille, on ne tranche pas sa tête avant de dire « Vous êtes complètement inconscients » avec calme.

La vieille voix de son vieux maître, souvenir empoussiéré et vague, murmure dans un coin de son esprit la règle d’or tant de fois assénée, et avec sa fermeté habituelle : « Sauf en cas de danger pour ta propre vie, jamais tu ne tueras les Ombres, car c’est des vices qu’elles se nourrissent, et que le meurtre est le pire d’entre eux. En tant qu’engeances du Mal, elles ne peuvent toutefois pas subir la loi des Hommes, et se plieront par conséquent à la Loi, plus terrible sans doute : celle des Traqueurs. »

Un frisson lui parcourt alors l’échine, comme pour lui rappeler qu’ici, ce n’est pas chez elle, qu’ici, elle n’est plus au Nord. Elle savait pertinemment que leurs obligations n’avaient pas de prise sur ces terres, mais une boule de colère se forme malgré tout sous sa carapace. Tant bien que mal, elle contrôle ses tremblements et se souvient de sa propre haine, au départ. Elle aurait empalé les Ombres une à une sur des piquets d’argent si elle les avait tenues dans le creux de ses mains. Le simple fait de se remémorer sa colère passée la fait frémir aujourd’hui. Cette femme, cette Traqueuse du Sud, est-elle habitée de la même rage que la sienne autrefois ?

— Pourquoi avez-vous fait ça ? » Gaëlle fait de son mieux pour la dissimuler, mais une pointe d’agressivité transperce le son de sa voix rauque.
— Pourquoi avoir sauvé votre ami ? C’est une drôle de manière de présenter ses excuses. » Une fois encore, le ton est mordant comme le grand froid, et teinté d’un mépris à peine contenu.
— Des excuses ? » Gaëlle se sent perdre pied. La fatigue, la colère, cette étrangère au ton tranchant, tout s’accumule et la submerge lentement. « Et pourquoi Diable est-ce qu’on vous devrait des excuses ? »

Elle secoue lourdement la tête, l’air toujours plus dur, condescendant, et son regard survole rapidement Soa avant de se reporter sur Gaëlle.
— Le garçon, passe encore. Mais vous ? Votre plan était risible, voire suicidaire, et vos intentions sont encore à définir. Vous êtes la honte de notre Ordre, ma pauvre, alors des excuses, oui, voilà la moindre des choses quand on est aussi incapable que vous. Qui plus est, vous vous tenez sur mon territoire, et je n’ai pas pour habitude de le partager.

Gaëlle cesse alors de trembler pour entrer dans un état second. Il est loin, le borborygme poisseux des marécages. Le seul rythme qui bat encore la mesure habite son corps, habite sa peau salie et ses veines serpentines, il frappe sous elle, contre elle, partout autour comme la guerre : c’est le rythme du sang. Et elle a beau mordre ses joues, serrer ses poings, ancrer ses pieds dans le sol gluant, elle se sent sur le point d’y céder. Le sang appelle le sang.

— Vous êtes par ailleurs tous deux loin des terres qui vont ont vu naître. Et le jeune homme ici présent, non content d’avoir survécu à une rencontre avec un Skelt, a été capable de blesser la créature dans leur lutte. Si vous êtes une disgrâce, il est également étonnant qu’un humain lambda ait pu accomplir une telle prouesse. A ce titre, vous êtes tous les deux suspects. »
Gaëlle se tait. Un bruit d’argent qui coulisse lui signale que la Traqueuse inconnue a dégainé sa lame. Elle la dresse soudain dans leur direction et achève sa pensée du même coup :
— Qui êtes-vous vraiment, et pourquoi fouinez-vous dans ces marécages hostiles ?

Son poing s’envole sans qu’elle le lui commande, direction le visage à découvert, elle remonte le son de la voix cassante jusqu’à sa source pour mieux lui faire ravaler ses propos. Le sang martèle ses tempes, la guerre éclate enfin et ses veines avec : tout bout, bat, rugit et se déchaîne tandis que, le corps tendu, prêt à l’impact, elle dénombre les secondes interminables la séparant de son plus beau crochet à la mâchoire. Mais soudain, le tambour se tait, happé par un souffle, et voilà que le sien est coupé, qu’elle est propulsée en arrière et s’étale dos contre boue dans un bruit visqueux et humiliant, l’air introuvable, introu.vable, la conscience qui. vacill...e. ...peu trop... Fl.oU... ?

***

Gaëlle étendue là-bas, sans mouvement, rien, même pas certain qu’elle respire encore, et lui planté ici, à terre, l’image très nette des crocs du « skelt » dessinée en arrière-plan, ses bras immenses et rachitiques à la peau froissée, comme trop vieille, et les yeux vides, deux trous noirs, hypnotiques, puis la dague plantée dedans, le sang noir aussi, qui asperge tout, teinte les marécages, l’atterrissage trop brutal, la chaîne, la Traqueuse, la tête et le sang encore. Noir. Et quoi ? Qu’est-ce qu’il est censé faire maintenant ?

La femme qui toise Gaëlle rudement n’a pas l’air de lui prêter beaucoup d’attention. Pour autant, peut-il espérer la prendre par surprise ? Rien n’est moins sûr, elle a envoyé Gaëlle au tapis d’un seul coup dans le plexus alors que Soa ne la pensait pas prête à réagir, or elle se tient maintenant sur ses gardes : il n’a probablement aucune chance. Et puis ses mains tremblent, aussi, et son souffle ne revient pas. Il vient d’échapper à la mort grâce à une Traqueuse au sens de l’Ordre manifestement exacerbé. Si elle apprenait sa nature, si elle apercevait une simple lueur, il serait incapable de protéger sa vie.

Une peur nouvelle le saisit alors brutalement, une peur de nature différente : la peur de mourir. C’est en la percevant pour la première fois que Soa réalise ne l’avoir jamais ressentie avant. La transe mystérieuse dans laquelle il se retrouve confiné à l’approche d’un avenir funeste l’ancre dans le sol, au plus près de la réalité. Ramenés dans la boue, ses espoirs de Rune, de sauver Maude, de tout accomplir, assez joué maintenant, pour qui se prend-il ? La mécanique des choses n’est pas de ces constructions que l’on forge à sa guise, elle se subit plutôt, masse informe et dévorante, nébuleuse, et c’est lorsqu’on cherche à l’occulter qu’elle rappelle son inéluctabilité en frappant vite et fort, là où on ne l’attendait plus, prenant alors le nom fatidique et imprécateur que tous lui connaissent : destin.

Il tremble. Devant le destin, il tremble comme une feuille, un tout petit garçon impuissant. Cette éventualité est une pensée terrifiante, parce qu’alors, tandis que défile encore et encore la coupe nette de la tête du monstre dans son esprit, il ne veut pas mourir, il ne veut pas mourir, il ne faut pas qu’il meure, comme ça, sans rien avoir fait, trouvé, compris, et ses yeux voient flou parce que des larmes les embuent, il ne veut pas mourir, mais cette femme ne verrait en lui que du bétail, ou pire, le Mal, une bête, quelque chose de dangereux, or ce n’est pas le cas, il sait que ce n’est pas le cas, ce n’est pas le cas, n’est-ce pas ? mais comment prouver, comment convaincre, et Grégor, dans tout ça, Grégor, qu’en penserait-il s’il savait, Grégor à qui il ne dit plus rien, qu’il a encore laissé derrière lui, et Cléa, aussi, Maude...

Il coupe sa respiration. Compte une seconde, deux, trois. Inspire à nouveau. Se calme. Recommence. Il efface les larmes, efface les peurs. Il est insaisissable, et les Ombres sont ses amies. Remet le masque. Le vent s’est dissipé dans les marécages, pourtant un semblant de brise court sur sa peau. Serein à nouveau. Repoussés les orages.

Et le regard de fer de la redoutable étrangère se plaque sur lui avec...intrigue ? Oui, derrière ses yeux bleus et glacés, il y a une lueur de stupeur dont il ne parvient pas à déterminer la cause. Il se sait en sécurité, pourtant. Il sait qu’aucune luciole lumineuse ne le trahira, qu’aucune Ombre ne lèvera sa couverture. Si la peur le faisait trembler, le voilà stable à nouveau. Il ne veut pas mourir, ne mourra pas ici.

Gaëlle se redresse alors, lentement d’abord, puis accélère, ses gestes sont tendus, nerveux, son sang encore chaud, elle veut en découdre, venger l’affront. Face à elle, la Traqueuse a un rictus moqueur et se campe sur ses positions, prête à l’accueillir. Soa se rapproche alors de Gaëlle et pose une main qu’il espère apaisante sur son épaule. Elle plonge alors son regard dans le sien.

— Elle nous accuse à tort, et puis elle me frappe et je devrais laisser passer ça ? Désolée Soa mais tes principes ne sont pas les miens. Laisse-moi passer. » D’un geste, elle se débarrasse brusquement de sa main qui retombe à plat. Le moindre mot pourrait embraser les esprits, mais il va pourtant devoir s’interposer. Ils sont trop fatigués pour pouvoir se battre, et surtout : l’étrangère ne doit pas comprendre son affiliation avec les Ombres. Les belles paroles ne seraient alors plus d’aucun recours.

— Nous sommes de passage. » Il se lance. Et il a une petite idée de la façon dont le conflit peut être évité. « On cherche Rune. Nos chevaux ont perdu la route et ce... ce skelt, comme vous dites, il nous a attaqués.
— Je sais tout ça. Je vous file depuis plusieurs heures maintenant, et je traque cette Ombre depuis des semaines.
— Vous voulez dire que notre apparition vous a...aidée à l’éliminer ? »
Un regard noir suit sa remarque et Soa craint de l’avoir blessée, mais elle répond honnêtement :
— On peut dire ça.
— Dans ce cas, nous devrions pouvoir nous...arranger. Vous ne croyez pas ? Nous vous avons rendu service, vous pourriez peut-être nous pardonner l’intrusion ? » Il tente de choisir ses mots avec soin. Le risque est grand, mais c’est sans doute leur seule chance. L’air autour d’eux est électrique, tissé de mille fils tendus que le moindre faux-pas pourrait rompre. Soa préfère ne pas en imaginer les conséquences.

— Non.

Il regarde Gaëlle qui s’est relevée. Sa mâchoire serrée, son regard fixe. La colère qui émane d’elle est palpable, mais elle n’agit pas. Elle doit sentir au fond d’elle la même peur qui le faisait trembler un instant plus tôt. Il ne faut pas mourir.
Tout autour, les marécages n’émettent plus un signe de vie. La tension est montée d’un cran, et ils semblent s’être figés pour mieux apprécier le spectacle. Mais quel spectacle, au juste ? Pourquoi ce refus si brusque, si soudain ? Soa n’ose plus rien dire. Sa bouche est sèche, pâteuse, il déglutit difficilement. Derrière lui, Gaëlle s’est pétrifiée aussi.

— Vous. » Et elle lève un doigt dédaigneux vers Gaëlle. « Vous venez avec moi. Vous êtes lamentable, c’est un fait, mais je sens en vous une rage, une soif intéressante. Venez avec moi, et je vous apprendrai à les canaliser. C’est ça, ma condition. »

***

Le sang s’est apaisé. Il y a toujours la haine, bien sûr, la fierté, l’humiliation, mais dans ses veines, plus rien ne bout. La rivière a soudainement refroidi pour reprendre un cours plus léger, délicat, attentif. Attentif à cette proposition, notamment. Qu’elle vienne avec elle ? Il y a un instant encore, elle aurait brandi sa faux entre elle et cette femme, elle se serait hérissée, tendue, projetée. Mais maintenant ? Bordel... Est-ce que ça ressemble à ça, s’assagir ? Voilà qu’elle regrette son impulsivité. Elle est loin, la fougue, pourtant. Et en écoutant Soa manœuvrer prudemment à travers les épines dressées tout autour de la Traqueuse inconnue, elle ne peut s’empêcher de penser qu’il est lui aussi en terrain inconnu, à parler comme ça au gré des vents. Le destin. Voilà une magie bien terrible.

Son destin à elle prend un tournant. Elle se croyait suffisamment forte pour faire face seule s’il le fallait, elle pensait pouvoir échapper à tout, vivre éternellement, réparer le monde. Et puis il y a eu le gobelin de Grimard. Pour la première fois, elle s’est sentie perdre pied. L’inondation. Les lueurs. Les Sanctuaires. Aïag. Hollis. Maude. Et maintenant les marécages, Rune trop loin, les Ombres inconnues et cette Traqueuse à peine plus âgée dont les talents excèdent largement les siens. C’est un peu trop lourd, oui, décidément, un peu trop lourd à porter. Son caractère brut, la muraille qu’elle a toujours forgée et derrière laquelle elle se réfugie souvent, s’effrite lentement sous le poids des doutes.

Alors elle dit « Oui. » Elle accepte sans plus frémir. Le silence de Soa, à ses côtés, prend les formes de la surprise la plus étonnée qui soit. Pourtant il devrait la comprendre, lui parmi tous les autres, il a éprouvé la même peur, le même sentiment d’impuissance absolue. Ou peut-être pas, finalement ? Peut-être se trompe-t-elle encore sur son compte, lui qui dissimule tellement de secrets dans son mutisme. Tant pis. S’ils doivent avancer, rien ne dit que leur destin est de le faire côte à côte.
Elle dit « Oui. » et son souffle se relâche de toutes les tensions maintenant qu’elle comprend avoir fait le bon choix. Pour elle, déjà, parce que la Traqueuse a raison : ses démons, sa colère, sont terribles. Il faut qu’elle les affronte, il faut faire face, elle sent dans sa chair que l’étrangère peut l’aider dans ce parcours. Et pour Soa, aussi. Cette femme tellement étrange a quelque chose d’incisif, de glacial. Si elle apprenait son lien avec les Ombres, elle le tuerait sur-le-champ, ni elle ni les lueurs ne pourraient rien y faire.

Elle se tourne vers Soa, capte son regard et, dans un éclair, sans un mot, lui dit tout ça, ce flot de pensées, cette motivation nouvelle, mystérieuse, inquiétante aussi, ce changement dans son être et au plus profond de ses entrailles, pivot inexplicable, renouveau : envolée. Sans pouvoir l’expliquer, elle sait qu’il a compris.

Elle dit « Oui. »

***

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