Chapitre 25 - Personne ne l'attendait là-bas

Muse se réveilla le premier. Il chercha quel danger lui tomberait dessus, ce matin, mais n’en trouva aucun. 

La caverne semblait encore endormie : un léger souffle chaud et régulier les balayait, comme les relents d’une forge, ou d’une grande cuisine dont les fours s’ouvraient et se fermaient à intervalle uniforme. C’était sans doute seulement l’haleine du Saraëko, cependant. Même inerte dans son piège, sa présence s’imposait encore entre les parois de pierre.

Il n’était pas le seul à être encore endormi : les deux quadrupèdes étaient étalés sur le flanc, qui se soulevait sur un rythme paisible. La queue de Gulliver chassait de temps à autre des insectes imaginaires, et les mâchoires de Drk croquait quelques bêtes rêvées. Ysaë grimaçait dans son sommeil, son seul bras resserré contre son ventre, les doigts tendus vers le fantôme de celui qu’il avait perdu. Seul Feï ne dormait pas, comme toujours : il montait la garde à quelques pas d’eux, et s’approcha aussitôt que le gnome lui fit signe qu’il était bel et bien réveillé.

— Ton tambour est brisé, constata Feï.

— Je peux le réparer, assura-t-il. Ou plutôt… je vais devoir t’apprendre à le faire.

Sur ses mains, les premières rides étaient apparues, et il sentait sous son coeur sa graine de vie qui fatiguait encore.

— Tu as l’air… hésita Feï.

— Plus vieux ? compléta Muse.

Le gamin acquiesça. Ses yeux électriques étudiaient ses traits fatigués, et devaient y compter plus de plis que le gnome ne pouvait - et ne voulait - voir. 

— C’est pas de mon âge, toutes ces bêtises. Une autre comme celle-là et c’en est fini, et ce n’est pas comme ça que je veux partir !

Néanmoins, il sourit, et les yeux de Feï ne s’assombrirent pas autant que Muse le craignait.

— Tu as encore des chansons à m’apprendre, rappela le petit.

— J’ai encore des chansons à t’apprendre, confirma Muse avec un léger rire.

Un gémissement leur fit tourner la tête, là où Ysaë était allongé. Drk aussi avait été alertée, et se levait déjà pour renifler le maegis réveillé par ses douleurs. Muse se remis sur ses pieds - aussi prévenante que soit l’amahzyle, ses pattes ne remplaçaient pas des mains, et elle aurait besoin de celles de Muse pour changer les bandages d’Ysaë.

— Ça repousse pas, les bras de magos, hein ? demanda Muse en guise de bonjour.

Ysaë secoua la tête, un demi-sourire demi-grimace aux lèvres - puis réprima aussitôt un nouveau gémissement de douleur lorsque le gnome lui arracha ses pansements usagés.

— Ça ira, monsieur Forloran ? bailla Gulliver, réveillé à son tour.

Il secoua la tête, ses yeux blancs lourds de fatigue.

— Ce que j’ai vu, dans les ombres… tout ce que j’ai essayé de ne pas voir… je ne sais pas comment je suis censé avancer, après ça.

— Les magos du nord ont fait de sacrés merdes, confirma Muse. Plus que les gnomes dans toute notre longue histoire, et c’est dire.

Le maegis déglutit, et caressa du bout des doigts le museau de Gulliver, qui s’était rallongé de son côté valide.

— Nous étions si obsédés par l’idée de nous éviter la déchéance, que nous n’avons pas réussi à voir qu’autour de nous, des gens mourraient déjà, et qu’ils ne seraient pas morts si nous n’avions rien fait. Par les immortels … quels imbéciles, soupira-t-il. Feï, je suis désolé de tout ce que nous t’avons fait subir, à toi et aux autres…

Ysaë baissa les yeux, et personne n’osa briser le silence qui s’était immanquablement installé entre eux. L’Ombre le regardait, ses yeux réduits à deux minuscules lueurs incandescentes. 

— Je ne t’excuse toujours pas, siffla enfin Feï. Je t’aurais fais payer moi-même, mais je ne suis pas un monstre. Et tu as encore du travail.

Le silence s’alourdit davantage, comme la pause dans une mélodie qui annonce un retentissant refrain. Aucun d’entre eux ne semblait penser que Feï avait tort, cependant, ou du moins pas assez pour lui reprocher sa façon de parler au maegis. Et à vrai dire, Muse pensait que c’était parfaitement son droit de ne pas pardonner son ancien tortionnaire, même si celui-ci ne lui avait jamais causé de souffrance de façon directe.

— Tu as raison. » murmura Ysaë. Il acquiesça, puis se tourna vers Gulliver. « Tu es prêt pour ton message ? »

Le poney redressa la tête, oreilles tendues en avant et les yeux brillants. Drk apporta le catalyseur dont le maegis avait besoin, et avec l’aide de Muse, il réussit à le mettre en marche, même avec un seul bras et interrompu par de nombreuses grimaces de douleurs. Il plaça le bourdon au milieu de l’appareil, et ils regardèrent en silence les arcs lumineux enlacer la créature de métal, jusqu’à ce que ses petits yeux de pierre blanche s’éclairent à leur tour. Ysaë attrapa délicatement le bourdon entre ses doigts, et le plaça au sol devant Gulliver.

— Il est tout à toi, annonça le maegis.

Le poney regarda quelques secondes le petit insecte de métal doré, immobile devant ses sabots. Après quelques instants d’hésitation, il pencha la tête en avant, et souffla délicatement sur ses ailes, qui s’agitèrent et le portèrent jusqu’au niveau de ses yeux.

— Je détiens un message pour Gulliver Dune, de la part de Fanom Mazteroff, annonça une voix hâchée et métallique. Voulez-vous l’entendre ?

— Oui ! répondit aussitôt Gulliver, les naseaux pincés en anticipation.

— Le message va démarrer dans trois, deux, un…

L’abdomen du bourdon s’ouvrit, et le visage fantôme de Fanom apparut dans une projection lumineuse, semblable à celui que Muse avait déjà vu dans les souvenirs rappelés par son tambour. Elle souriait, mais ses yeux blancs trahissaient beaucoup tristesse.

— Hey, petit poney. Je suis désolée de devoir utiliser un bourdon pour te parler, mais… je viens juste d’en recevoir un d’Edgard. Il est avez Treiz, et il ne va vraiment pas bien… » Elle réprima un sanglot, et se frotta le bout du nez d’un revers de main. « Le mal l’a eu, mais si je me dépêche… Si je me dépêche, on peut encore le sauver. 

— Treiz ? murmura Gulliver. Mon frère est malade... ?

— Je n’ai pas le temps de te chercher, mon petit poney, continua le message. Il faut que j’aille voir mon fils, et j’espère que tu me pardonneras… Je sais que tu t’en sortiras sans moi, ici. Le maegis qui a ce bourdon t’aideras si tu en as besoin, mais je sais que tu es très fort pour te trouver des alliés de choc où que tu sois. J’espère… j’espère que je vais te revoir bientôt, tu me diras tout ce que tu as fait ! » Elle rigola avec un entrain sincère, les yeux encore humides, et Gulliver rigola aussi, avec un hennissement aux notes tristes. « Mais si on ne se revoit pas… n’oublie jamais que je t’aime, petit poney, et je suis très fière de toi. Et je pense que tu es assez grand pour ne plus avoir besoin de serment de silence même de ce côté des montagnes. Si tu veux le briser... Avale le bourdon, et le contre-sort sera activé. »

Elle sourit encore, et essuya une larme avant qu’elle ne coule sur son menton.

— Fais des bêtises, Gulliver, mais de bonnes bêtises, d’accord ?

La projection de lumière se coupa, et le poney regarda bouche bée le bourdon qui redescendait au sol. Puis il poussa un hennissement furieux, et éclata l’insecte avec ses sabots.

— Comment elle peut m’avoir abandonné comme ça ? pleura-t-il. C’est pas juste !

Il tomba sur ses genoux, puis tourna la tête dans ses flancs - mais sans mains pour se cacher, ils pouvaient tous voir le poney pleurer, et ce n’était pas un joli spectacle. Muse entoura sa tête avec ses bras, et caressa ses joues poilues pour le réconforter. Drk s’installa de l’autre côté, flanc contre flanc pour lui souffler dessus, et même Feï s’approcha, pour tapoter son encolure du bout de ses doigts de métal.

— J’aurais pas dû le casser … gémit Gulliver.

— Je pense que je peux refaire le contre-sort, assura Feï.

— Et maintenant j’ai faim … couina le poney.

Pour appuyer ses propos, son ventre gargouilla assez fort pour couvrir ses pleurs, et malgré lui, Muse pouffa un peu.

On peut aller chercher de quoi manger pour vos petits ventres, hulula Drk.

— Vous restez là ? demanda Feï à Muse et Ysaë.

Ils approuvèrent d’un signe de tête, et les trois gamins s’éloignèrent en quête de nourriture, toujours bien en vue dans la caverne immense. Elle - parce que quelque part entre le réveil et maintenant, Muse était redevenue elle - suivit leur avancée, et Ysaë lui jeta un regard en coin. 

— Tu t’es beaucoup attachée à eux, constata le maegis.

Elle soupira, et haussa les épaules. Pas la peine de prétendre le contraire !

— J’ai une bonne excuse : ils sont attachants.

Il ria un peu, et réussit à se faire mal dans la manoeuvre. Muse grogna, et vérifia de nouveau l’état de ses pansements.

— Je m’en veux un peu de mourir alors que je viens à peine de les trouver, avoua-t-elle. Mais je regrette pas un seul instant d’avoir rencontré cette bande d’idiots, et de les avoir aimé au moins quelques temps… Mais va pas le leur répéter, hein ? Faudrait pas qu’ils prennent la grosse tête.

— Tu ferais confiance à une promesse de maegis ? se moqua-t-il.

— Plus le choix ! » Les pansements n’avaient pas bougé, alors elle se rassit sur le sol, les yeux de nouveau tournés vers les trois petits. « Je regrette juste de ne pas pouvoir aider Feï plus que ça. Les deux autres s’en sortiront, mais lui… y’a rien comme lui dans tous les mondes connus, hein ?

— Non. » confirma Ysaë. Elle sentit dans son regard une tristesse semblable à la sienne, qu’il ne pouvait pas feindre. « C’est un modèle unique. Même s’il y a des similitudes avec les Oranaï dont fait partie Gulliver, il est trop différent… et il n’y en aura sans doute jamais d’autre comme lui.

— C’est moche, ça, d’être seul au monde… Surtout que c’est pas juste qu’il faudrait que le reste du monde l’accepte comme il est, il a besoin d’être accepté comme il se sent… et il se sent définitivement pas comme un générateur à cauchemar.

Ysaë hocha la tête, ses yeux blancs soudain perdus - puis il lui attrapa la main avec le bras qu’il lui restait, et trop surprise par le geste, elle se contenta de le fixer sourcils froncés. 

— Je me doute que tu préférerais pouvoir le voir aller mieux de ton vivant, mais… ta graine de vie pourrait l’aider.

— Comment ? 

— Le coeur qui fait fonctionner Feï est tissé d’une magie indestructible, mais pas inaltérable. Il faudrait utiliser quelque chose d’une puissance au moins équivalente pour l’affecter, et je t’ai assez observé pour être certain que ta graine fera largement l’affaire. Au lieu de donner vie à un nouveau gnome, elle permettra de donner vie à Feï pour de bon.

Lui donner vie, avec sa modeste graine ? C’était plus que ce qu’elle pouvait espérer léguer à qui que ce soit. Si ce que le maegis disait était vraiment faisable, alors c’était la meilleure chose qu’elle pouvait faire de sa mort. Pour masquer le tremblement de sa voix, elle laissa s’échapper quelques paroles du Gnome au bout du monde, qui s’invitèrent sans prévenir sur ses lèvres :

Il savait que personne ne l’attendait là-bas
Et que ses enfants après lui, aurait eu besoin de lui ici…

Elle ferma un peu les yeux, et apprécia le léger contact de la main d’Ysaë dans la sienne, ainsi que son silence. Une fois son calme retrouvé, elle entrouvrit les yeux, et murmura :

— Est-ce que ce sera difficile, de transférer la graine ? Parce que tu ne seras pas là pour le faire à ma place non plus, si tu restes là à faire tes recherches.

— Je peux donner les instructions à Drk. Elle saura le faire, affirma-t-il.

Elle acquiesça, satisfaite de sa réponse, et lâcha sa main pour se lever de manière à mieux voir les trois enfants jouer et récolter de la nourriture. Comparé au chaos de la veille, la scène était étrangement innocente, et elle ne put s’empêcher de sourire.

— C’était une de mes dernières peurs, mais même lui n’a pas réussi à la faire ressortir. Ne pas savoir où ma graine de vie allait atterrir, et qui prendrait soin de ceux qui viendront après moi... C’est un peu égoïste, mais je vais pas faire comme si j’étais pas contente d’être la seule gnome à avoir eu droit de savoir qui pourrait être son rejeton, rigola-t-elle. Reste plus qu’à ce que le gamin accepte…

— Il acceptera, assura Ysaë. Ne serait-ce que pour te garder près de lui. 

Son coeur se pinça, à l’idée qu’elle ne verrait jamais vraiment ce qu’ils deviendront. Est-ce que Drk oubliera assez la douleur d’avoir perdu son troupeau pour en accepter un autre pleinement ? Est-ce que Gulliver reverra un jour sa mère et ses deux frères, loin au-delà des montagnes ? Est-ce que Feï trouvera enfin qui il est, une fois qu’il sera parfaitement vivant ?

— Je suis vraiment heureux qu’il t’ait trouvé, murmura le maegis.

— Eh. T’es pas si mal, comme magos. Même si t’as merdé une partie de ta vie.

Il inspira, et chassa les mèches qui tombaient devant ses yeux. 

— Je continuerais à payer pour ce que j’ai fait, et pour ce que je n’ai pas eu l’audace de faire jusqu’à ma mort.

— Non, pas jusqu’à ta mort. Au-delà, même !

— Tu es vraiment nulle pour réconforter les gens, rigola-t-il.

— Je n’essayais pas, face de Valiette.

Il se tâta le visage, puis secoua la tête avec un sourire, une fois qu’il eut compris qu’elle faisait référence aux tâches de couleurs sur toute sa peau.

— Tu vas me manquer, Musaraigne, avoua-t-il.

Elle regarda les trois enfants qui revenaient vers eux, la bouche et les bras pleins de provisions, et laissa la mélodie de leur magie qui se rapprochait se mélanger sans effort à la leur.

— C’est juste Muse, murmura-t-elle.

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