Chapitre 26 : Le Bijou de Braise

Notes de l’auteur : Bonne lecture !

Le soir tombait à l’horizon. Dans sa chambre, Amélia trépignait. Dans quelques heures elle rejoindrait Jagger à l’entrée de la rue des Merveilles. Mais avant ça, elle devait s’assurer que personne ne remarque son départ. Elle attendit donc que la nuit fût bien avancée avant d’enfiler sa cape. Une fois prête, elle sortit de sa chambre à pas de loup, à l’affut du moindre bruit. Elle n’avait aucune envie de se retrouver nez à nez avec qui que ce soit. Fort heureusement, tout le monde dormait à cette heure.

Elle devait faire vite.

En passant devant la chambre de son frère, pourtant, Amélia ne put s’empêcher de ralentir le pas. Sous la porte, la jeune fille voyait une faible lumière vaciller. Il n’était pas inhabituel pour Azriel de veiller tard, pourtant… quelque chose semblait différent ce soir. Elle tendit l’oreille, soucieuse. De l’autre côté, elle entendit des murmures, puis une quinte de toux qui la fit frissonner.

Des bruits de pas s’approchèrent de la porte. Amélia s’en écarta en vitesse et se fondit dans les ombres. M. George quitta la pièce au pas de course, une bassine d’eau dans les mains. Il ne l’avait même pas vu.

Amélia déglutit, l’estomac noué à l’idée de ce qu’elle verrait derrière cette porte. Pourtant, elle ne pouvait s’empêcher de s’inquiéter et, la gorge serrée, finit par jeter un œil.

Dans la chambre, Azriel se tenait recroquevillé dans ses couvertures. Il tremblait, un mouchoir devant les lèvres, toussant, crachant du sang. Sa respiration était sifflante, son teint cireux. Amélia serra les poings. Encore une crise…

 Après un rapide coup d’œil alentour – M. George ne reviendrait sans doute pas avant un moment – elle s’approcha doucement de son frère, passant une main dans ses cheveux emmêlés. Azriel ouvrit faiblement les yeux. Son regard était brouillé.

En voyant sa sœur, il sourit.

– Qu’est-ce que… tu fais encore debout… toi ? balbutia-t-il taquin.

Son sourire était tremblant, et sa toux reprit. Amélia s’agenouilla devant lui, écartant des mèches humides de son visage. En replongeant son regard dans celui de sa sœur, l’expression d’Azriel se fit plus sombre, son sourire amer.

– Tu t’en va courir après le tueur… hein ?

Elle pinça les lèvres. Azriel voyait la culpabilité luire dans ses yeux, elle lui rongeait l’esprit comme le syndrome lui rongeait l’essence. D’une main incertaine, le jeune homme chercha celle de sa sœur. Amélia entrelaça leurs doigts. Il semblait si faible, si fragile…

– Je suis désolée… je voudrais rester mais…

– Ne t’en fais pas pour moi… murmura-t-il. Je ne mourrai pas ce soir…

Amélia eut un sourire sans joie.

– Je reviendrai bientôt, dit-elle tout bas, c’est promis.

– Je te fais confiance…

En voyant le sourire sincère de son frère, Amélia sentit son cœur s’alléger un peu. Elle s’en voulait toujours de le laisser alors qu’il était au plus mal, mais Jagger l’attendait, elle avait une mission à accomplir, elle devait y aller. Alors elle embrassa son frère et quitta la pièce.

À peine eut-elle franchi la porte du passage secret menant au salon de Marigold que M. George revint dans la chambre. L’adolescente resta là un moment, debout dans l’obscurité du couloir. Malgré la distance, elle entendait son frère tousser, cracher. Elle serra les dents, releva la tête et, plus déterminée que jamais, parcourut le passage au pas de course.

 

Jagger attendait à l’entrée de la rue des Merveilles. Dès le coucher du soleil, celle-ci s’était animé et beaucoup de gens déambulaient à la lumière des réverbères. Des rires retentissaient de toute part, parfois des cris. Les premiers ivrognes se faisaient jeter hors des bars, déjà bien enivrés. Quelques-uns étaient même venu lui chercher querelle avant de vomir après qu’il les ait repoussés. Il jeta un œil à sa montre. Onze heures moins le quart.

Elle était en retard.

Après un nouveau coup d’œil à sa montre et toujours aucune trace d’Amélia, Jagger commença à se poser des questions. Il se demandait si elle n’avait pas finalement changé d’avis. Il se demandait s’il avait eu raison de lui faire confiance, si Cléo lui avait dit vrai, qu’Amélia, comme les autres sorcières, n’était pas fiable. Il se demandait si ses espoirs n’étaient pas vains…

Cette pensé lui serra le cœur et, intérieurement, il pria Aurora d’avoir tort.

Jagger s’apprêtait à s’en aller quand il aperçut une silhouette encapuchonnée fondre dans sa direction. Pendant un instant, il songea à un voleur et s’apprêtait à s’envoler quand il reconnut ses boucles brunes. Malgré le soulagement qui l’assaillit, le jeune homme ne put s’empêcher de lui en vouloir.

– Tu es en retard, fit-il remarquer sèchement.

Malgré la capuche qui dissimulait son visage, il la vit s’assombrir.

– Mon frère a fait une crise, je ne pouvais pas partir sans lui dire au revoir.

Jagger se mordit la langue et détourna les yeux. Évidemment… quel idiot il faisait. Il regretta amèrement ses mots mais n’en dit rien. À la place, il se mit en marche.

– Viens, on nous attend.

À la surprise d’Amélia, Jagger lui prit la main et la conduisit dans la foule. En parcourant la rue, l’adolescente ne put s’empêcher d’admirer les lieux. De jour, la rue des Merveilles semblait abandonnée, triste et en même temps répugnante avec ses relents de vomis et de tabac froid. À cet instant, en revanche, elle bouillonnait de vie. Partout autour d’eux, des femmes et des hommes aux costumes affriolants tentaient d’attirer l’attention des passants. Des odeurs d’alcool, de sucre et de parfum entêtants se mélangeaient dans l’air pour former un fumé assommant qui donna des vertiges à la sorcière. Les enseignes, sombres et austères en journée, brillaient à présent de mille feux. Partout où le regard se posait il n’y avait que couleurs vives et éclatantes.

Un peu plus loin, Amélia reconnu l’enseigne rougeoyante du Bijou de Braise. Des senteurs sucrées et des bruits feutrés leur parvenaient de l’intérieur. Deux fées attendaient devant les portes pour attirer plus de client, entourées d’hommes à l’air sévère – des vampires de ce qu’elle voyait. Sans doute des videurs, songea-t-elle en passant devant eux. Dans l’obscurité, leurs iris prenaient une étrange teinte rouge inquiétante, parfait pour dissuader quiconque de faire de vague. Pourtant, Jagger passa devant sans même leur jeter un regard.

– Je croyais qu’on allait au Bijou.

– On y va, répondit-il gravement en repoussant violement un poivrot un peu trop maladroit de son chemin.

Le pauvre homme s’écrasa lamentablement par terre, une bouteille de vin à la main avant d’éclater de rire. Dans ses yeux, Amélia cru voir des paillettes briller. Aussitôt elle fronça le nez. De la poussière de fée….

– Mais certainement pas par la grande porte, poursuivit Jagger sans se laisser démonter. En plus tu es en retard, nous n’avons plus beaucoup de temps pour te préparer avant l’arrivée de l’autre abruti.

Amélia serra les lèvres. Évidemment.

Ils tournèrent à l’angle, s’éloignant de la rue et son agitation, et longèrent le bâtiment, Jagger serrant la main d’Amélia à lui en faire mal. Elle allait le lui faire remarquer quand une porte s’ouvrit à leur gauche et l’homme-fée s’arrêta. Éblouie, Amélia ne remarqua pas tout de suite la fée qui apparut devant eux. Elle balaya l’allée du regard avant de poser les yeux sur eux et de froncer les sourcils, agacée.

– Ils sont là, indiqua-t-elle à quelqu’un derrière elle avant de se tourner vers le duo, les mains sur les hanches. Il était temps, gronda-t-elle en les faisant entrer, vous êtes en retard.

– Essaie donc de déambuler dans cette rue en pleine heure de pointe, bougonna Jagger.

– Très drôle, se contenta-t-elle de répondre en claquant la porte derrière eux.

Amélia grimaça. L’air de la pièce était tellement saturé de fragrances diverses qu’elle eût l’impression d’avoir avalé un flacon de parfum entier tant sa gorge et son nez lui piquaient. Mais elle n’eut même pas le temps de s’en plaindre que déjà on les conduisait dans un escalier affreusement grinçant. Jagger lui conseilla fortement de regarder où elle mettait les pieds, ce qu’elle ne se gêna pas de faire tant elle craignait de passer au travers.

Tout du long, elle ne lâcha pas la main du garçon et s’y accrocha même de toutes ses forces jusqu’à ce qu’ils atteignent enfin l’étage. Là, ils se retrouvèrent dans ce qui ressemblait à une grande loge où plusieurs filles finissaient de se préparer. À leur arrivée, celles qui restaient se retirèrent sans un mot. Ce ne fut qu’à cet instant qu’Amélia remarqua enfin les fées qui les attendaient. La première lui souriait gentiment tandis que l’autre semblait la fusiller du regard. L’adolescente n’osa pas lâcher tout de suite la main de Jagger.

Celui-ci en profita pour faire les présentations. Amélia apprit ainsi que la fée qui les avait conduits ici était en fait sa sœur, Lemony. En regardant plus attentivement les longues ailes repliées dans son dos, Amélia reconnu qu’elles ressemblaient beaucoup à celles de Jagger, même si leur bleu semblait tirer un peu plus sur l’indigo. Elle reconnut bien sûr Cléo à ses cheveux colorés et ses tatouages, elle ne semblait d’ailleurs pas du tout contente de la voir.

Tout à l’inverse, la fée qui se tenait à son côté trépignait presque de joie. En la voyant, Amélia parut surprise. Elle avait entendu parler de Pluméria Shugar, la fée unijambiste qui dirigeait le bordel, mais elle s’était toujours figuré une vieille femme à la peau parcheminée et aux paupières tombantes, pas une jeune femme aussi belle et lumineuse que celle qui lui faisait face. Elle ne devait pas avoir plus d’une trentaine d’année. Sa jambe gauche avait été remplacée par une superbe prothèse ivoire décorée d’arabesque magnifiquement gravée.

Quand Jagger se tourna pour présenter la sorcière, Amélia en profita pour retirer son capuchon qu’elle avait presque oublié. Aussitôt, tous les regards convergèrent vers elle. L’adolescente se sentit brusquement rapetisser.

– Elle est plus petite que je ne pensais, lança froidement Cléo, les bras croisés.

– Cléo, gronda Jagger.

– Moi je la trouve à croquer, sourit Pluméria en s’approchant pour prendre sa cape, un grand sourire aux lèvres.

Dans son dos, ses ailes pourpre et blanche frémissaient. Elle était si belle qu’Amélia ne pouvait détacher les yeux d’elle, de son étrange regard rose pâle, de ses longs cheveux blond platine aux pointes pastel ondulées, de son sourire si doux. Pas de doute, Pluméria était envoutante. En fait, toutes les trois étaient splendides, si belles qu’Amélia se sentit soudain petite et dénué du moindre charme, un vilain petit canard au milieu d’une cour de cygnes. Elle pinça les lèvres, mal à l’aise.

– Alors ? demanda-t-elle timidement.

Les fées se concertèrent d’un regard avant d’échanger de larges sourires.

– Pour commencer, nous allons te changer, lança Pluméria en lui prenant les mains.

Les filles commencèrent à lui tourner autour.

– Du violet lui irait bien, lança Lemony. Peut-être avec un peu d’or.

– Il faut absolument qu’elle change de couleur de cheveux. A-t-on encore les perruques de la saison dernière ? demanda Cléo en soulevant une mèche de la sorcière.

– Hum… pour ça je peux peut-être faire quelque chose, lança timidement Amélia.

Les fées la regardèrent curieusement alors qu’elle fermait les yeux et se concentrait. L’instant d’après, ses cheveux se lissèrent et prirent une teinte lavande splendide. En rouvrant les yeux, Amélia vit les fées la regarder éblouies. Cléo, qui s’était montrée si froide, se métamorphosa. Elle se précipita vers elle, des étoiles plein les yeux, et souleva avec admiration les nouvelles mèches de la jeune fille.

– Comment as-tu fait ça ?

– C’est… de la métamorphose élémentaire, répondit-t-elle du bout des lèvres.

Les fées se regardèrent, avant de fondre sur elle, le regard brillant.

– Que peux-tu faire d’autre ?

– Peux-tu modifier ton apparence à volonté ?

– Combien de temps cela durera-t-il ?

– Doucement les filles, intervint Jagger, vous lui faites peur.

Amélia se tourna vers lui, un pâle sourire aux lèvres.

– Ça ira, merci.

En fait, leur curiosité sincère lui faisait plaisir. Elle ne s’imaginait pas un jour pouvoir parler de magie avec quelqu’un d’autre que son précepteur ou sa famille. Leur enthousiasme était rafraîchissant, c’était agréable. Alors ce fut avec grand plaisir qu’elle répondit au déluge de question qui suivit. Oui, elle pouvait faire bien d’autres choses. Non, ce n’était pas une illusion. Oui, elle pouvait changer d’apparence à volonté. Pour ce qui était de la durée du sortilège, Pluméria sembla trouver très intéressant le fait qu’Amélia puisse le maintenir aussi longtemps qu’elle le désirait.

Face à ces révélations, la jeune femme sembla avoir une idée, son regard pétillaient.

– Jagger, tu veux bien nous laisser un moment ?

Le jeune homme lança un regard à Amélia, entourée de Cléo et Lemony qui s’extasiaient encore sur ses mèches lavande et lui posaient tout un tas de questions sur sa magie, allant même jusqu’à lui demander de faire briller ses yeux d’or juste pour voir. Pendant un instant, il hésita. Puis finalement, il haussa des épaules. S’il y avait un problème elle saurait s’en sortir. De plus, le soudain engouement de Cléo pour Amélia l’amusait.

– D’accord.

 

Au bout d’une dizaine de minutes, les filles le rejoignirent en gloussant dans l’arrière-boutique par laquelle ils étaient arrivé. Jagger eut un sourire en songeant qu’Amélia avait réussi à faire ami-ami avec Cléo et Lemony. Pourtant, quand son regard se posa sur la sorcière, l’homme-fée en resta bouche bée.

Amélia était méconnaissable.

Pluméria avait décidé de garder ces longs cheveux lavande que la sorcière avait fait apparaître et était donc partie de là. Lemony et elle s’étaient chargées de lui trouver une tenue dans des tons violets et or qui la mettait presque trop en valeur alors que Cléo s’était chargée de la maquiller, parant ses paupières de dorures et ses lèvres de mauve. Ses yeux noisette avaient pris une teinte gris clair, sa peau était légèrement plus foncée, sa taille plus fine et elle semblait un peu plus grande, mais il parvenait à la reconnaître malgré tout.

Lemony rejoignit son frère.

– Il est arrivé ?

Il fallut une seconde à Jagger pour comprendre. Il détourna les yeux d’Amélia et se tourna vers sa sœur, l’air sombre.

– Il y a quelques minutes.

– Très bien, dit Pluméria avec un sourire en se tournant vers Amélia, je t’écoute.

Toutes les trois avaient convenu d’une fausse identité au cas où ça se passerait mal. Pluméria l’avait forcé à la répéter tant de fois en si peu de temps que la sorcière se serait cru retourner quelques années plus tôt devant son précepteur.

– Je suis Violette, récita la jeune fille, une jeune demi-fée bâtarde sans ailes et sans le sou, récemment engagée au Bijou de Braise.

– Parfait ! s’enthousiasma Pluméria en tapant joyeusement dans ses mains.

Cléo conduisit Amélia jusqu’à l’épais rideau de velours pourpre qui séparait les coulisses où ils se trouvaient de la grande pièce. La sorcière fut surprise de constater que le bordel possédait son propre sortilège d’extension de l’espace, bien que celui-ci ne fut pas aussi impressionnant que celui qu’on croisait dans les boutiques de la Grand-rue.

Cléo lui indiqua un homme massif vautré dans un large fauteuil, un verre de whisky à la main. En le voyant, Amélia sentit monter en elle une furieuse envie de lui enfoncer son verre profondément dans le gosier. Quel sale type ! Son dégoût ne fut que plus grand quand elle le vit mettre la main aux fesses d’une serveuse qui passait par là. La fée ne dit rien, mais la jeune fille la vit s’éloigner plus rapidement que nécessaire. Quel goujat…

– Tu le vois ? demanda Cléo. C’est celui avec le chapeau melon sur la table.

– Et le verre de whisky à la main ? Oui, je le vois, grinça-t-elle.

Cléo lui jeta un regard curieux, puis un sourire étira ses lèvres. Si un regard pouvait tuer… La fée trouvait amusant de voir Amélia si remontée contre le loup, elle ne doutait pas que le spectacle qui allait suivre allait être divertissant. Finalement, elle s’était peut-être trompée sur cette sorcière.

Elle reporta son regard sur la salle et pointa un doigt vers le bar.

– Tu vois la sylphide assise sur le comptoir du bar au fond ?

Amélia suivit son regard et vit une sublime jeune femme blanche comme neige assise nonchalamment sur le comptoir. Ses longs cheveux argentés semblaient flotter dans son dos comme dans un courant d’air. Même de loin, l’adolescente remarqua son hétérochromie, l’un de ses yeux était d’un bleu clair comme les glaciers tandis que l’autre était d’un blanc laiteux aveugle. De là où elle était, il semblait à Amélia qu’elle était couverte de strass et de paillettes argentées. Mais, à y regarder de plus près, l’adolescente remarqua un éclat différent autour de son œil sans couleur, comme du givre qui recouvrerait sa peau tout autour. Son sourire était envoûtant, magnétique. Une fois qu’on avait posé les yeux dessus, il devenait presque difficile de s’en détacher.

Comme sentant son regard, la sylphide se tourna vers elle. À l’instant où Amélia croisa son regard, elle sentit un frisson la parcourir.

– Difficile de ne pas la voir.

– Elle s’appelle Eneya, expliqua Pluméria en les rejoignant, elle s’occupe de la distribution des filles. Il te suffit d’attirer l’attention du loup et d’attendre qu’elle vienne te chercher.

– Qu’a-t-elle à l’œil ? ne put-elle s’empêcher de demander.

– Maladie de Givre, répondit simplement la fée. Elle y a survécu de justesse lors de l’épidémie d’il y a seize ans dans les Terres du Nord avant de venir s’installer à Riverfield.

Amélia la regarda observer le monde qui l’entourait. Personne d’autre ne semblait vraiment faire attention à elle, comme si elle était invisible. Ou alors, peut-être l’évitait-on simplement.

– Quelques recommandations de dernières minutes ? demanda Amélia en se tournant vers les filles.

– Oui. Ne l’appelle pas par son prénom, dit Cléo.

– Il serait préférable que tu ne lui donne pas le tien, enchaîna Pluméria.

– N’oublie pas, tu joues un rôle. S’il te touche, fait semblant d’apprécier, même si ça te dégoûte.

– Évite de le regarder dans les yeux, c’est synonyme de défi.

– On t’a déguisé, mais ça ne suffira peut-être pas à camoufler ton essence de sorcière. Le pouvoir de ta famille est parmi les plus puissants, il faudra que tu le contiennes.

– Ça ne devrait pas être trop compliqué, répondit Amélia en haussant des épaules, ma mère me force déjà à le faire.

Pluméria lui jeta un regard perplexe. Entraîner sa fille à masquer son essence ? Quel intérêt dans une ville régie par les sorcières ? La fée y réfléchit un instant avant de fouiller la salle du regard. Elle indiqua alors à Amélia un homme debout dans le fond de la pièce à l’entrée.

– Tu vois le grand gaillard, là-bas ? demanda-t-elle.

– L’albinos ?

– C’est ça. Il s’appelle Mako, si ça tourne mal, il sera là pour l’empêcher de te toucher.

Amélia l’observa un moment. Les bras croisés sur sa large poitrine, le loup, qui était plus blanc qu’Eneya, lui semblait tout de même bien fin et frêle, presque gracile par rapport à leur cible. Elle ne voyait pas vraiment comment il pourrait l’aider en cas de problème.

Alors qu’elle méditait ses capacités au combat, il tourna la tête et croisa son regard. Ses iris étaient d’un rouge sang presque effrayant, même de loin. Pourtant, il n’y avait pas la moindre trace de méchanceté dans ce regard. Elle le vit même lui sourire, un sourire franc, presque doux. Une expression si étrange pour un loup-garou.

– D’accord, finit-elle tout de même par dire.

En son for intérieur, elle ne put cependant s’empêcher de penser qu’en cas de problème, il lui suffirait d’assommer ce Henrik Graham par magie. Manipuler les souvenirs d’un tel abruti ne devrait pas être sorcier, surtout s’il s’avérait aussi imbibé d’alcool que le prétendait les filles.

– Bien, une dernière chose, intervint Pluméria en la retenant par le bras.

Amélia se retourna, et lut l’inquiétude dans le regard de la fée. La sorcière en fut presque surprise.

– Sois prudente.

Elle l’avait dit avec tant de sincérité qu’Amélia en resta sans voix.

– Promis.

Pluméria lui sourit faiblement et la lâcha. Amélia se tourna alors vers Jagger, un sourire taquin aux lèvres.

– Souhaite-moi bonne chance !

Et elle s’engouffra dans la salle.

Cléo et Lemony le rejoignirent et plantèrent leurs coudes dans les côtes du garçon.

– Ferme la bouche Jagger, on te voit baver, rigola Lemony à côté de lui.

Il rougit et détourna les yeux. Les deux fées se regardèrent en ricanant.

– On a fait du bon boulot, sa targua Cléo, fière d’elles.

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