Chapitre 26 - Le dernier chant de Musaraigne (fin)

Ils n’eurent pas à se concerter longtemps pour décider de remonter à la surface au plus vite - alors, une fois la récolte mangée, ils reprirent la route, guidés par Ysaë et Drk. Les tunnels n’avaient plus de mauvaises surprises à leur jouer, mais ils croisèrent bien la route de l’escargot géant, libéré des entraves des archéologues. Muse en conclut qu’ils avaient gardé leur promesse, et avaient quitté les montagnes pour utiliser leurs talents à meilleur escient ailleurs. Pas qu’aucun des compagnons du gnome ne soit allé vérifier de près qu’il n’y avait plus trace d’eux autour de la créature - fallait pas pousser, non plus !

Il leur fallut une longue journée de marche pour atteindre la surface. Lorsqu’elle émergea des tunnels, juchée sur le dos de Gulliver, Muse s’attendait presque à avoir oublié le souffle du vent et le goût de l’air, mais ses poumons s’en souvenaient encore. Après des jours d’humidité constante, sa peau lui parut sèche, et elle eut l’impression d’avoir rapetissé, avec le ciel ouvert au dessus de sa tête. Mais elle était soulagée de retrouver cette lumière qui semblait partout, ici, quelle que soit la hauteur où ils se trouvaient. Elle mit pied à terre, et ils prirent tous quelques longues minutes silencieuses pour profiter de l’air frais, y compris l’amahzyle enveloppée dans le sortilège de protection de Feï.

Ysaë fouilla dans une de ses nombreuses sacoches, et en sortit une amulette vierge qu’il lança à l’Ombre.

— Tu peux charger ça avec le sortilège que tu utilises, suggéra-t-il. Drk pourra s’éloigner sans risque, s’il le faut.

Il serra ses doigts autour de l’amulette, et aussitôt elle s’imprégna de son sortilège. Sans un mot, il l’attacha au cou de l’amahzyle, qui frotta sa tête contre son armure en guise de remerciement.

— Et maintenant ? demanda Ysaë avec un demi-sourire. Quelles bêtises allez-vous faire ? 

Il s’était tourné vers Gulliver, qui ria un peu.

— Je sais pas si je vais retrouver un jour ma maîtresse, mais ça veut pas dire qu’on a plus rien à faire ! Muse, il y a des amahzyles à Pierremêle, c’est ça ?

— Plusieurs milliers, oui, confirma-t-elle, un sourcil levé.

Drk hulula avec enthousiasme, la gueule fendue en un large sourire.

— Et c’est chic pour passer une retraite ? 

— Eh. Y’a pire. 

— Et, euh… ils vont pas nous faire chier même si on est recherchés ?

— La loi des plaines s’arrête là où la ville naine commence, confirma Muse. Et toi, Ysaë ? Tu changes pas d’avis ?

— Il vaut mieux que je reste là. J’ai encore des choses à chercher, entre le remède et la route vers l’autre côté des montagnes… Et puis, même à Pierremêle, les maegis du nord ne sont pas les bienvenus.

— Alors, c’est un adieu, constata-t-elle.

Elle n’aura jamais cru regretter ne serait-ce qu’un peu la compagnie d’un maegis. Elle se leva, couvrit les quelques pas qui les séparait, et le serra dans ses bras tant qu’il était encore assis - debout, elle n’aurait même pas pu l’atteindre, cet idiot de géant. Elle ne lui dit rien de plus : entre vieilles personnes, ce n’était pas nécessaire.

— Si tu trouves quelque chose, fais nous signe ! lui fit promettre Gulliver.

Il sourit et hocha la tête, puis se leva pour les regarder partir. Leur pas étaient un peu plus lourd, avec un compagnon en moins, mais ils n’avaient pas de raison de s’attarder davantage. Avant qu’ils ne tournent hors de la vue du maegis, Muse jeta un dernier coup d’oeil en arrière, et vit qu’il était déjà reparti dans le tunnel qu’ils venaient de quitter, sa silhouette blanche à un bras découpée contre l’obscurité des souterrains. 

Après tous les obstacles qu’ils avaient rencontré dans la montagne, en sortir parut étrangement paisible. La milice locale les poursuivis avec des piques enflammées jusqu’à ce qu’ils aient sauté par-dessus un ruisseau, et atteint le territoire des Sabots-fendus, où les soldats étrangers n’étaient pas bienvenus et des archers chassèrent leurs poursuivants à coups d’insultes et de flèches soporifiques. Ils eurent à prendre la fuite à de nombreuses reprises, entre les champs ou entre les arbres, durant le voyage qui les séparait des montagnes à l’est aux falaises de Pierremêle à l’ouest. 

Au cours de la deuxième semaine, ils avaient réussi à voler les avis de recherche qui les concernaient, pour admirer leurs crimes et les peintures ensorcelées qui résistaient à toutes les tentatives de défiguration auxquelles Gulliver réussit à penser. Seule Drk n’était pas déjà recherchée - mais à la troisième semaine, elle eut aussi droit à ses propres affiches, qu’ils ramassèrent avec fierté pour l’ajouter à leur collection.

— C’est dommage qu’on en ait pas une d’Ysaë aussi, ça aurait fait un joli souvenir ! » constata Gulliver devant leurs images alignés devant lui, quelques secondes avant qu’ils ne soient forcés de repartir au grand galop loin des épées de mercenaires zélés.

Le meilleur moment de leurs journées, pour Muse, étaient ceux qu’elle passait à enseigner à Feï toutes les musiques et toutes les légendes qu’elle connaissait, et à l’aider à réparer son tambour brisé pour qu’il le fasse totalement sien. Le gamin était bon élève, et devenait jour après jour bon musicien. 

— Tu vas finir par être meilleur que moi, si ça continue. » ria Muse après qu’il eut terminé sans aucune fausse note l’ode au très vieux gnome qu’elle venait tout juste de lui montrer.

— Ce n’est pas le but ? se moqua Gulliver.

Il l’est déjà, petit bipède, hulula Drk.

La gnome ria davantage, et lui montra encore une autre mélodie, qu’il reproduit cette fois-ci avec quelques petites erreurs. Mais Muse soupçonnait qu’il les avait ajoutée intentionnellement, pour ne pas la vexer totalement.  

— Chanter est bien mieux que voler des objets. » constata-t-il alors qu’ils s’installaient pour la nuit, au milieu des fleurs qui se gorgeaient de leurs lumières diurnes, et des insectes qui retournaient se terrer dans le creux des écorces et sous les roches qui leur servaient d’abri.

— Tant que ça ?

— Les objets, je ne pouvais pas les toucher, quoi que je fasse. Et je cassais leur magie à chaque fois, quand j’essayais trop. Mais les chansons…

Dans l’obscurité, ses yeux se confondaient presque avec les boutons des fleurs qui se balançaient au vent autour de lui. Seul son sourire argenté permettait de le distinguer, au milieu des pétales.

— Je peux les toucher, dans mon essence. C’est étrange, non ?

— Non, assura Muse. Ce n’est pas étrange du tout.

— Et je peux les créer, et les partager. Quand je chante avec toi, ou pour quelqu’un d’autre, c’est presque comme si…

— Comme si tu touchais quelqu’un directement ?

Il acquiesça, et s’allongea dans l’herbe, une mélodie au bord des lèvres. Muse ne lui avait pas encore parlé de ce que sa graine de vie pouvait faire pour lui - il attendrait d’être arrivé à Pierremêle, et vraiment tout au bord de sa vie, avant de le lui expliquer.

La silhouette hérissée de pointes de la ville naine apparut après cinq semaines de marche dans les plaines. Elle dépassait d’une longue ligne, où les champs paraissaient s’arrêter de manière abrupte - mais Muse savait qu’au-delà, dans le creux de la falaise, se trouvait encore d’autres plaines et d’autres villes, d’autres aventures et d’autres chansons. Des aventures et des chansons qui ne seraient pas pour lui, mais il savait que quelqu’un les trouverait et les conterait à sa place.

Il leur fallut encore trois jours pour rejoindre Pierremêle. Ses tours noires et ses wagons suspendus se firent de plus en plus nettes à mesure qu’ils s’éloignaient des tours ocres et de la fumée d’Aradhis.

Pour Muse, Pierremêle serait sa destination finale. Car dans le creux de sa graine de vie, il sentit avec certitude qu’il ne lui restait plus qu’une poignée de jours, à présent. Juste le temps de faire ses adieux au monde - mais sans aucuns regrets, désormais. 

Le seul désagrément était qu’ils devraient retourner sous terre, du moins quelques instants. La partie ensevelie de la ville s’étendait sur plusieurs dizaines d’étages au creux de la falaise, avec une face ouverte sur la plaine au-dessous. C’était là qu’ils trouveraient les Amahzyles, et qu’ils comptaient aider Drk à rejoindre un nouveau troupeau. 

Mais les rues souterraines de la ville n’avaient rien en commun avec les tunnels hostiles de la montagne : elles étaient fleuries, bien éclairées et richement décorées de peintures et de mosaïques sur les murs, les toits et certaines parties du sol. Ils y croisèrent plus de monde en quelques minutes qu’en une semaine de voyage au dehors. C’étaient surtout des nains qui vivaient là, mais il y avait aussi des gnomes, qui regardaient les cheveux violets de Muse avec curiosité, et déjà plusieurs amahzyles qui avançaient par deux, trois ou quatre, jamais seuls. Ils n’eurent pas besoin d’aller bien loin, d’ailleurs, pour qu’une dizaine d’entre eux s’approchent de cette jeune inconnue qui n’avait de connexion avec personne, et décident d’entamer la conversation avec elle.

Ma pauvre enfant, hulula l’un d’eux après qu’elle leur eut expliqué d’où elle venait. Toute seule là-bas pendant si longtemps ?

Je suis contente que tu sois venue nous voir, ajouta une autre. Viens avec nous, si tu le veux.

Elle hulula son approbation, mais avant de les suivre, elle se tourna vers ses anciens compagnons de route pour se frotter à eux avec affection. Muse détacha de son cou l’ancien pendentif de Fanom, et l’attacha avec l’amulette ensorcelée par Feï.

— Gulliver te trouvera facilement, comme ça, et moi je n’en aurai vite plus besoin, expliqua-t-elle.

Je saurais toujours où les trouver, petit bipède, rassura-t-elle. Et quand ils auront besoin de moi.

Ce n’était pas un adieu, et ils savaient qu’ils la reverraient très vite, une fois qu’elle serait proprement installée dans son nouveau troupeau - alors ils la laissèrent partir sans plus attendre, et remontèrent à pas tranquilles vers les parties aériennes de la ville, où ils pourraient voir les plaines d’Aradhis, les plaines de la Botte et encore au-delà, le coeur léger et quelques chansons sur les lèvres.

***

Muse se réveilla ce jour-là avec la certitude qu’il mourrait avant de voir la nuit. Mais il ne put se résoudre à le dire à Feï et Gulliver que lorsque l’après-midi fut bien avancée, et qu’il était - peut-être - un peu trop tard pour de grands adieux, ce qu’il voulait éviter à tout prix.

— Ce soir ? balbutia Feï. Déjà ?

— Déjà, murmura-t-il.

Gulliver frappa le sol de ses sabots, et le coup résonna dans la petite étable. C’était tout ce qu’ils avaient réussi à louer, avec les quelques jours de chansons que Muse et Feï avaient donné dans des auberges et des salles dansantes de la ville, et ils y étaient revenus se reposer quelques temps, après leur repas. Les oreilles plaquées en arrière, le poney poussa un hennissement furieux et lui lança un regard noir. 

— D’abord Fanom, puis Ysaë et Drk, et maintenant toi ? Tout le monde m’abandonne ! 

— Je suis pas encore parti, hein, rouspèta Muse.

— Et je serais encore là, murmura Feï.

Et je ne suis pas si loin, hulula Drk au dehors.

Feï se glissa jusqu’à la porte, et l’ouvrit pour laisser entrer l’amahzyle. Il n’y avait décidément pas assez de place pour eux tous, à l’intérieur, alors elle laissa son postérieur dehors, mais réussit à poser son museau entre les mains de son vieil ami.

J’ai senti que c’était le moment, ajouta-t-elle doucement. Je resterais avec toi jusqu’à la fin.

Il déposa un baiser entre ses deux naseaux, et caressa le crâne sans yeux de la grande enfant.

— Qu’est-ce que tu veux faire ? demanda Feï.

Muse avait eu le temps d’y réfléchir, même s’il avait eu de la peine à choisir où il voudrait se trouver, lorsque le Très Vieux Gnome viendrait pour le chercher sur son cheval et l’emmener dans le monde au bout du monde. Il n’y avait pas de bonne réponse, s’il était honnête - mais pas vraiment de mauvaise non plus, tant qu’ils étaient tous là avec lui pour lui souhaiter bon voyage.

— Je pensais monter dans l’une des plus hautes tours, là où on voit les deux plaines, et la forêt au nord.

— C’est loin, ça ! s’indigna Gulliver. Il faut partir tout de suite !

— Peut-être bien, oui, rigola-t-il.

Il laissa Feï le porter jusque sur le dos du poney, et sans attendre, ils prirent la route des tours supérieures. Leur accès était limité, pour éviter une trop grande affluence aux balcons, mais ils n’eurent qu’à expliquer pourquoi ils s’y rendaient, pour que deux nains armés des lanternes des gardes les fassent passer par un monte-charge pour aller plus vite. Ils réussirent à trouver un jardin presque vide, où il restait un banc libre qui faisait face aux plaines d’Aradhis.

Après avoir bien regardé les plaines de la Botte et leurs champs bleus, limités à l’ouest par les brumes du marais perdu, et observé longuement au nord les forêts des Faunes, où l’on voyait à peine se dégager la silhouette de la ville d’Hexe, dans laquelle Muse avait passé de nombreuses et belles années, il se tourna vers la rivière entre les forêts et Aradhis. Il la suivit du regard, et trouva enfin, minuscule entre deux coudes d’eau, les petites maisons de Sabot-sur-l’eau, où il avait rencontré Gulliver, et où sa dernière aventure avait commencé. Puis il descendit du dos du poney, pour s’asseoir sur le banc, et examina Aradhis, l’ancienne demeure des rois gnomes, et là où il avait passé le moins de temps de toute sa très longue vie. 

Du coin de l’oeil, il aperçut quelque chose qui scintillait sur l’une des tours. Il plissa les yeux, sans réussir à deviner ce que cela pouvait être - mais avant d’avoir le temps d’abandonner sa curiosité, le scintillement se rapprocha, et Muse comprit que sa source n’était pas si éloignée qu’il l’avait d’abord pensé. Un petit insecte métallique passa la rambarde du jardin suspendu, et se posa dans une de ses mains tendues.

— Un bourdon messager ? s’étonna Gulliver.

— Pas comme celui de Fanom, constata aussitôt Feï.

Muse trouva attaché sous son ventre un rouleau d’écorce fine, qu’il déroula et lut à haute voix.

Je n’ai pas réussi à reproduire le sortilège pour le message, seulement pour le porteur, trop petit pour une vraie lettre. Mais je pense à vous tous, et j’aurais aimé être là. Ysaë.

Le poney secoua la tête et hennit avec surprise.

— Comment il sait qu’on est là et que… Comment il sait ?

— Juste le hasard, supposa Muse avec un sourire.

Il rangea le bourdon dans la poche de sa veste, et tendit une main pour la poser sur le cou de Drk.

— Tu es sûre de réussir le sortilège, avec la graine ?

L’amahzyle hulula sa confirmation, ferme et rassurante, alors Muse se tourna vers Feï, assis à côté de lui en équilibre sur le dossier du banc.

— Et tu veux toujours la prendre pour toi ?

Il acquiesça en silence, et posa sa main sur l’épaule du gnome. Muse tendit son autre main, et Gulliver vint se glisser sous son bras pour une dernière caresse.

— Alors, il ne me reste plus rien à faire, murmura Muse.

— Quelqu’un devrait chanter, souffla Gulliver. C’est approprié, non ? Feï ? Si tu le fais pas, je m’y colle.

— Tu peux chanter si tu veux. Je t’écouterais jusqu’au bout, promis le gnome.

Sous son coeur, sa graine de vie était si lente qu’il peinait à suivre la mesure. Il sentait la douleur dans ses vieilles jambes et ses vieilles mains devenir de plus en plus molle. Sous ses doigts, le pelage du poney et la peau lisse de l’amahzyle étaient de plus en plus difficile à distinguer l’un de l’autre, et devant lui, la silhouette d’Aradhis se confondait peu à peu avec les champs qui l’entouraient. Gulliver -  ou Feï, il n’était pas bien sûr - chantait toujours, sans s’arrêter un seul instant - et bien qu’il l’écoutait, il ne réussissait plus à saisir le sens de ses paroles.

Il ferma les yeux, et le silence tomba autour de lui. 

Au loin, il entendit approcher les sabots du cheval du Très Vieux Gnome, qui fredonnait avec la voix de Merle un chant que Muse n’avait encore jamais entendu, et que personne n’entendrait jamais après lui. 

FIN

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