Chapitre 25. (partie 3)

Par dcelian

Le chemin du serpent porte bien son nom, Gaëlle l'a rapidement constaté. Il zigzague sans fin dans ce bois et en rend la traversée bien plus longue qu'elle ne le serait à vol d'oiseau. Pour autant, Soa a affirmé de sa voix si légère qu'il valait mieux ne pas transgresser les règles établies, ce genre de chose a l'air très sérieux. Et puis, elle doit bien admettre que, malgré ses certitudes personnelles quant à l'absence d'un Dieu tout-puissant, son sens du surnaturel s'est considérablement développé depuis les semaines passées. Alors elle l'a cru, et elle suit le sentier.

Elle a repris les rênes depuis qu'ils ont retrouvé les arbres. La nuit défile dans un silence que seule la calèche et les sabots des chevaux viennent perturber. Elle regarde droit devant depuis un temps infini en songeant qu'ils mériteraient presque d'être attaqués par des bandits, avec ce raffut qui les accompagne.
Derrière ces bruits rémanents, il y a ceux, plus irréguliers, de la forêt tout autour. Gaëlle n'est jamais venue par ici, et elle constate non sans une certaine curiosité que la mélodie qui anime ces bois est très différente de celles auxquelles elle est habituée.
Son maître le lui a appris : les créatures qui règnent sur ces terres n'ont rien à voir avec celles qu'ils chassent. Les sols de la zone Sud sont plus marécageux, et cet environnement n'est pas propice au développement des Sorcières ni des Gobelins qui pullulent au Nord. De fait, Gaëlle est un peu nerveuse. Elle jette des coups d'œil rapides alentour, et elle sent bien que son angoisse contamine peu à peu les chevaux qui adoptent la même attitude qu'elle, tout en poursuivant tant bien que mal leur marche.

Et puis, il n'y a pas que ça. Au Nord, il y a très peu de Traqueurs. En tout et pour tout, on les compte sur les doigts d'une main. Enfin... Pour être tout à fait honnête, on les compte même sur les doigts de trois doigts. C'est l'une des raisons pour laquelle leur entente est une obligation : autrement, il serait impossible de garantir la sécurité de la région. Ainsi, les Traqueurs des générations précédentes ont érigé une charte que les apprentis achevant leur formation se doivent obligatoirement de signer, et qui stipule notamment qu'il est formellement interdit (sous peine de destitution des fonctions – voire d'enfermement, selon la gravité de l'entorse) de porter atteinte (moralement aussi bien que physiquement) à un autre Traqueur ayant signé ladite charte.

Gaëlle connaît donc ses "collègues", et bien qu'elle ne les croise que très rarement, elle sait pouvoir compter sur eux, de même qu'ils savent – du moins l'espère-t-elle – pouvoir compter sur elle. Un échange de bons procédés, en somme.

Ici, au Sud, c'est très différent. La profession n'a jamais réellement été une vocation pour grand monde, alors on ne peut pas dire qu'ils soient bien plus nombreux, peut-être cinq ou six, sans compter les apprentis. Ce qui diffère, en revanche, c'est l'absence totale de cohésion dans leur ordre. Les Traqueurs du Sud sont en perpétuelle compétition les uns avec les autres, et ils n'hésitent pas à se tirer dans les pattes les uns des autres : c'est à qui obtiendra le monopole de la chasse. Et ce n'est pas tout. Les on-dit circulent vite, ils circulent même jusqu'au Nord, et Gaëlle a eu vent de rumeurs inquiétantes. Un Traqueur d'ici serait allé jusqu'à s'allier aux Ombres... Rien n'est acté, bien sûr, et son métier est celui du doute, mais elle ne peut tout simplement pas ignorer de tels soupçons.

Et puis elle sourit en se disant que, finalement, s'allier aux Ombres, c'est peut-être aussi ce qu'elle est en train de faire.

Elle n'a plus aucune idée du temps qui file, elle est seulement consciente que la nuit est déjà bien avancée. Si tout se déroule selon leurs plans, ils devraient arriver dès le soir prochain. A partir de là, c'est l'inconnu. Ni Soa ni elle ne savent dans quoi ils s'embarquent et ce qui les attend sur place. Ils ne disposent d'aucune information sinon qu'il leur faut trouver un médecin au plus vite. Après ça, ils aviseront. Après ça, elle avisera.

"BOUH !"

Son cœur rate plusieurs battements et elle retient tout juste un cri qui ne lui aurait pas fait honneur. Les chevaux ont un hennissement effrayé accompagné d'un brusque mouvement de recul qui déstabilise légèrement Gaëlle. Après quoi, ils se figent. Elle se fige, aussi. Autour d'eux, le silence devient d'autant plus lourd que même la calèche a cessé de couiner. Tout se tait.
D'où venait ce bruit ? Elle ne peut pas l'avoir rêvé, puisque les chevaux l'ont entendu, eux aussi. Pourtant, elle ne distingue rien ni personne dans l'obscurité.

Soudain, une silhouette se détache des Ombres.

***

Il s'est éveillé dès que la calèche a cessé de se mouvoir. L'habitacle est plongé dans un noir absolu, il ne distingue rien mais il sent que quelque chose ne va pas. Ils ne peuvent pas déjà être arrivés, alors ils ne devraient pas déjà s'être immobilisés.

Il ne bouge pas pendant quelques secondes, le temps que son esprit et son corps se dégourdissent complètement. Il va devoir sortir, mais il ignore totalement ce qui l'attend dehors, alors il préfère être prêt.

Finalement, il se redresse et tâchant de ne pas rompre le silence qui règne. Il faufile sa main jusqu'à la poignée de la porte en bois vernis, il la tire doucement vers lui et il sent le mécanisme qui cède pour s'ouvrir sans un bruit. Il ne manque pas de trouver ça étrange, au vu du boucan habituel du véhicule, mais il ne s'en plaint pas.

Il se glisse à l'extérieur et jette un œil autour de lui. Soa reconnaît aussitôt l'aspect caractéristique du chemin du serpent. Cet étroit sentier pavé qui semble s'enrouler sur lui-même jusqu'au cœur de la forêt, ces arbres touffus qui encadrent le chemin aucun doute : ils n'ont pas dévié de leur trajectoire.

Là-haut, la lune règne en maître sur les étoiles gravitant tout autour. Le ciel est dégagé mais les immenses feuillages obstruent la vue du jeune homme, de sorte que cette toile infinie ne se résume plus qu'à un mince fil, comme un ruisseau de nuit.

Rien ne bouge.

Soudain, un rire tonitruant brise la paix des lieux. Il ne croit pas que ce soit le rire de Gaëlle, elle est plus discrète, moins démonstrative, mais il peut se tromper. L'ennui c'est que, qu'il se trompe ou non, la situation reste préoccupante. S'il a raison, alors un inconnu a ri au beau milieu des bois et de la nuit : c'est préoccupant. S'il a tort, alors Gaëlle a ri seule à l'avant du véhicule qu'elle conduit, ce qui implique qu'elle a probablement perdu la tête : c'est préoccupant. Fort de cette analyse, il constate également que le bruit semble venir de l'avant du véhicule : il s'y dirige à pas de loup.
Là, il trouve Gaëlle raide comme un piquet sur son siège de cochère, et les chevaux qui n'en mènent pas large non plus. Elle n'a pas l'air d'avoir ri. Eux non plus, si tant est qu'ils en sont capables. Suivant leurs regards, il oriente ses yeux désormais habitués à l'obscurité vers la suite du chemin. Aussitôt, il les écarquille. Droit devant eux, à quelques mètres des animaux, dissimulée dans l'ombre des arbres, il y a une silhouette.

Elle avance vers eux.

Elle éclate de rire à nouveau.

Soa a tout juste le temps de se dire que "préoccupant" n'était peut-être pas aussi adapté que "vraiment inquiétant" ou encore "profondément dérangeant" : la silhouette émerge de l'obscurité et tend une main rassurante vers les chevaux qui acceptent volontiers ses caresses.

Sous leurs yeux, il y a une femme qui n'a pas d'âge. Pourtant, étrangement, Soa ne peut pas se défaire de l'impression qu'elle ressemble à Maude. Il y a quelque chose dans son visage, plus qu'une expression, une façon d'être, de se présenter au monde, une façon de regarder avec cette sincérité presque déconcertante, cette simplicité, presque, oui, il y a quelque chose dans son visage qui ressemble à Maude.

Elle est soignée et habillée avec goût. Elle a l'apparence de ces gens qui savent précisément leur valeur, ce dont ils ont besoin et ce dont ils n'ont pas besoin. Elle a l'apparence de ces gens qui savent. Et son regard pétillant lui dit qu'elle a trouvé en eux un quelque chose dont elle pourrait avoir besoin.

"J'allais dire : j'espère que je ne vous ai pas fait trop peur, mais au vu de vos têtes, j'espère plutôt ne pas vous avoir traumatisés à vie !"
Elle rit un instant, puis elle semble reprendre de son sérieux.

"Bon, excusez-moi. Je vais peut-être commencer par le commencement : moi c'est Agnès."
Soa fronce les sourcils. Agnès. Voilà qui lui dit quelque chose. Elle s'approche d'eux et leur tend une main qu'ils serrent à tour de rôle. Soa. Gaëlle. Les présentations sont faites.

"Parfait, et maintenant, je vais être obligée de vous demander ce que vous transportez dans votre engin."

Soa hésite un instant. Peuvent-ils réellement se fier à cette femme ? Son instinct lui dit que oui, mais il préfère être prudent, sait-on jamais...
Gaëlle ne lui laisse pas ce luxe : elle coupe court à ses réflexions.

"Une malade. On se rend à Rune dans l'espoir de trouver quelqu'un de suffisamment compétent pour la guérir."
Le visage de Agnès s'assombrit un court instant.

"Cette malade... C'est ma sœur, n'est-ce pas ? C'est Maude ?"
Soa et Gaëlle se dévisagent un instant avant de hocher la tête, lentement. Ça explique pas mal de choses.

Agnès soupire et troque son air sombre pour une mine plus exaspérée. Elle marmonne, plus pour elle-même que pour eux :

"Qu'est-ce qu'elle a encore foutu, celle-là... ?"

Gaëlle prend tout de même le parti de lui répondre :

"Elle a ouvert un Sanctuaire. Deux fois. Elle a été remarquable. Et puis... elle nous a tirés d'une sale affaire, tous les deux. Ne soyez pas trop dure envers elle, c'est surtout notre faute si elle est dans cet état.
— Ha ! Connaissant cette vieille bourrique, je peux vous affirmer que la faute lui revient entièrement. Elle connaît suffisamment ses limites pour ne pas les transgresser. Si elle l'a fait malgré tout c'est que ça en valait la peine. Vous n'avez rien à vous reprocher."

Soa sourit faiblement, et Gaëlle sourit à ses côtés. Leur culpabilité ne sera pas si simple à effacer, mais cette femme a su trouver des mots pour alléger le fardeau qui les pèse, ils lui en sont reconnaissants.

"Quant à cette histoire de médecin, je préfère vous prévenir : aucun des charlatans de Rune ne pourra lui venir en aide.
— Quoi ? Mais... C'est ce qu'on nous avait dit, et...
— Ta-ta-ta... J'ai dit "aucun des charlatans de Rune". Est-ce que j'ai l'air d'une charlatane ?"
Elle s'esclaffe à nouveau, manifestement fière de sa plaisanterie.

"Confiez-la-moi. Je me charge de la remettre d'aplomb."

A l'instant où elle prononce cette phrase, le sourire de son visage est une façade remarquablement bien dressée. Soa se demande si Gaëlle s'en rend compte, elle aussi. Elle n'est ni trop insistante, ni trop peu confiante, sa réplique et son expression s'accordent parfaitement pour faire passer un message clair : elle sait ce qu'elle fait, sans pour autant s'en vanter outre-mesure. Pourtant, comme tous les trompe-l'œil, elle dissimule une autre réalité dont Soa craint de comprendre le sens.
C'est une réalité que Gaëlle et lui cherchent activement à fuir depuis plusieurs jours déjà, comme une éventualité qu'ils auraient malencontreusement oublié d'envisager, comme une hypothèse rapidement écartée.
Une réalité qui dirait plutôt, je vais faire mon possible, mais ça dépasse malheureusement mon niveau d'expertise. Une réalité qui dirait plutôt, confiez-moi ma sœur mourante, je voudrais assister à ses derniers instants.

Comme le silence se prolonge, Gaëlle le rompt après avoir consulté Soa d'un regard troublé. Elle semble avoir tiré la même conclusion que lui.

"Entendu."

Visiblement reconnaissante, Agnès s'illumine d'un nouveau sourire et Soa l'accompagne dans la cabine pour l'aider à en extirper Maude en douceur.

Quelques instants plus tard, une fois fermement calée sur son dos, elle se tourne vers eux pour une dernière fois. Elle est déjà sur le départ.

"Merci de l'avoir amenée jusqu'ici."
Elle a du mal à garder sa façade, ça se voit à ses lèvres qui tremblent légèrement et à son regard qui cherche à fuir.

"Un thé, ça vous dirait ? Je vous invite."
Ils secouent poliment la tête, en rythme. Ce qui suivra n'est pas de leur ressort.

D'un dernier geste hésitant, Agnès prend congé. Très vite, son apparition n'est plus qu'un souvenir dans la nuit, et les remous causés par son départ disparaissent avec son ombre au creux des bois.

***

Ils restent un long moment sans rien dire ni faire. La forêt se tait et ils se taisent à l'unisson, parce qu'il n'y a que le silence pour atténuer ces choses-là. Ils restent un long moment sans rien dire ni faire, dans cet état intermédiaire et étrange qui veut à la fois dire, "et maintenant ?", et "et après ?" Aux deux questions, ni l'un ni l'autre n'a de réponse satisfaisante à apporter, alors ils attendent.

Gaëlle a un léger arrière-goût de "c'est tout ?", comme s'il manquait quelque chose, comme si elle s'attendait à mieux. C'est tout ? C'est comme ça que ça se termine ? Comme ça qu'ils quittent Maude, sans un au revoir, rien ? Son instinct lui dit que non. Faute de mieux, elle serre les dents. Elle décide de faire confiance à son instinct.
S'il ne faut plus s'accrocher qu'à ça, cette hypothèse infondée, cette brève illumination, elle le fera.

Elle sort de son état léthargique et se rassoit sur le siège du cocher qu'elle avait abandonné. Soa, comme si son propre déclic l'avait réveillé, lui aussi, se remet en marche et prend place à côté d'elle. Et maintenant ? Elle l'ignore. Elle ne sait pas. Ce qui est certain, c'est qu'il ne leur reste qu'une journée avant d'atteindre Rune. Et après ? Elle ne sait pas non plus. Pourtant, une force étrange l'attire vers la ville. L'appel des secrets. Il y a ici trop de mystères pour qu'une Traqueuse de sa trempe rebrousse chemin.
Sous son impulsion, les chevaux reprennent la route. La mélodie des sabots et des roues en bois sur le sol pavé, les grincements animés de la calèche, le chant de la forêt tout autour, oh, nul besoin de lire les signes pour en comprendre le sens : cette séparation n'était que le prélude de leurs futures retrouvailles.
Un instinct ? Qu'on l'appelle bien comme on le souhaite.

Gaëlle lui préfère le terme "certitude".

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