Chapitre 25. (partie 2)

Par dcelian

La luminosité faiblit lentement et les couleurs tout autour perdent de leur vivacité. Tout se flétrit en attendant la lune qui ne saurait plus tarder. Les chevaux ne bronchent pas, ils continuent leur route malgré leur apparente nervosité. Ils n'aiment pas voyager de nuit, et Soa peut le comprendre : dans ces champs si vastes, il serait aisé pour des créatures malavisées de trouver repère et de se jeter sur la première calèche venue.
Alors il tente de rester calme, il essaie de respirer paisiblement parce que les animaux sont comme des éponges, ils absorbent les émotions des gens alentour.

Depuis qu'ils sont entrés dans les Plaines, il se surprend de la facilité avec laquelle il retrouve le chemin. Il n'a aucun mal à s'orienter dans ces plantations immenses, malgré l'apparent labyrinthe que forment les chemins alambiqués. Son cerveau a parfaitement enregistré la première traversée. A cette pensée, il ressent une pointe de regret. Il aurait bien aimé recroiser Jeanot et Marise, mais il a eu beau guetter, leurs ombres joyeuses sont restées introuvables. Il espère sincèrement qu'ils vont bien.

Aussitôt, c'est Maude qui envahit son esprit à nouveau. Il était parvenu à chasser son sourire ridé, mais maintenant qu'elle est là, rien à faire, il sent le poids de la culpabilité se raffermir sur ses épaules voûtées.
Maude, les Sanctuaires, Ash, Cléa... Et lui, alors ? Qu'en est-il de lui, dans cette histoire ? Ash lui avait promis des réponses – sans doute pour le leurrer, certes –, mais il se retrouve les mains vides. Dans sa tête réside un chaos permanent qui engloutit les informations plus qu'il ne les analyse, cherchant à comprendre les infinies subtilités qui lui échappent encore. Dans sa tête, il y a cet amas de questions indénouable qui ne lui laisse aucun répit alors que la nuit menace de s'abattre, tranquille.

Et si. Tout commence par ces deux mots ridicules, tout commence par une supposition. Mais après tout, c'est vrai. Et si ? Il tire avec appréhension sur la ficelle des hypothèses.

D'après Gaëlle, les Ombres telles que les Sorcières, les Gobelins ou démons en tous genres, proviennent de Aïag. Cet autre monde est relié au leur par l'intermédiaire de Sanctuaires, des lieux très spécifiques et dissimulés sur les terres du Comté, dans lesquels les énergies de la nature seraient plus puissantes que partout ailleurs. Les Sanctuaires sont donc des endroits de passage, des portes d'un monde vers l'autre qui ne s'ouvrent que sous l'impulsion des forces occultes. Mais ce n'est pas tout. Maude aurait également expliqué que la séparation entre les deux mondes s'affaiblit avec le temps. A cause de ce phénomène étrange, les Sanctuaires de Aïag s'ouvrent intempestivement et sans aucune stimulation, transportant les habitants de ce monde vers le leur sans qu'ils n'en aient formulé le vœu.

Soa réfléchit et se mure dans son silence, il se mure dans sa bulle de rien, sa bulle toute vide où penser est le seul loisir, sa bulle de solitude où personne ne peut plus l'atteindre. Il ne comprend pas.

A quoi est due cette perturbation des forces naturelles ? Les énergies occultes dépassent les Hommes, elles opèrent sans leur aide ni leur assentiment, et surtout : elles se moquent du juste et de l'injuste. Elles se contentent de maintenir un équilibre. Or Soa ne parvient pas à comprendre quel équilibre peut naître d'un tel dérèglement. Une fois encore, il se sent le pion sur un échiquier dont il ne percevrait pas les autres pièces. Tout lui échappe, et la mécanique enclenchée est bien trop complexe pour qu'il tente de l'arrêter. C'est à peine s'il peut espérer y voir plus clair. Pour le moment, il fait nuit noire et tout est trop obscur, trop flou.

Et si, hein ? Le fil semble interminable, plus il le tire et plus il en vient. Il est parcouru d'un frisson. C'est un frisson étrange, un de ceux qui mêlent excitation et terreur, un de ceux qui vous poussent à continuer, à continuer encore, parce qu'il y a une forme d'addiction dans la volupté des secrets percés. Alors Soa continue, il continue encore.

Et si les êtres capables de manipuler les forces occultes étaient tous originaires de Aïag, au départ ? Ce ne serait pas incohérent. Les Sorcières proviennent de ces terres et elles sont les plus habiles à commander aux énergies mystiques. Non... ça ne tient pas la route. Maude aussi sait parler aux éléments, pourtant elle vit en Gaïa.
A moins que... à moins que Maude ne soit originaire de Aïag ?

Soa fronce les sourcils. C'est peut-être tiré par les cheveux, et pourtant. Pourtant, Soa ne peut pas s'empêcher de penser qu'il a mis le doigt sur une vérité indicible, une vérité longtemps enfouie. Il tire de plus en plus vite, presque frénétiquement. Le mystère a quelque chose de stimulant, une sorte d'attrait magnétique qui empêche de détourner le regard, une force innommable et captivante, qui fait apparaître dans son esprit des liens invisibles et des images par dizaines, des pistes, ici, là-bas, partout.

Et si Maude était née en Aïag avant d'être aspirée par un Sanctuaire ? Oui, plus Soa y réfléchit et plus cette idée semble prendre tout son sens. Elle sait les secrets des mondes et connaît l'existence des portes qui les relient. Elle sait les phénomènes anormaux qui frappent Aïag alors même qu'elle prétend n'y être jamais allée. Quelque chose se tapit dans son récit, il y a sous les vérités qu'elle leur cède d'autres vérités plus secrètes encore, d'autres maux sur lesquels elle ne parvient pas à placer les siens, de mots, des mots terribles, des maux terribles, ceux qu'elle n'osera jamais prononcer.

Il arrête un instant de tirer, il soupèse les cordages hypothétiques qui l'ensevelissent peu à peu. Peut-être vaudrait-il mieux cesser maintenant, cesser tant qu'il est encore temps ? Mais l'appel des réponses est fort, il est grandissant, et Soa l'a déjà trop nourri pour parvenir à lui résister pleinement. D'autant qu'il subsiste un sujet qu'il n'a pas abordé, par peur de ce qu'il pourrait trouver, s'il cherchait réellement. Lui.
Parce que c'est vrai : et lui, alors ? Comment réussir à se situer dans tous ces doutes, avec le peu d'informations dont il dispose ? La trame des suppositions se rappelle à lui. Il en est réduit à ça, des "peut-être que", mais il préfère ça à l'attente, tout plutôt que le vide et ses angoisses permanentes, il meuble l'espace. Alors il reprend. Parce que le fil n'a pas quitté ses mains, il lui suffit d'une brève impulsion pour que l'écoulement infini reprenne. Soa se laisse engloutir.

Et si ? Et si tous les êtres frayant avec les forces occultes étaient originaires de Aïag comme il vient de le supposer, qu'est-ce que ça ferait de lui, au juste ?
Soa secoue la tête. Il n'est pas sur la bonne piste. Certains natifs de Gaïa connaissent également les arts obscurs. L'image du mage de Grimard se fige un instant dans son esprit, comme pour illustrer son idée. Il en est certain : il est possible, même pour les gens d'ici, d'apprendre ces pratiques. Alors il faut chercher ailleurs. Ses origines ne se limitent pas à ça. Que peut-il réellement découvrir en creusant du côté de ses liens du sang ?

Il ne peut évidemment avoir aucune certitude, mais on lui a raconté qu'il est né à Pryven. De là, il n'a des souvenirs assez nets et précis qu'à partir de ses quatre ans, ce qui n'exclut pas le mensonge. Du reste, ses parents semblaient relativement normaux pour le peu qu'il se rappelle.
Soa marque une pause dans sa réflexion, le temps de douter de cette idée préconçue. Il écarquille les yeux.

C'est faux.

Il n'en a jamais parlé avec Grégor, mais c'est faux. Ses parents n'étaient pas exactement normaux, de même que son enfance n'était pas exactement normale. Sa mère était gravement malade, d'après son père, et alitée en permanence. Mais quel genre de maladie peut provoquer un tel épuisement physique sans jamais prendre la vie pendant six longues années ? Et si... Et si cette fatigue n'avait rien de naturel ni de chronique ? Et si sa mère était fatiguée comme Maude ? Et si sa mère était fatiguée comme quelqu'un qui a trop usé d'une magie occulte ?

Le frisson s'est évanoui. Cette fois il est pris de tremblements, légers et incontrôlables. Il est terrifié. Terrifié parce que, une fois de plus, il lui semble avoir déterré les secrets qui n'auraient pas dû l'être. Il lui suffit de regarder à droite, à gauche, il lui suffit de regarder tout autour pour comprendre. Pourtant, il n'est plus certain de vouloir continuer. La masse grandissante des démons qui peuplent son passé l'épie avec un air mystérieux, et alors, il comprend un peu tard qu'il ne peut pas s'arrêter maintenant. Il vient d'atteindre un point de non-retour. La trappe est ouverte, et le flot continu de ses interrogations l'empêche de la refermer derrière lui.
Elles le débordent à nouveau.

Et si ? Et si sa mère avait effectivement usé d'un sortilège qui la mettait dans cet état, dans quel but l'aurait-elle fait ?
Soa est paralysé, à présent. Il ne bouge plus et plus rien ne bouge. Il n'est plus sur le siège de la calèche, il est perdu loin dans ses pensées, loin dans lui-même tandis que se déroule peu à peu la spirale de son passé sous ses yeux fixés dans le vide.

Parce qu'il sait pourquoi. Il sait dans quel but sa mère a donné sa vie.
C'est évident.

Pourquoi ?
Non. La vraie question le brûle tant il n'ose se la poser, elle le démange de l'intérieur.

Pour quoi ? Ou plutôt : pour qui ?

Pour lui.

Pour lui, évidemment. Qui d'autre sinon ?

Sa mère, une sorcière qui a sacrifié ses dernières années à user ses forces pour lui. Sa mère, une sorcière. Une sorcière de Aïag. Et lui, son bébé. Son bébé né de l'union d'une Aïague et d'un Gaïen. L'enfant des Ombres. Le secret interdit, le secret défendu, celui qu'elle devait absolument rendre invisible, celui qu'elle devait soustraire.
Et le sang de Soa se glace alors qu'une nouvelle question se soulève d'elle-même : à quels yeux ?

"soa... ?"
Il y a comme une voix qui l'appelle. Elle vient de loin.

"SOA !?"
Il quitte aussitôt son état second. L'effroi s'évapore dans le froid du réel.
Dans le réel, Gaëlle le secoue par la manche tandis qu'il constate peu à peu qu'ils sont à l'arrêt. Tout autour, la nuit est douce, éclairée par les rayons de lune. Les champs immobiles sont auréolés de son halo lumineux.
Il regarde droit devant. La clôture de bois se dresse fièrement. Ils ont traversé les Plaines centrales.

"T'avais l'air complètement ailleurs. Ça va ?"
Il hoche la tête, probablement aussi peu convainquant que convaincu. Ça ira, disons. C'est déjà ça.

Derrière la clôture, les arbres stoïques semblent les guetter depuis la pénombre. Lentement, il descend de son siège et se dirige vers l'énorme portail. Lentement, il sort la précieuse clé de son habit sombre. La clé confiée par Jeanot*. Il la regarde un instant, aussi grosse que sa paume, et puis il sourit. Oui, ça ira. Il n'est pas seul. Et il a de bonnes raisons de continuer à avancer.

***

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