Chapitre 24 – Retour à la réalité

Par jubibby

Le soleil.

Emma pouvait sentir sa douce chaleur lui réchauffer le corps. Entrouvrant les yeux, elle fut aussitôt éblouie par la lumière du jour qui baignait la pièce dans laquelle elle se trouvait. Allongé dans un grand lit à baldaquin, son corps avait été enveloppé dans des draps de lin blanc recouverts d’une épaisse couverture. Se redressant légèrement, elle constata qu’elle portait une robe bleu nuit qui n’était pas celle avec laquelle elle avait tant voyagé. Que s’était-il passé et où se trouvait-elle ? La jeune femme balaya la pièce du regard, espérant y trouver un indice. En face du lit se trouvait une cheminée dans laquelle des braises étaient en train de se consumer. Sur sa droite, un cabinet de travail ainsi que deux fauteuils avaient été installés, le tout faisant face à une large bibliothèque qui débordait de livres. Sur le mur opposé, une tapisserie semblant représenter une bataille avait été suspendue.

Finissant de se redresser, Emma s’assit contre les moelleux oreillers qui se trouvaient derrière elle. Une vive douleur lui traversa aussitôt le flanc droit et elle porta instinctivement sa main là où elle avait tantôt été transpercée. Ainsi donc elle n’avait pas rêvé tout cela. Le rendez-vous dans la forêt. L’enlèvement du prince. Sa libération par William. Le double jeu du capitaine de la garde. Ce coup de poignard qu’elle avait reçu. Ses derniers mots.

Où se trouvait-elle à présent ? Que s’était-il passé lorsqu’elle avait perdu connaissance ? Combien de temps s’était-il écoulé au juste ? Emma repéra deux banquettes en pierre creusées dans le mur en dessous d’une fenêtre à meneaux qui se trouvait derrière le cabinet et ses deux fauteuils. Elle releva délicatement le drap qui la recouvrait, pivota sur le côté et posa ses pieds nus sur le sol. Le contact de la pierre froide ranima instantanément ses muscles engourdis ; son mollet se mit à la lancer et la jeune femme souleva sa jupe. Un bandage propre l’entourait mais elle pouvait sentir en dessous les deux trous qui avaient été laissés par la flèche du mercenaire. Elle allait devoir ménager cette jambe une fois encore.

Prenant une grande inspiration, la jeune femme se leva prudemment, se tenant au bois du lit pour ne pas chuter. Elle n’avait que quelques pas à faire mais ignorait si ses blessures lui permettraient d’arriver jusque-là. Hors de question toutefois de rester allongée là indéfiniment : elle avait besoin de réponses et espérait trouver les premières en passant la tête par cette fenêtre.

Elle avança un pied puis souffla. Un pas après l’autre. Elle pouvait y arriver. Prudemment, elle lâcha le bois du lit et avança son autre pied. Aussitôt, une nouvelle douleur au flanc et au mollet la transperça et Emma sentit ses pieds se dérober sous son poids. Alors que son corps s'apprêtait à heurter le sol, elle fut retenue à mi-hauteur par deux bras qu’elle n’avait pas vu approcher. Levant la tête pour identifier la personne qui lui avait épargné une chute, la jeune femme sentit son cœur faire un bond dans sa poitrine.

– Édouard !? s’exclama-t-elle bouche bée en reconnaissant le prince.

– Vous ne devriez pas vous lever. Vous êtes encore trop faible, vous devez vous reposer.

– Je… voulais simplement prendre l’air à la fenêtre, répondit-elle en bredouillant.

– Dans ce cas, laissez-moi vous y emmener. Doucement.

Passant le bras d’Emma par-dessus ses épaules, le prince la conduisit vers les banquettes de pierre. Clopinant à ses côtés, la jeune femme fut soulagée de pouvoir enfin se poser près de la fenêtre par laquelle la lumière du jour filtrait. Édouard se posa en face d’elle et sembla l’examiner.

– Comment vous sentez-vous ?

– Bien, je crois. Si du moins l’on peut qualifier de bien le fait que chaque muscle vous fasse souffrir. Mais j’imagine que c’est plutôt bon signe : cela veut dire que je suis en vie, dit-elle en lâchant un sourire poli.

– Le médecin a dit que vous aviez eu beaucoup de chance. Vous avez perdu une grande quantité de sang, quelques minutes de plus et il n’aurait rien pu faire pour vous.

– À dire vrai, je ne pensais pas me relever de cette blessure-ci.

Elle marqua une pause. Repenser à cette scène au cours de laquelle la vie avait failli la quitter lui était douloureux. Elle observa le prince qui se tenait sur la banquette d'en face. Son regard bienveillant était revenu mais elle devinait l’inquiétude qui perçait au travers. La tristesse également. Elle songea à ce qu’il avait dû lui-même traverser : il avait semblé tiraillé entre Charles et elle. Soudain, les paroles du capitaine lui revinrent à l’esprit.

– Vous étiez proche de ce garde, n’est-ce pas ?

Il hésita, détournant le regard vers l’extérieur.

– Il était mon plus vieil ami, en effet. Le seul que j’ai jamais eu à l’intérieur de ces murs en vérité. Je ne comprends pas pourquoi… comment…

Il soupira et passa nonchalamment la main dans ses cheveux. Il était de toute évidence bouleversé par le comportement de cet ami qui l’avait trahi.

– Je me rends compte à présent que tous ces moments que nous avons partagés n’étaient que mensonge. Ce que j’ai pris pour de l’amitié n’en a jamais été.

– Je suis sincèrement désolée.

Le prince releva les yeux vers elle. Il esquissa un timide sourire.

– Je suis au moins soulagé que son dernier geste n’ait pas eu l’effet escompté. Je crois que je n’aurais pas supporté de vous voir mourir après tout ce qu’il s’est passé.

Emma détourna le regard à son tour.

« Merci d’avoir cru en moi. »

Elle n’avait pas oublié les mots qu’elle lui avait adressés avant de perdre connaissance. En vérité, elle était convaincue qu’ils seraient ses derniers. Elle les pensait sincèrement : savoir que le prince avait en dépit de tout placé sa confiance en elle l’avait soulagée d’un poids, lui avait donné la conviction que, au crépuscule de sa vie, elle avait fait les bons choix. Elle ne pensait toutefois pas que ses yeux reverraient la lumière du jour ni qu’elle aurait à s’expliquer.

– Où sommes-nous ? demanda-t-elle pour détourner la conversation.

– Dans mes appartements privés.

– Vos… appartements ? dit-elle en tournant de nouveau la tête vers le prince.

– C’est le seul endroit du palais où je pouvais assurer votre protection.

– Ma protection ?

– Votre protection, en effet, répéta-t-il. Je ne voulais pas prendre le risque que qui ce soit vienne achever le travail de Charles tant que vous étiez sans défense.

– Suis-je restée inconsciente si longtemps ?

– Quelques jours… Le médecin a dit que vous deviez vous reposer, dit-il en insistant sur ce dernier point.

Emma soupira. Ainsi donc des jours avaient passé. Elle n’aimait pas cela. William était aux mains de la Ligue et chaque instant passé ici l’éloignait de son ami. Elle passa sa main sur son flanc et grimaça en sentant ses muscles l’élancer à nouveau.

– J’aimerais pouvoir me reposer mais le temps joue contre moi. Je ne peux pas demeurer ici, pas tant que la Ligue aura été arrêtée.

– Si cela peut vous soulager l’esprit, j’ai procédé à une première inspection dans nos rangs. Aucun des soldats de la garde ne porte la marque que vous m’avez montrée.

– Cela ne m’étonne guère. Ceux qui étaient restés au palais ont dû fuir avec votre ami. Peut-être en reste-il un ou deux mais je crois qu’il est devenu trop risqué pour eux de demeurer ici. Pas maintenant que vous connaissez l’existence de l’organisation.

Elle marqua une pause. Que la Ligue ne soit plus infiltrée au palais lui semblait très probable. Néanmoins, elle devait bien admettre qu’elle n’avait pas la moindre idée de ce qu’ils allaient faire ensuite. William aurait su, très certainement, lui qui était toujours si perspicace et observateur. Mais il était leur prisonnier. Sans son aide, elle se sentait bien seule pour affronter cet ennemi. Elle regarda par la fenêtre et laissa son regard plonger dans les jardins du palais et au-delà. Le printemps était enfin arrivé, laissant la rigueur de l’hiver derrière lui et les jours rallonger peu à peu. Bientôt, la vie reprendrait son cours dans les villages du royaume : les étals des marchands seraient plus nombreux que jamais sur les marchés, les enfants envahiraient les rues pour jouer à chat au lieu de rester bien au chaud dans leurs masures, les commérages se feraient de nouveau entendre en dehors des tavernes… Tous ces hommes et ces femmes ignoraient le danger qu’ils couraient.

– Il y a une chose que je ne parviens pas à m’expliquer en dépit de tout ce que vous m’avez dit.

Emma se tourna vers le prince. Il regardait ses pieds, l’air penaud, comme s’il hésitait à aller plus loin. Il redressa la tête et poursuivit.

– Comment une jeune femme telle que vous en est-elle venue à servir une organisation secrète dont le but serait d’éliminer le roi François ? Mon père n’est peut-être pas parfait, j’en conviens, mais tout de même. Pourquoi chercherait-on à le tuer ? Pourquoi chercheriez-vous à le faire ?

– Les choses ne sont pas si simples.

Emma déglutit difficilement. Elle sentait au fond d’elle-même qu’Édouard avait le droit de savoir ce qui l’avait poussée à rejoindre la Ligue. Cela changerait peut-être sa façon de voir son père à jamais. Mais il le fallait. Il ne pouvait ignorer les horreurs qui avaient été commises.

– Je suis originaire d’un village situé aux confins du royaume, dans le comté de Volgir, niché au-delà des montagnes de Galmur. J’imagine que vous en avez déjà entendu parler.

– Volgir… Oui, ce nom m’est familier. Il s’agit du comté par lequel Calciasté nous a envahis lors de la Grande Guerre, n’est-ce pas ?

Emma acquiesça.

– Celui-là même par qui tout a commencé. Votre père l’a annexé à la fin de la Guerre.

– Oui, je me souviens de cela, mon précepteur m’en avait maintes fois parlé. Voilà toutefois des années que je n’avais pas entendu ce nom.

– Et pour cause. Mes parents s’étaient engagés dans l’armée royale lors de la Grande Guerre. Comme vous le savez, seul mon père en est revenu vivant.

Elle marqua une pause, sentant sa gorge se nouer. Même si elle n’avait aucun souvenir de sa mère, il lui était difficile d’en parler.

– Nous nous sommes tous deux installés au château de Volgir et mon père m’y a élevée du mieux qu’il a pu. C’est lui qui m’a enseigné le maniement des armes, précisa-t-elle dans un sourire. Il servait les comtes de Volgir autant que votre père le roi qui l’avait envoyé là en tant que rapporteur. Mais une nuit, il y a sept ans, des gardes royaux ont débarqué au château. Ils ont tué mon père sous mes yeux et ont mis le feu à la bâtisse. J’ai emprunté les anciens couloirs des domestiques pour fuir et me suis réfugiée sur les hauteurs surplombant le village. Jamais je n’oublierai ce spectacle des flammes dansant sur la roche, du village entier se transformant en un véritable brasier, des cris des femmes et des enfants pris au piège. Ils ont tous péri ce soir-là. Tous sans exception. Dans l’indifférence générale. Et cela sur ordre de votre père.

Longtemps Emma avait ressenti de la colère en repensant à cet épisode de sa jeunesse. Aujourd’hui, elle était emplie de tristesse. Elle avait tout perdu ce jour-là. Son père, son foyer… Jusqu’à sa propre identité qu’elle avait dû cacher pour se protéger. Le prince Édouard la regardait, l’air grave, semblant démêler le vrai du faux dans ces grands yeux marron qui le dévisageaient.

– Je sais que je vous connais à peine et, je ne devrais peut-être pas, mais j’ai confiance en vous. Les accusations que vous portez à l’encontre de mon père sont graves.

Il sembla hésiter à poursuivre. Cherchait-il les mots pour ne pas la brusquer ?

– Êtes-vous certaine de ce que vous avancez ? Avez-vous la preuve qu’il a ordonné le massacre que vous me décrivez ?

– J’en suis on ne peut plus sûre. Qui d’autre que votre père aurait pu donner cet ordre à des gardes royaux ?

– Je l’ignore. Mais il y a une chose dont je suis certain : mon père n’est pas le genre d’homme à commanditer froidement la mort de centaines de vies innocentes. Il y a forcément une autre explication.

Emma détourna le regard vers les jardins. Elle pouvait apercevoir au loin les fumées de cheminée de la cité où Édouard et elle s’étaient quittés quelques semaines plus tôt. Tant de choses avaient changé en l’espace de si peu de temps. La dernière de ses convictions, celle-là même sur laquelle elle s’était fondée pour rejoindre la Ligue, était en train de vaciller. Le prince pourrait-il avoir raison ? Que le drame de Volgir ne soit pas le fait de son père ? Au moins une personne détenait la vérité sur cette affaire mais la jeune femme redoutait tout à coup de lui faire face.

– Je m’entretiendrai de cela avec mon père.

Emma se retourna vers le prince.

– Ainsi il est rentré au palais ?

– Il y a deux jours, en effet.

– Avez-vous pu l’informer de tout ce que je vous avais dit ?

– J’en reviens à l’instant. On peut dire que je suis rentré juste à temps.

Emma tourna la tête en direction de là où le prince l’avait rattrapée. Elle était certaine qu’il n’était pas présent dans la pièce lorsqu’elle s’était réveillée. Et pourtant, il n’y avait aucune porte au milieu des bibliothèques qui tapissaient ce pan de mur.

– Les passages secrets, murmura-t-elle.

Un sourire étira le coin des lèvres du prince.

– Je vois que l’on ne peut rien vous cacher.

Ces passages fonctionnaient certainement comme les anciens couloirs des domestiques de Volgir songea Emma. Ainsi donc le prince avait-il pu s’éclipser en la laissant dans ses appartements sans emprunter la porte d’entrée qui devait certainement être fermée à clé.

– Personne d’autre ne connaît l’existence de ces couloirs, n’est-ce pas ?

– Personne en dehors de la famille royale, non. Et vous-même, bien sûr.

Emma releva son regard vers le prince. Si cela la rassurait, elle ne s’en sentait pas moins gênée. C’était là un secret qu’il avait choisi de partager avec elle. Une chose de plus qui les liait l’un à l’autre.

– Comment a-t-il réagi à votre récit des récents événements ?

– Difficile à dire. Il m’a écouté, m'interrompant parfois pour me poser une question. Puis il m’a remercié pour ces informations avant de me congédier.

Voilà qui était étrange songea Emma. Le roi sous-estimait-il la menace que pouvait représenter la Ligue ?

– Que lui avez-vous dit exactement ? Peut-être avez-vous omis certains éléments qui auraient pu l’alerter ?

– Je ne le crois pas. Je lui ai tout raconté, depuis notre rencontre au marché, votre mission de me tuer le jour de l’annonce de mes fiançailles, ma libération dans la forêt jusqu’à votre intervention au palais pour m’éviter le coup que me destinait Charles.

Emma sentit son cœur battre plus fort dans sa poitrine. Lui avait-il réellement tout dit ? Le prince détourna le regard et se racla la gorge.

– Je n’ai omis aucun détail de ce dont vous m’aviez parlé. J’ai simplement… tu le reste.

Le cœur de la jeune femme venait à nouveau de s’emballer. Même si elle le redoutait, elle savait que le prince et elle en viendraient tôt ou tard à parler de ce qu’ils avaient traversé ensemble. De cette soirée passée au coin du feu où elle s’était confiée à lui. De ce baiser échangé près de l’arbre des amoureux. De son sacrifice devant le poignard de Charles.

Édouard plongea son regard par la fenêtre. Il semblait tout à coup aussi mal à l’aise qu’elle.

– Je n’ai cessé de repenser à ce qu’il s’est passé dans la forêt, juste avant que nous ne nous séparions devant l’arrivée des renforts. Tout s’est passé si vite que j’en viens à me demander pourquoi il m’a pris l’idée de vous embrasser…

Ses yeux bleu se tournèrent vers ceux d’Emma qui sentit aussitôt son sang affluer dans ses joues.

– Je ne parviens pas à me sortir la scène de mon esprit, à me demander pourquoi vous ne m’avez pas repoussé ?

La jeune femme sentait son cœur tambouriner dans sa poitrine, ravivant un peu plus la douleur de ses côtes fêlées. Pourquoi fallait-il que le prince parle de ce baiser et lui pose cette question ? Elle ne l’avait pas repoussé il est vrai, paralysée par la surprise de ce geste qu’elle n’avait pas vu venir. Cela pouvait-il signifier quelque chose pour autant ? Emma repensa à ce bref instant où leurs lèvres s’étaient rencontrées, où leurs corps s’étaient frôlés. Le souvenir de ces mains moites sur son visage, de ce souffle chaud sur sa peau lui revinrent à l’esprit. Son corps entier s’était figé alors mais aucune émotion ne l’avait traversée, pas plus que maintenant. Édouard la dévisageait, attendant sa réponse. Quelles que fut ses pensées en cet instant, elle devait effacer ce malentendu. Il ne devait rien espérer d’elle.

– Qu’importe ma réaction, ce baiser ne voulait rien dire d’autre que l’intention que vous lui aviez donnée : inciter les hommes de la Ligue à me garder en vie. J’ignore ce que vous avez imaginé mais il ne signifiait rien pour moi. Il n’y a rien à ajouter là-dessus, oubliez ce qu’il s’est passé.

Elle soutint son regard sans ciller. Peu à peu, la détermination et l’espoir qui se lisaient sur le visage du prince se muèrent en résignation. Il entrouvrit la bouche, comme pour objecter. Mais aucun son n’en sortit. Contrairement à elle, il ne semblait pas vouloir renoncer si vite à cette discussion.

– Bien, je n’ai que trop abusé de votre temps, finit-il par dire. Je vais vous laisser vous reposer en attendant la visite du médecin. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, si vous souhaitez bouger de cette fenêtre, appelez-moi. Je serai juste à côté.

Sur ces paroles, il se leva et quitta la pièce, laissant Emma seule, le regard perdu dans le vide. Elle détourna la tête vers la fenêtre et serra ses mains l’une contre l’autre, tentant de calmer leurs tremblements. Il fallait qu’elle quitte ce palais au plus vite, qu’elle parte à la recherche de William et qu’elle s’éloigne de cet homme qui avait tant bouleversé sa vie.

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