Chapitre 26

D’autres chasseurs se proposèrent bien en tant que troisième membre de l’équipée, mais Imes dut refuser. Plus il y aurait de personnes à voyager, plus il faudrait emporter de provisions. Or la place dans le chariot n’était pas extensible. Viviabel et lui devraient partir seuls.

Ou du moins, presque seuls.

— Je veux que tu prennes Bes, dit Cléodine.

Elle faisait de vaillants efforts pour contenir son émotion, mais ses lèvres tremblaient. Imes fixa le chucret qu’elle lui tendait.

— Mais si je le prends… nous ne pourrons plus parler.

— Nous ignorons si nous pourrons parler de toute façon. Ce voyage est trop long, Imes. Pan s’épuiserait à t’alimenter en oxygène. Tu devrais avoir un chucret de rechange. Bes est un chucret de chasseur. Il est parfaitement formé pour t’aider.

— C’est une bonne idée, dit Jebellan alors qu’Imes cherchait encore une réponse. Vous devriez avoir chacun deux chucrets de rechange, au cas où. On devrait lancer un appel à volontaires.

Ses mots étaient hardis, mais la lassitude de sa voix les démentait. Son œil était terne. Le fait que Jebellan ne puisse pas proposer Mav ne faisait sans doute que retourner le couteau dans la plaie pour lui.

Il compensa en redoublant l’entraînement de combat d’Imes. Le départ devait avoir lieu bientôt ; on ne pouvait pas prendre le risque de perdre la trace de l’objet inconnu. Mais Jebellan jugeait essentiel qu’Imes soit capable de se défendre et de défendre Viviabel en cas d’attaque de charognards. Quant à Viviabel, il insista pour qu’elle passe de longues heures dans le grand vide. Elle obéit. Si, au début, elle resta simplement roulée en boule près du sas, paralysée par un mélange de froid et de terreur, Imes la vit se détendre petit à petit. Pendant ce temps, les armuriers de Port Ouest travaillaient ferme pour ajuster à sa taille l’armure de Cléodine, elle aussi offerte à la cause.

Les jours qui les séparaient de la date fatidique passèrent à une vitesse vertigineuse. Lorsqu’Imes et Viviabel n’étaient pas dans le grand vide, ils apprenaient auprès d’Orelle comment lire et créer des cartes, quels repères fiables utiliser pour garder un cap dans le néant, comment prendre en compte dans leurs calculs l’évolution d’objets en mouvement.

On avait décidé qu’Imes et Viviabel se rendraient à Port Chasse la veille du départ pour se familiariser avec l’équipement. Imes ne prit pas la peine de demander à Jebellan s’il avait l’intention de les accompagner. Il lui semblait évident que oui.

Mais pour tous les autres, l’heure des adieux vint bien trop vite.

Kriis serra Imes dans ses bras si fort qu’elle lui fit mal. Elle pleurait. Imes enfouit son visage dans l’épaule de son amie pour cacher ses yeux humides.

— Tu as intérêt à revenir, hoqueta-t-elle. Comment je ferais, moi, sans toi ?

Il la serra contre son cœur.

— Évidemment que je vais revenir, dit-il.

Cette fois d’entre toutes, mentir ne lui brûla pas la langue.

Les armuriers, tous ses anciens collègues sans exception, s’étaient rassemblés pour lui souhaiter bonne chance. Il leur serra la main, recueillit leurs vœux de réussite. Puis il y eut l’embrassade de Cléodine, non moins étroite que celle de Kriis. Même Uvara et Zeli étaient là. Zeli surprit tout le monde en se précipitant pour jeter ses bras autour d’Imes. Elle le lâcha aussi vite qu’elle l’avait attrapé et sortit en trombe. Il en fut étrangement touché.

Solac, lui, resta attaché à Viviabel tout du long. Il ne s’écarta que lorsqu’il fallut équiper les armures.

C’était la première fois que Viviabel revêtait l’ensemble complet. Une fois harnachée et soigneusement arrosée de sang d’hôte, elle observa ses membres avec curiosité. Habillée ainsi et debout à côté d’Imes et de Jebellan, on aurait presque dit une chasseuse.

— Ça pue, dit-elle finalement.

Jebellan éclata d’un rire rauque.

— Ah bon ? s’étonna Imes, humant le parfum d’ozone du sang dont ils étaient badigeonnés. Moi, je trouve que ça sent bon.

Jebellan rit de plus belle.

— Vous êtes aussi cinglés l’un que l’autre, décréta-t-il.

Viviabel entraîna Solac près du sas. Elle s’accroupit près du garçon morose.

— Tu sais comment faire, maintenant, n’est-ce pas ?

L’enfant hocha muettement la tête.

— Je sais que tu n’as pas envie de t’occuper du village tout seul. Mais moi, je suis sûre que tu en es capable. Et si ça ne va pas, il te suffit de demander de l’aide. Un autre prêtre viendra. Et la voisine t’aime bien, n’est-ce pas ? Elle s’occupera bien de toi.

Solac fit mine de pincer les vêtements de sa tutrice, comme il le faisait souvent pour attirer son attention. Mais il ne pouvait plus le faire sans se brûler sur l’armure. Il hésita, puis effleura la joue de Viviabel.

— Mais tu reviendras, hein ? dit-il.

Imes baissa les yeux sur ses gants pour leur laisser un peu d’intimité. Jebellan lança un bras en travers de ses épaules et le serra contre lui. Depuis la réunion, il ne perdait aucune occasion de toucher Imes. Ils ne dormaient plus que dans le même lit.

Un appel d’air les avertit que le sas s’ouvrait. Solac reniflait, les yeux rouges et les épaules basses, mais sa main était posée sur le mur près de la membrane. Il avait fidèlement pris son poste.

Alors qu’Imes, Jebellan et Viviabel s’apprêtaient à grimper dans le sas, deux nouveaux venus firent irruption dans la pièce. Stupéfait, Imes reconnut Laomeht et Natesa. Jebellan émit un grognement.

— Pas trop tôt. On ne vous aurait pas attendus, dit-il.

Imes le dévisagea. Laomeht et Natesa auraient dû se trouver à des kilomètres de là. Jebellan les avait-il prévenus de ce qui se passait ? Pourquoi ?

Natesa les ignora pour se diriger en ligne droite vers Viviabel.

— As-tu perdu l’esprit ? gémit-elle.

Elle voulut prendre les mains de son amie, mais comme Solac, dut renoncer. Elle eut l’air désemparée.

Laomeht s’approcha d’Imes, hors d’haleine. Il avait manifestement couru pour arriver à temps. Son expression égarée rappela à Imes ses pires moments d’acharnement aveugle. Imes se tendit.

C’était pour cela qu’il n’avait rien dit à Laomeht de son départ prochain. Il ne voulait pas sacrifier le peu de temps qu’il lui restait avec sa famille en disputes vaines. Cléodine comprenait sa décision, même si cela la déchirait. Mais il était sûr que Laomeht essaierait de le faire changer d’avis.

— Je ne suis pas sûr de tout comprendre, avoua Laomeht. Jebellan n’a pas été très explicite.

Il adressa un regard noir à son ancien coéquipier, qui fit mine de l’ignorer. Imes, lui, ressentit une vague de soulagement et d’affection qui lui fit tourner la tête. Il aurait voulu embrasser Jebellan.

— Mais il paraît que tu as besoin d’un autre chucret ? dit Laomeht. Tu peux emprunter Dol.

Il transféra sa chucrette depuis son épaule jusqu’à celle d’Imes. Pan, perché sur la tête de son propriétaire, émit un gazouillis irrité et balança sa queue en direction de l’intruse. Il avait à peine commencé à s’habituer à Bes, pour l’heure blotti dans le creux du bras d’Imes. Imes le calma d’une grattouille. Il interrogea Jebellan du regard.

— Tu ne voulais pas du chucret d’Uvara, dit Jebellan.

— Elle en a besoin.

Il n’y avait pas assez de chasseurs à Port Ouest pour qu’ils puissent se passer d’Uvara.

— Exactement, dit Jebellan. Lui, non.

C’était un bon argument. Mais tout de même… Imes ajusta le poids de Dol sur son épaule. Bes planta ses pattes sur son plastron pour observer sa nouvelle camarade.

Cela faisait trois petites créatures qui risquaient de perdre la vie par sa faute.

— Je ne peux pas te garantir de la ramener, dit-il.

Laomeht fronça les sourcils. Il sembla mesurer ce que cet aveu laissait filtrer d’informations troublantes. Il ouvrit la bouche. Ses yeux passèrent de Bes au visage grave de Cléodine. Il referma la bouche. Une multitude d’émotions passa sur son visage honnête. Une éternité s’écoula tandis qu’il réfléchissait. Imes retint son souffle.

Laomeht dessina un sourire tremblant.

— Raison de plus, dit-il. Prends-la.

La gorge d’Imes se noua. S’il n’avait pas porté son armure, il aurait pris son frère dans ses bras. Laomeht avait pressenti l’existence d’une vérité qu’il ne saurait tolérer, mais il avait choisi de ne pas l’affronter. Et aujourd’hui, d’entre tous les jours de sa vie, son choix libérait Imes.

Il hocha la tête, incapable de prononcer un mot. Laomeht lit en lui comme dans un livre ouvert. Son sourire se fit plus sincère.

— Tu me la rendras au mariage !

Imes acquiesça encore. Il trouva la force de sourire en retour.

Ce fut avec trois chucrets qu’il monta dans le sas. Les saluts solennels de toutes les personnes rassemblées dans le hangar les suivirent dans le conduit obscur. Alors que la membrane se refermait derrière eux, emportant ce dernier portrait de groupe du petit univers d’Imes, il vit Cléodine se jeter dans les bras de son fils aîné.

 

Contrairement aux chariots classiques, l’habitacle du prototype était fermé de tous côtés. Les seules ouvertures étaient une longue fente sur chaque paroi, y compris le plafond, ainsi qu’une entrée étroite qu’on pouvait refermer avec un rabat de cuir.

L’espace était aussi bien plus large que dans un véhicule normal. On y tenait debout, bien que la tête d’Imes frôlât la voûte, et deux personnes pouvaient s’y asseoir à leur aise malgré tout l’équipement accroché aux parois. La cabine sembla cependant petite lorsqu’ils furent quatre à l’intérieur, Jebellan insistant pour observer la présentation qu’Ureht fit à Imes et Viviabel. L’armurier leur indiqua les multiples lampes de rechange, les stocks de bonbonnes d’air comprimé, les harnais aux murs dans lesquels ils devraient se sangler pour dormir. Il y avait du matériel pour dessiner les cartes, des caisses entières de bouteilles d’eau et de rations de chasseurs, quelques pièces de rechange et des outils pour Imes, et même deux seaux de sang d’hôte.

— Pour les chucrets, précisa Ureht. Vous ne devriez pas en avoir besoin pour repousser les charognards.

Il sortit ensuite, les laissant explorer à leur guise. Jebellan examina les fentes, le nez froncé.

— La visibilité est réduite, se plaignit-il. Vous ne verrez pas grand-chose venir de loin.

Ce n’était pas nécessaire. Comme l’avait dit Ureht, les charognards ne représenteraient pas une grande menace pour eux. Les créatures ne pouvaient attaquer le métal. À l’abri de cette prison de fer, ils seraient inatteignables. Le manque de visibilité pouvait en revanche nuire à la création des cartes. Ce n’était pas un critère auquel on avait pensé pendant la conception du chariot.

Et pourtant… Imes glissa un regard à Viviabel, qui inspectait les harnais avec une curiosité détachée. Il suspectait qu’ils seraient bientôt reconnaissants de ce défaut.

Les chasseurs de Port Chasse étaient fascinés par Viviabel. Ils firent front pour cacher sa présence au village à leurs propres prêtres, de même qu’ils leur dissimulaient l’expédition imminente. Plusieurs lui proposèrent sans hésiter leurs chucrets comme compagnons de route. Elle sembla touchée et presque émue par leur soutien.

Ce fut sans doute ce qui décida Jebellan à la laisser seule avec eux le soir précédant le départ. Il entraîna Imes hors de l’auberge des chasseurs. Ils regagnèrent le dortoir désert. Jebellan pressa aussitôt Imes contre la porte et l’embrassa avec force.

Imes se serra contre lui. Son cœur battait à tout rompre.

Jusqu’ici, il était parvenu à noyer sa peur dans le chaos des préparatifs. Il y avait eu tant de choses à faire, tant de choses à apprendre. Il avait accompli son devoir heure après heure, jour après jour, se concentrant sur l’instant présent. Mais son sursis touchait à sa fin. Tout était prêt. Il n’y avait plus devant lui qu’un futur inconnu, solitaire et hostile, à l’image de l’immensité du grand vide.

Jebellan le sentit trembler. Il déposa des baisers sur ses yeux, sa joue, sa tempe.

— Tu n’es pas obligé d’y aller, lui murmura-t-il. Personne ne te blâmerait de renoncer.

Ses mains tenaient Imes comme s’il allait lui échapper d’une seconde à l’autre. La mort dans l’âme, Imes secoua la tête.

— Je dois y aller. Pas seulement parce que… parce que je ne me le pardonnerais pas si je n’essayais pas. Mais parce que je suis le seul à en être capable.

— Imes…

Imes l’interrompit.

— Ma vie n’a jamais eu de sens. Je n’aurais jamais dû être éloigné du grand vide. Je n’aurais jamais dû avoir à me chercher une identité alors qu’elle était inscrite dans mes os. À quoi bon tout ce temps passé loin de ma caste, à me torturer chaque jour pour ce que je pensais ne pas pouvoir obtenir ? Mais si je pars… alors tout ce que j’ai appris avant de devenir chasseur, tout ce que j’ai souffert, rien de tout ça n’était un gâchis. Si mon chemin, aussi vain qu’il m’ait toujours paru, était destiné à me mener jusqu’ici, alors il y avait du mérite dans ce que j’ai traversé. Je veux y croire.

Les yeux de Jebellan étincelaient tant de colère que de peine. Il embrassa Imes avec avidité, comme pour le faire taire.

— Il y aura toujours du mérite dans ce que tu as vécu, par la simple vertu du fait que c’est ton passé qui a fait de toi la personne que tu es, jura-t-il. Et je t’interdis de penser que ça n’a aucune valeur.

Sa véhémence arracha à Imes l’ombre d’un rire.

— Mais je comprends, ajouta Jebellan.

Il prit le visage d’Imes dans ses mains et caressa sa pommette du pouce. Ses yeux coururent sur sa peau, mémorisant chacun de ses traits. Son expression avait quelque chose de terrible.

— En revanche, sache que si tu ne reviens pas… dit-il. Si le grand vide te prend, je t’y suivrai.

La boule dans la gorge d’Imes l’empêcha tout à fait de respirer. Il déglutit avec difficulté. Il força un filet de voix.

— Je sais.

Il n’y avait aucun doute dans son cœur. Si cette expédition échouait, Jebellan serait de la prochaine. Et Imes ne serait plus là pour l’accompagner.

Il attira Jebellan contre son corps et lui offrit sa bouche. Pour quelques heures encore, il voulait éloigner le spectre du futur.

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Dodonosaure
Posté le 23/09/2022
J'en reviens à mes histoires de vide... Ils vont à peu près tout droit. Donc, une fois la poussée obtenue, puisqu'il n'y a pas de frictions et peu de forces contraires, le chariot devrait y aller tout seul. Donc, en vrai... une propulsion façon fusée aurait peut-être été plus efficace pour ralier le point de mire plus vite, non ? (et l'énergie des propulseurs pour ralentir à l'atterrissage et repartir dans l'autre sens)

Bon, je pars encore un peu vite un peu loin...
Dragonwing
Posté le 01/10/2022
Une fusée ! C'est-à-dire qu'ils n'ont pas inventé le moteur à réaction XD Et il n'y a pas de pétrole sur l'hôte, de toute façon (tu noteras que c'est une manière radicale de prévenir la crise climatique). Mais sinon, oui, c'est bien comme ça qu'ils procèdent sur de longues distances : ouvrir les propulseurs à fond au départ, atteindre une vitesse respectable, et tout couper pour le reste du voyage.
itchane
Posté le 15/07/2022
Holala, ça y est le grand départ !
Quel stress pour tout le monde, je ne peux même pas imaginer.

En fait le chariot sera une ferme à chucret haha x'D
Rien que de me les figurer gambader de partout c'est un peu rassérénant, ouf, Viviabel et Imes seront bien accompagnés : )

J'ai hâte de découvrir la suite ! ♥
Dragonwing
Posté le 22/07/2022
Oui, au moins ils ne seront pas en tête-à-tête 😁

Ignore-moi si tu le savais, mais je suis passée à un rythme d'un chapitre par semaine pour juillet. Je suis sur le point de poster le chapitre 28, là (l'avant-dernier !), donc il est possible que tu aies du retard ^^
Sunny
Posté le 09/07/2022
Aaah, trop de tristesse et d'impatience en même temps ! J'ai hâte qu'ils soient lancés, voir ce qui va advenir, les moments juste avant les grands sauts dans l'inconnu c'est le pire. Imes pars bien chargé, une bonne partie de sa famille sur les épaules ^^
Dragonwing
Posté le 15/07/2022
Et oui, au final, il a quand même un peu de compagnie ^^
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