Chapitre 24. (partie 4)

Par dcelian

Constatant finalement le silence dans lequel chacun s'est muré dans l'espoir qu'un autre apporte ses suggestions, Gaëlle retient un soupir et songe que, une fois n'est pas coutume, elle va devoir se jeter à l'eau. Il faut aussi dire que c'est elle qui détient le plus d'informations sur cette ville mystérieuse, bien qu'elle ne s'y soit jamais rendue personnellement.
Elle inspire et elle se lance. Si c'est un exposé de la situation qu'il leur faut, elle sera brève :

"Rune est à cinq jours d'ici, en marchant plein Sud et à bonne allure. J'en sais pas beaucoup plus, mais si on considère l'état de Maude, il va falloir partir dès ce soir. D'autant que, si on doit faire le trajet en se trimballant madame, quelque chose me dit que cinq jours seront un très strict minimum."

Ses informations retombent à plat et sont accueillies par un silence pesant qui traduit les doutes de chacun. Gaëlle serre les dents. C'est vrai que, énoncée comme ça, la situation n'est pas réjouissante. Pourtant, ils n'ont pas d'autre solution, alors il va falloir s'activer plutôt que de se ronger les sangs !

Contre toute attente, c'est le grand-père silencieux qui ravive – lentement – leurs espoirs :
"Pour ce qui est du trajet... On peut vous fournir une calèche."

Il n'avait pas prononcé un mot depuis le début, et Gaëlle était persuadé que sa femme allait tout prendre en mains. Finalement, elle perçoit derrière ses intonations chevrotantes une réelle volonté de leur apporter son aide. Peut-être les tremblements dans sa voix traduisent-ils seulement sa grande timidité ? Gaëlle songe que c'est étrange, une vieille personne timide, elle n'en avait jamais rencontré.

"Vous feriez ça ? On voudrait pas vous priver de votre moyen de transport..."
Cette fois, la grand-mère prend le relais :
"Non, non... Ce n'est pas ça. La plupart des Grimardois qui ont quitté la ville sont partis immédiatement après l'inondation sans rien d'autre que ce qu'ils avaient sur eux. Du coup, la ville dispose maintenant de plein de calèches sans propriétaires. Quant aux chevaux... C'est Joanne qui les garde dans sa ferme. Elle se trouve à l'Est d'ici, à une dizaine de minutes tout au plus. Vous ne pourrez pas la rater. En revanche, c'est une femme assez... Particulière. Je ne sais pas si elle acceptera de vous confier ses animaux, mais je peux peut-être vous accompagner pour tenter de la convaincre..."

Joanne... Gaëlle sourit. Elle n'en était pas certaine, mais la mention de la ferme a achevé de confirmer ses soupçons : c'est bien la femme qu'elle a sauvée du Gobelin, il y a un peu moins d'une lune maintenant. C'est fou comme ça paraît loin. C'est fou de voir le chemin qu'elle a parcouru depuis. Et alors, elle sourit de plus belle.

"Merci grand-mère, mais je pense pouvoir me passer de ton aide."

Elle se tourne aussitôt vers Soa, et elle sent une détermination nouvelle l'envahir. Dehors, le silence de la nuit prend doucement place, mais elle ne serait fatiguée pour rien au monde. Elle a déjà bien assez dormi. Et Soa aussi, d'ailleurs... Il n'a même fait que ça pour une semaine entière. Que ç'ait été reposant ou non, c'est son problème. L'heure est à l'action et aux départs. Son cerveau bout déjà des préparations que ça implique.

"Bon, alors c'est décidé. Je me charge des chevaux, tu te charges de la calèche. Tu t'occupes de Maude et de nos provisions ? Le voyage durera cinq jours, je compte sur toi. Ah, et Joanne devrait aussi me fournir la nourriture et l'eau pour les chevaux, alors ne t'inquiète pas pour ça. Et puis..."

Soa pose une main rassurante sur la sienne, et son silence apaise les angoisses du voyage. Il se tait, mais il dit ça va aller, t'en fais pas.
Depuis qu'il est revenu à lui, ils n'ont pas échangé un seul mot. Elle a préféré éviter le sujet "Soa", sans doute parce que ce n'est pas le moment, sans doute parce que, là, la priorité c'est Maude et rien d'autre. Mais Gaëlle a un peu peur que le blocage ne dure si aucun d'eux deux n'est capable de briser brutalement le glace. Pour l'heure, il y a ce malaise étrange qui pèse de tous les non-dits, alors elle retire doucement sa main de celle du jeune homme. Certes, c'est une bonne intention, mais c'est insuffisant. Elle se dit qu'elle est peut-être naïve, mais elle pense qu'il en est conscient, lui aussi. Elle veut bien lui laisser le temps, mais c'est à lui qu'incombe la responsabilité de rompre leurs silences.

Elle lui livre un sourire un peu crispé – il s'en rendra sûrement compte, qu'importe – avant de se retourner et de s'éclipser dans les escaliers, ne laissant derrière que l'écho spongieux de ses pas sur le parquet éternellement humide.

***

L'église sonne la huitième heure alors que l'ombre de Gaëlle se dessine au bout de la rue, accompagnée de deux bêtes visiblement chargées.
A côté de lui, Grégor pose une grosse main sur son épaule. Il ne les accompagnera pas. Le temps des aurevoirs est proche, et Soa le redoute plus que tout. Enfin... Il redoute aussi le trajet en compagnie de Gaëlle. A vrai dire, s'il devait choisir, il serait précisément incapable de dire laquelle de ces deux perspectives l'angoisse le plus.

Lorsque la jeune femme les rejoint enfin, elle se dirige vers l'avant de leur véhicule et s'applique à harnacher correctement les deux animaux. Ce sont de belles bêtes, correctement entretenues et vigoureuses. Elles n'auront aucun mal à les tracter malgré leur lourd équipement.
Etrangement, Soa constate que Gaëlle sourit, depuis qu'elle est revenue, elle a l'air perdue dans ses souvenirs. Ce serait la calèche qui lui rappelle une époque plus heureuse ? Autre chose, peut-être ? Soa miserait sur un peu des deux.

Tout à coup, Grégor l'attire contre lui et le compresse à vider l'air de ses poumons. Les angoisses de la séparation s'évaporent instantanément. Il suffisait de ça, en réalité. C'est ce qui lui avait manqué, quand il était parti pour la première fois. Il suffisait de ça, cette étreinte trop serrée, ces yeux humides, cette sensation que tout ça n'est que temporaire, que ça passera vite, qu'il reviendra. C'était ça. C'était aussi simple que ça.
Alors il sent que c'est le bon moment. Il inspire un grand coup, et puis :

"Je t'aime, papa.
— J't'aime aussi, sale mioche."
Et ils sourient encore un instant.

Finalement, c'est Gaëlle qui les interrompt :
"Vous allez me faire pleurer, tiens. Bon, les madeleines, on a de la route devant nous ! Et si Maude cane en chemin à cause de vos bêtises, soyez certains qu'elle vous hantera jusqu'à la fin de vos jours."

Grégor éclate alors d'un grand rire, et Soa se joint à lui, plus discrètement.

Il est temps.

Gaëlle prend la place du cocher, et Soa la rejoint.
"J'imagine que tu n'as jamais conduit de calèche..."
Il secoue la tête.
"Ben voyons."

Elle saisit les rênes et les secoue sans brutalité. Dans un mouvement parfaitement synchronisé, les deux chevaux se mettent en branle, et le véhicule suit. Ils partent enfin.
Soa jette un regard derrière, pour constater sans surprise que Grégor se tient toujours au milieu de la rue et qu'il leur adresse de grands signes tout en hurlant des encouragements dont lui seul connaît le secret. Il sourit tristement et agite sa main en retour. Probablement qu'il ne le verra pas, dans la nuit qui tombe. Ça ne fait rien.

*

Soa n'est pas expert en silences, mais il sent bien que celui qui leur pèse dessus n'a rien d'agréable. Pourtant, il refuse d'aller en cabine pour laisser Gaëlle seule face à l'obscurité. Ce serait la solution de la facilité, et il préfère encore s'infliger cette tension que de fuir à nouveau. Elle lui en veut probablement, et il ne peut pas éternellement se défaire de toute responsabilité sous prétexte qu'il ne trouve pas les mots exacts. Les mots sont inexacts par définition. Tant pis. Il faudra s'en contenter.

Mais que dire, alors ? Une fois de plus, maintenant qu'il se sait au bord du précipice, au bord d'un instant crucial qui peut l'enterrer à tout jamais aux yeux de la Traqueuse, toutes ses certitudes l'abandonnent. Il n'y a plus que le doute et l'angoisse, qui ne sont jamais bien loin l'un de l'autre – jamais bien loin de lui, non plus –, et qui n'ont pas leur pareil pour le condamner au mutisme dans ces circonstances. Enfin, ce n'est pas tout à fait juste. Il y a tous ces mots, aussi. Ils se mélangent, ils se cognent entre eux, ils résonnent et ils s'inscrivent dans le noir, dans la nuit sombre, partout autour. Soa en vient à penser que, s'ils continuent à s'accumuler, peut-être l'un d'entre eux lui échappera-t-il finalement par hasard et résoudra tous ses problèmes. Ou les empirera. Mais n'est-il pas préférable, en un sens, de se laisser porter par les flots, de rendre à son instinct le privilège – immense privilège – de s'exprimer en son lieu et place ?

Non.

Les mots sont imparfaits, mais ils sont tout ce qui lui reste. Si son espoir ne devait plus reposer sur rien d'autre qu'une chose, ce seraient eux. Et pour autant qu'il existe de mots laids et fragiles, il y en a qui résonnent et qui vibrent, qui dansent dans les nuits sans lune. Ce sont ceux-là qu'il lui faut, les mots vifs et simples, car ce sont eux qui brillent le plus intensément, ce sont eux qui chassent les peurs et les incertitudes.

Dans l'immobilité de la nuit, Gaëlle reste stoïque. Elle doit avoir compris qu'il s'apprête à surmonter son appréhension, parce qu'elle a l'air de retenir son souffle, elle a l'air de retenir tout son être, prête à encaisser le choc à venir. Dans la nuit qui s'élève, nuageuse et froide, presque figée, Gaëlle ne fait pas un geste tandis que son regard est fixé au lointain. Et Soa ne dit toujours rien.

Alors il songe que le moment est venu.

C'est étrange parce que, maintenant, il n'a plus de doute quant à ce qu'il doit dire. En réalité, il le sait depuis le début. C'est un mot unique, un seul petit mot de rien du tout qu'il connaît bien. Il s'en est déjà servi ce matin, avec Grégor, et il a connu le soulagement d'enfin relâcher la pression accumulée. Alors pourquoi c'est si difficile, cette fois ? Pourquoi a-t-il peur de mal faire ? Ou plutôt, pourquoi a-t-il peur de faire mal ? Sans doute parce que les conséquences sont tout autres.

Grégor, c'est Grégor, c'est son père, un mot de travers ne pourra pas briser ça. Gaëlle, c'est différent. La dernière fois, il n'a même pas eu besoin des mots. Il a suffi des lueurs. Ce soir, étrangement, elles sont les grandes absentes de cette nuit noire. Il visualise à nouveau ce matin ensoleillé où il a eu la folie de se jeter des remparts, Gaëlle sur son dos. Tout était plus simple, c'est sûr. Mais à l'atterrissage, elles étaient là, partout autour, et elles luisaient tandis que les nuages recouvraient peu à peu le ciel. Depuis ce jour-là, en réalité, il ne les a plus jamais distinguées autour de lui. Il se demande à quoi c'est dû. Peut-être...

Soa secoue la tête. Il ne pourra pas se sortir de cette situation en improvisant des dialogues internes.
Il inspire un grand coup.

***

"Pardon."

Ha ! On ne peut pas dire qu'il se soit foulé. Son silence était tellement pesant que Gaëlle s'était attendue à un monologue bien ficelé, au lieu de quoi il lui sert ce simple "pardon", presque ridicule dans sa voix effacée. Elle parierait qu'il ne sait même pas pourquoi il s'excuse, il le fait simplement pour la forme, pour apaiser la tension, dans le doute. Ah, ces hommes...

Elle se prend à sourire.

Elle ignore ce qu'elle attendait, en réalité, mais peut-être pas ça. Peut-être même rien, d'ailleurs. En y réfléchissant, elle réalise qu'elle-même ne sait pas exactement pourquoi il s'excuse, ni pourquoi est-ce qu'il avait besoin de s'excuser. Au fond, c'est probablement elle qui a été stupide. Si elle a déjà oublié c'est que, en définitive, ça n'était pas tellement important. Elle n'est pas si simple non plus, tout compte fait.

Tout autour d'eux, la calèche recouvre leurs silences de sa mélodie grinçante et régulière, mécanique. Et alors, Gaëlle éclate de rire. C'est un rire comme elle n'en a pas laissé s'échapper depuis bien trop longtemps, un rire qui résonne dans la nuit, au loin, partout. Et puis, elle s'imagine la tête de Soa, à côté, complètement perplexe, incrédule, perdu, même, et elle rit encore, elle n'arrive plus à s'arrêter, elle s'esclaffe jusqu'à ne plus pouvoir respirer.

Finalement, quand elle se calme enfin et que le silence reprend peu à peu ses droits, indigné par l'éclat qui vient de le perturbé, elle lui répond enfin – parce qu'elle lui doit au moins ça :

"T'es pardonné. Et je suis désolée, moi aussi, j'ai pas été très juste avec toi."
Elle tourne la tête vers lui, elle capte son regard pour s'assurer qu'il est du même avis qu'elle là-dessus :
"Affaire classée ?"
Il hoche la tête. Parfait. C'était donc aussi simple que ça. Elle se sent bête, et il se sent probablement bête aussi. S'ils avaient su, ils auraient pu s'éviter un bon lot de soucis. Enfin bon. Ce qui est fait est fait.

Elle laisse un petit temps s'écouler pour écouter. Il y a le souffle du vent, léger, qui les effleure alors qu'ils le traversent, silencieux. Il y a la forêt nocturne, ses mille bruissements mystérieux, ses hiboux et ses autres créatures. Et puis il y a Soa, aussi, Soa qui se tait, comme toujours, comme la brise, Soa qui ne dit rien par peur de s'imposer, par peur de nuire, par peur de déranger.

Elle a rarement connu le privilège d'un compagnon de voyage, mais elle songe que, la dernière fois, c'était Hollis. Autant dire qu'elle aura connu les stricts opposés. Hollis la pipelette, Soa le silencieux. Ça sonne comme le début d'une aventure héroïque dont elle pourrait être la narratrice.
Alors elle sourit.

"Tu voudrais peut-être que je te raconte, non ?
— Que tu me racontes ?
— Ce qui s'est passé."
Ce n'est pas beaucoup plus précis, pourtant, cette fois, Soa hoche la tête. Il a compris. Il voudrait bien, oui.

"Alors tiens-toi bien, parce que c'est un sacré récit. Ça s'appellera..."
Son sourire s'accentue encore. Oui, c'est décidé.

"Ça s'appellera L'histoire d'une rainette."

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