Chapitre 26. (partie 2)

Par dcelian

"C'est parce qu'elle craint mon équipement."
Soa lui adresse un regard interloqué.

"Tu te demandais pourquoi la bête ne nous a toujours pas attaqués, non ? Je pense que c'est à cause de mes armes. Les Ombres sont sensibles à l'argent, alors je suppose qu'il en va de même pour cette bestiole étrange. Elle guette sans doute le moment propice où tu seras suffisamment éloigné de moi pour te faucher à ton tour."

Soa frissonne un coup et freine sensiblement la cadence, de sorte que l'écart entre Gaëlle et lui se réduise.

"T'inquiète, je fais attention à pas me laisser devancer. Mais tu devrais pas avancer aussi vite. Cette chose est dotée d'une forme d'intelligence, et elle est visiblement prudente. Elle pourrait avoir semé des pièges sur notre chemin."
Il déglutit nerveusement en songeant qu'il n'avait pas pensé à ça non plus.

Un certain temps s'écoule pendant lequel il prend garde à observer le sol et à maintenir une distance amoindrie avec Gaëlle. Finalement, alors qu'il croyait le silence de retour, elle le rompt à nouveau :

"J'ai une idée."
Il se retourne et la regarde un instant. Une idée ? Une idée à quel sujet exactement ?

"Ça... ça risque de pas trop de plaire, mais c'est une bonne idée."
Il n'aime pas le ton que prend cette conversation, mais il ne l'interrompt pas pour autant.

"Je pense que tu devrais servir d'appât.
— Qu..."
Il s'étrangle dans sa confusion, mais elle coupe court à toute contestation :

"J'y ai réfléchi. C'est la seule solution. On ne peut pas traverser cet endroit avec une créature aussi dangereuse cachée quelque part, guettant la moindre ouverture. Elle attendra qu'on soit épuisés par notre marche, qui est d'autant plus épuisante qu'on ne sait ni combien de temps elle va durer ni réellement où on se dirige. On finira forcément par baisser notre garde. Elle le sait pertinemment. Il faut prendre les devants."

La pointe d'inquiétude qu'il refoulait jusqu'alors grandit en lui à chaque seconde, il faut qu'il réplique, il faut qu'il proteste, qu'il dise quelque chose... Mais il ne dit rien. Parce qu'elle a raison, c'est vrai. Ils sont sur les nerfs, et cette chose ne fait qu'aggraver leurs tensions. S'ils s'en débarrassaient, ils seraient au moins libérés de ce poids-là.

"Mais... On fait quoi, si la bête n'est pas seule ?"
Gaëlle serre les dents, une mimique qu'il l'a déjà vu adopter dans les situations d'impasse ou de grande frustration – il se demande bien laquelle des deux elle exprime, cette fois.

"S'il y en a plusieurs, je suis désolée de te le dire mais on risque de pas faire de vieux os."
A son tour de serrer les dents.

Un léger flottement s'écoule tandis qu'ils semblent tous les deux réfléchir à cette éventualité. C'est lorsqu'il réalise qu'il aurait suffi la bête de ce simple instant d'inattention pour les faucher tous les deux qu'il prend sa décision :

"D'accord, il murmure."
Gaëlle fronce les sourcils. Elle n'a pas vraiment l'air satisfaite.

"D'accord ? Tu viens toi-même de soulever une hypothèse qui causerait ta mort si elle était avérée !
— Oui", il murmure toujours.
"Et alors ? C'est tout ce que ça te fait ? Tu tiens si peu à ta vie ? Si j'avais su, je me serais pas donné autant de mal à la sauver, tiens."
Elle choisit des mots blessants, mais son visage dit autre chose, il dit son inquiétude et son envie de sortir d'ici vivante. Alors lui, il ne dit rien, il encaisse et il se tait.
"Et ben ? T'es prêt à tout gâcher sur une idée stupide de ma part ?"
Elle marque une pause, baisse le regard vers ses pieds puis reprend, plus bas :
"Tu me fais vraiment confiance à ce point ?"
Il comprend à son attitude que ces mots sont difficiles à prononcer.
Et puis il sourit.

"Et toi ?"

***

Il a dit ça comme il aurait dit « ça va ? », comme ça, simplement. « Et toi ? »
Et elle ? Qu'est-ce que ça veut dire, d'abord ? Est-ce qu'elle a confiance en elle, ou est-ce qu'elle lui fait confiance à lui ? Rah ! c'est frustrant cette manière qu'il a de parler sans le faire, de dire des choses qui pourraient en dire d'autres. Imbécile.
Elle sourit aussi, n'empêche. Nerveusement, mais elle sourit. Il a raison. Il n'a rien dit, mais il a raison. Il faut se faire confiance pour que ce plan fonctionne, autrement ils ne s'en sortiront pas.

Lentement, Soa s'éloigne un peu plus, il met de la distance entre eux et elle n'accélère pas pour le rattraper. Il a compris le plan. Il lui suffit de se tenir suffisamment loin pour faire croire à la créature qu'elle est hors de sa portée alors qu'il n'en est rien. Du reste, il faut tout miser sur un lancer de chaîne. Habituellement, elle est plutôt confiante en sa capacité à atteindre sa cible, elle se sait suffisamment entraînée pour ça. Le problème réside plutôt dans l'absence totale de visibilité, parce qu'elle n'a jamais lancé dans ces conditions, elle ne s'est jamais exercée à ces fins, et c'est une angoisse supplémentaire qu'il lui faut prendre en compte.
Enfin... Il faut une première fois à tout. Mais à choisir, elle aurait quand même préféré qu'une vie ne dépende pas de cette première fois.

Elle a dénoué la chaîne de sa cuisse pour l'enrouler discrètement autour de son poignet. Elle est en position, tout est prêt. Il n'y a plus qu'à attendre, et à espérer que son hypothèse était la bonne.

Plusieurs longues minutes s'écoulent dans un silence de mort. La tension transpire par tous ses pores, l'air est poisseux et ses mains sont poisseuses aussi, elle le sent contre sa chaîne glacée, et elle n'est plus certaine de savoir si elle meurt de chaud ou bien si elle est frigorifiée, elle tremble un peu, elle ne respire plus qu'à peine, d'infimes inspirations pour d'aussi infimes expirations, tout n'est plus que ça, infime, et pourtant chaque détail, si infime soit-il, peut être le dernier, peut signer une fin certaine, une mort certaine, alors elle se concentre et elle continue de trembler et de respirer infimement.

Plus le temps s'écoule, plus une certitude l'envahit lentement : elle ne sera pas plus vive que la bête, c'est impossible. Elle l'a vue à l'œuvre avec les chevaux et elle l'a constaté immédiatement : cette créature est d'une agilité remarquable, et la brume n'est pas un obstacle pour elle, au contraire, elle se tapit dedans, elle s'immerge probablement dans les marécages pour mieux surprendre ses proies. Alors il faut trouver autre chose que ses yeux pour la devancer, et il faut trouver vite.

Son crâne résonne de toutes les pensées qui le traversent, elle est en ébullition interne tandis qu'elle grelotte à l'extérieur, elle se sent réfléchir mécaniquement et tenter de rester rationnelle, elle pèse les pours, les contres, elle analyse aussi vite qu'elle peut se le permettre.

Un peu plus loin devant elle, il y a Soa qui s'enfonce dans le brouillard de son pas léger et discret. Le brouillard. Il faut penser sans le brouillard. Il faut s'élever au-dessus des brouillards.

Finalement, elle émet plusieurs hypothèses qui, elle l'espère, permettront de les sortir de cette impasse. D'abord : la chose semble connaître ces marécages, ce qui suppose qu'elle y vit. Or si c'est son habitat naturel, il y a fort à parier qu'elle sait s'y dissimuler même en l'absence de cette brume opaque, autrement dit : ils ont probablement affaire à une créature aquatique, car ces eaux troubles et vaseuses sont bien le seul endroit où elle serait à même de guetter une proie sans risquer d'être repérée. D'accord, ça fait déjà beaucoup de suppositions, mais son raisonnement se tient. Et si ces hypothèses sont justes, alors plusieurs éléments pourraient lui faciliter la tâche...

Autour d'eux, tout se tait. Il n'y a que le bruissement des marécages, une sorte de mélodie de fond humide, rythmée par le tempo régulier de leurs pas qui s'enfoncent dans la gadoue qui constitue leur chemin. Tout son être est raidi à l'extrême, comme un mécanisme sur le point de se déclencher. Parce qu'elle a certes envisagé un plan, mais il se pourrait que cette créature soit plus intelligente qu'elle ne le soupçonne et qu'elle ait flairé le piège.

Le plus terrifiant est que la bête n'a qu'à attendre pour venir à bout de leurs ressources. Ils n'ont plus rien à manger, ils sont probablement complètement perdus et ils n'ont que trop peu dormi la nuit précédente : bientôt, ils relâcheront leur attention, et alors, ils seront les agneaux qui se sont trop écartés du troupeau. A la merci du grand méchant loup.

Les minutes continuent de défiler mais toujours rien, or chaque instant qui s'écoule les enterre un peu plus. Alors Gaëlle serre les dents comme pour broyer ses hésitations, et elle décide enfin de jouer le tout pour le tout.
Progressivement, elle tâche de ralentir l'allure pour que Soa la distance un peu plus encore. Bientôt, il n'est plus qu'une ombre dansante au creux du nuage marécageux qui les enveloppe, mais sa mélodie subsiste. C'est un son très léger, presque imperceptible, régulier et irrémédiablement humide : ses pas sur la boue. Elle se repère à ça, ce bruit rémanent, perpétuel, et elle ferme les yeux. Elle ne voyait rien, et de toute façon, elle n'en aura pas besoin.

Intérieurement, elle prie pour que sa trop proche présence ait été la raison de l'absence de la créature. S'éloigner présente de lourds risques, surtout pour Soa, mais c'est peut-être aussi la seule chose à faire pour qu'enfin le monstre daigne émerger de ses eaux sombres.

Il y a ce qui lui paraît maintenant une éternité, quand la bête a emporté les chevaux, elle s'est étonnée de l'absence totale de bruit, comme si une simple brise avait tout emporté, et c'est ce qui l'a d'abord inquiétée. Comment repérer une chose aussi discrète dans un tel flou, si elle ne peut même pas se fier à ce qu'elle entend ? Mais autre chose l'a frappée depuis : si la créature est effectivement aquatique, alors elle vit immergée. Auquel cas, toute silencieuse qu'elle soit, elle trouble forcément le silence en s'extirpant des profondeurs. Et si Gaëlle n'y a pas prêté attention la première fois, elle ne laissera pas passer ce remous à nouveau.

Alors voilà, elle est là, yeux clos mais tout son être tendu, ses oreilles tendues, aussi, à l'affût de la moindre perturbation du silence, à l'affût de toute anomalie qui donnerait enfin un sens à ce plan décidément trop risqué à son goût.

Floc, floc, floc
Soa continue d'avancer sans se soucier d'elle, sans se soucier de la distance qu'elle a prise et qui s'étend toujours plus. Il a confiance en elle. Elle n'a pas le droit d'échouer. Et de toute façon, son plan est bon, elle le sait, elle a confiance en elle, elle aussi, elle se sait capable. Elle exerce ses fonctions depuis plusieurs longues années maintenant, elle est loin, la débutante qu'elle a été, loin aussi les échecs et les erreurs du passé.

Floc, floc, floc
Elle tâche de faire le vide, à présent. Elle va y arriver. Elle inspire longuement, retient l'air dans ses poumons un instant puis le relâche dans une expiration progressive. Une fois son corps vide, vidé, elle le sent qui appelle l'air à lui, qui repousse ses limites pour ne pas céder, mais elle reste un instant encore, elle reste comme ça, sans air, elle sait les voluptés de l'inspiration suivante, celle qui suit le vide, l'absence de. Finalement, elle laisse l'air entrer à nouveau, elle le sent qui se précipite en elle, qui la parcourt de sa fraîcheur légère, délicate, qui l'élève un peu, et elle s'apaise.

Floc, floc, floc
Ça va marcher, elle le sent dans son sang. La chose viendra, quelle qu'elle soit. Et elle est prête à l'accueillir.

Gaëlle comprend son erreur un instant trop tard, alors qu'un léger remous lui parvient enfin. Son intuition était bonne : la chose émet effectivement un son lorsqu'elle émerge, et elle l'a nettement perçu au milieu de ce silence, comme des gouttes de pluie légère sur une flaque. Pour autant, malgré cette brève anticipation, la bête est bien trop vive pour elle. En un instant, elle voit la silhouette de Soa s'évanouir dans le flou sans un bruit.

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