Chapitre 24. (partie 3)

Par dcelian

Soa se rend compte qu'il s'est assoupi à l'instant où il se réveille. Il ouvre les yeux pour constater qu'il n'a pas bougé, il est toujours dans cette petite pièce sans Cléa.
Il redresse son corps tellement faible et engourdi et pose son regard sur la fenêtre. Dehors, le ciel est toujours couvert mais les nuages laissent filer quelques éclaircies entre leurs mailles de coton gris. La luminosité est plus faible, et la journée semble arriver à son terme. L'ambiance est douce, tranquille, et pourtant, il en est certain, il a été tiré de son sommeil par un élément extérieur. Il ne saurait dire pourquoi, mais il a la sensation étrange qu'il s'est réveillé pour une raison bien précise. Laquelle ? Il n'en a aucune idée. Peut-être que tout ça n'était qu'un rêve, finalement. Il n'est pas rare qu'il fasse d'étranges rêves, ces derniers temps, mais leur souvenir s'éteint toujours avant qu'il n'en ancre l'image dans son esprit.

Lentement, il se lève, il met un pied devant l'autre et il se voit approcher de la fenêtre, de l'extérieur, là où les choses sont plus réelles qu'ici. Presque inconsciemment, il avance, il avance encore, et la chambre triste laisse bientôt place à la ville triste. Elle s'étend là, sous ses yeux, sous le jour morne qui s'éteindra bientôt. En contrebas, il y a la grisaille et les quelques vieux restants. On remarque sans peine qu'un terrible cataclysme a eu lieu ici quand on observe l'état des rues. Les pavés arrachés à leur socle ont été remis à la hâte et sans réel savoir-faire, et les façades des maisons de pierre ont toutes adopté une teinte plus sombre que d'ordinaire. Enfin, pour celles qui sont encore intactes, évidemment.
Pourtant, malgré tout, cette vision apocalyptique est d'un calme remarquable, presque doux. On sent que la tempête a fait rage, ici, mais on sent aussi qu'elle est repartie. Maintenant, il y a toujours cet air dévasté qui plane, mais il est accompagné d'un sentiment de paix, comme une certitude que la foudre ne frappe jamais deux fois au même endroit.

C'est alors qu'une voix lui parvient depuis le couloir, une voix qui se rapproche à vive allure de sa porte, une voix qui l'enfonce soudain d'un vigoureux coup de pied. Une voix. Mais pas n'importe laquelle. Une voix qui dit :
"Un méde..."
Gaëlle. Elle se fige aussitôt que leurs regards se croisent, et la fin de son mot se noie dans tous les autres sentiments qui affluent :
"...cin ?"

Il y a une seconde de rien, une seconde de vide et de stupéfaction qui se traduit dans ce regard aux mille interprétations possibles. L'espace de cet instant, Soa craint que Gaëlle ne le frappe comme l'a fait Cléa plus tôt. Il faut dire que, cette fois encore, il croit bien mériter une telle attention de sa part.
Mais la Traqueuse n'en fait rien. Un éclair traverse ses yeux sombres, un éclair qui dit, toi, je m'occupe de toi juste après, alors Soa déglutit nerveusement tandis qu'elle inspire un grand coup. Toutes les émotions que lui ravivent ces retrouvailles sont brusquement suspendues lorsque Gaëlle reprend la parole :

"C'est Maude. Il faut trouver un médecin."

Et Soa ne comprend ni la situation ni ses enjeux exacts, mais il ne lui faut pas un mot de plus. Ils quittent la pièce et se ruent à l'étage inférieur.
La salle est bruyante, et Soa se demande comment ils vont réussir à mobiliser l'attention quand Gaëlle élève sa voix de sorte que toutes les autres se taisent :

"Y a-t-il un médecin parmi vous ? S'il vous plaît, c'est une urgence, quelqu'un, n'importe qui..."

Les conversations se figent, les visages aussi. Ils convergent tous vers la jeune femme qui les interpelle dans un mélange de stupeur et d'étonnement. Personne ne bouge. L'ambiance s'alourdit à chaque seconde qu'occupe le silence, et Soa comprend peu à peu que personne ne compte répondre à l'appel. Il faut dire que, pour eux, ils sont de parfaits étrangers qui envahissent leur cité à reconstruire. Et il sait pertinemment comment les Grimardois traitent les gens d'ailleurs...
Mais plus que tout encore, il se peut que de ces vieilles gens aient associé le souvenir terrible de l'inondation à celui d'une jeune étrangère à la peau noire qui aurait infiltré leurs murs dans des circonstances qu'il ignore.

Plus le temps s'étire et plus les regards se font hostiles et explicites : ses doutes semblent se confirmer, et il réfléchit à toute allure en songeant que, cette fois, il aurait peut-être préféré se tromper.
C'est alors que la voix de Grégor rompt le mutisme général :

"Ohé, les vieilles branches ! 'Z'êtes donc aussi sourds qu'vous en avez l'air ? La mioche a b'soin d'un toubib à l'étage. Alors, des volontaires ?"

Cette fois, un vent d'hésitation balaie la salle. Quand c'est Grégor qui demande, ça fait un autre effet, c'est sûr... Pourtant, le troisième âge échange un regard entendu qui ne dit rien qui vaille à Soa. C'est un regard de désintérêt absolu, ou plutôt, un regard d'une grande détermination : celle de ne pas apporter son aide. C'est un regard qui dit, vous pouvez vous gratter, on vous héberge, mais faudrait pas non plus abuser. Ou quelque chose comme ça.
Et ça, Soa se garde bien d'interpréter ce que ça présage.

Lui, il ne sait pas quoi faire. Probablement qu'il ne fera rien, d'ailleurs. Il préfère essayer de régler ça à l'amiable, de discuter et de s'entendre. Mais il comprend bien que Gaëlle, à ses côtés, voit les choses tout autrement. Elle est tendue comme un arc, prête à abattre son poing dans la première mâchoire à portée – il prie intérieurement pour que ce ne soit pas la sienne. Il comprend bien sa frustration, sa colère, même, mais aussi certaine qu'elle soit d'être dans le juste, elle ne devrait pas déborder. Le résultat ne serait pas en leur faveur. Non qu'il la croie incapable de mettre à terre quelques vieillards entêtés, évidemment. Le problème vient plutôt du fait que ce serait contreproductif. Mais ça, Gaëlle a déjà l'air bien trop à cran pour l'entendre.
Elle n'est d'ailleurs pas la seule, et ça aussi, ça n'étonne Soa qu'à moitié. De l'autre côté de son comptoir, Grégor serre les poings et tâche de conserver un calme qui lui échappe pourtant à vue d'œil.
Il semblerait que ce soit à lui de garder la situation sous contrôle. Quelle plaie...

Tout à coup, alors que l'atmosphère semblait sur le point de se fissurer sous la pression générale, un très vieux couple se lève dans le silence. Soa constate que la femme tient fermement une mallette qui pourrait être celle d'un médecin. Il sent une vague de soulagement le parcourir alors que toutes les paires d'yeux – ou ce qu'il en reste – lâchent aussitôt Gaëlle et Grégor pour se rediriger sur eux. Pas le moins du monde intimidés, ils quittent – lentement – leur place, et avancent – lentement – dans leur direction.

Chacun de leur pas est une petite éternité à lui seul, et leurs gestes se décomposent à l'infini tant ils ont l'air de leur coûter comme efforts. Ils avancent, pourtant. Ils approchent.
Lorsqu'ils se trouvent enfin face à eux, Soa leur trouve un air beaucoup plus quelconque que ce à quoi il s'était attendu. Ces deux-là, ça aurait pu être n'importe qui. Pourtant ça n'est pas n'importe qui, puisque ce sont les gens qui vont sauver Maude. Il tâche de se le répéter comme pour s'en convaincre.
Ils leur lancent un regard appuyé dans lequel se lit toute leur détermination, tout leur professionnalisme, aussi. Ils en ont vu d'autres, c'est certainement pas ça qui va les arrêter. Mais "ça" quoi, au juste ?

Sans attendre de réponse, le couple les dépasse dans la cage d'escalier étroite.
Soa s'inquiète un peu, tout de même. Parce que Gaëlle n'a pas l'air du genre à s'affoler pour un rien, or cette fois, il lit un véritable doute dans ses mains nerveuses, il lit une peur qu'elle ne dit pas dans ses épaules tendues et dans ses yeux qui semblent le fuir. Que faut-il en déduire, alors ? Il tâche de ne pas tirer de conclusions hâtives, mais il ne peut s'empêcher d'envisager le pire, une mauvaise habitude qui ne le quitte jamais vraiment.
Pour chasser les questions qui s'accumulent, il se lance à la suite des vieillards. Là-haut, avec toutes ces fenêtres dont la vue porte loin, il y verra peut-être plus clair.

Dès qu'il pénètre dans la pièce, il est frappé par l'aspect de Maude. Elle avait déjà l'air vieille, quand il s'est réveillé pour la première fois. Maintenant, ça n'a plus rien à voir. Elle a toujours l'air vieille, oui – peut-être beaucoup plus vieille encore –, mais surtout, elle a l'air mal. Encadrée de ces deux anciens qui s'affairent avec leur mallette et leurs gestes précis mais tremblotants, elle donne l'impression d'une vieillarde ordinaire que la maladie emporte à petit feu. Pourtant, elle est tellement plus qu'une simple vieillarde. Soa sent son cœur qui se serre.

Sa peau, d'ordinaire bien plus foncée que la sienne, presque mate, est pâle et translucide. Son teint est blafard, livide, et les rides qu'elle arborait fièrement lui donnent un air rabougri, comme un vieux raisin desséché. Alors Soa comprend enfin l'attitude de Gaëlle, parce qu'elle a probablement vu la même chose que lui. Cette trop vieille femme sur ce trop vieux lit grinçant et bancal n'est pas malade. Il y a cette odeur qui indique que c'est autre chose. C'est une odeur qu'il n'a jamais connue, une odeur trop fleurie, douceâtre et presque étouffante à la fois, elle imprègne la pièce en elle-même, son parquet gondolé, ses murs délavés, ses vieux meubles usés.

Il jette un œil accusateur à la fenêtre, pourtant grande ouverte, comme si tout ça, c'était sa faute. Comme si, tout ça, c'était préférable que ce soit la faute de quelqu'un, n'importe qui. Mais ce n'est pas le cas. Et l'air du dehors ne parvient pas à chasser l'odeur, parce que c'est celle de la mort.
C'est ça qui le frappe, plus fort que tout le reste encore. Maude, vieillarde décrépie aux siècles éternels, sur ce lit trop vieux et trop grinçant, semble vivre ses derniers instants.

C'est le moment que choisissent Grégor et Gaëlle pour les rejoindre. A leur expression, Soa devine que l'un comme l'autre sait déjà pertinemment ce qu'il va entendre. Ils sont venus malgré tout.
Le couple au chevet de Maude se redresse dans un même mouvement. Ils quittent tous deux leur patiente du regard pour le diriger – lentement – sur les nouveaux arrivants à ses côtés.
Leurs yeux sont la confirmation que Soa redoutait tant.
La vieille femme élève toutefois la voix pour rendre son diagnostic :

"On ne peut rien faire de plus. Les quelques remèdes qu'elle a ingurgités sont mon seul pouvoir face à l'inévitable."

Elle marque un temps pour les aider à encaisser la nouvelle. Le choc est certes difficile, mais il était attendu. Ça ne rend pas la douleur moins supportable pour autant. Ils retiennent leur souffle. Dans sa main se glisse celle de Grégor, pataude, moite et brûlante. Il serre fort et Soa ne dit rien. Il serre en retour.
Il aimerait regarder Gaëlle, à sa droite, mais il n'ose pas détourner le regard, comme si Maude pouvait partir d'un instant à l'autre.

Face à eux, la grand-mère reprend alors, lentement mais sans s'arrêter :

"Mais vous savez... mes connaissances sont limitées. Mes ressources aussi. Il n'y a plus grand-monde ni grand-chose à Grimard. En revanche, on dit de Rune que c'est une ville prospère, bien plus peuplée et avancée que les trois autres cités principales du Comté. Je... Je ne vous garantis rien. Cette femme est victime d'un mal dont je ne comprends pas l'origine, et qui me dépasse absolument. S'il est un lieu où elle a une chance d'être soignée, ce n'est malheureusement pas ici. C'est à Rune, et nulle part ailleurs."

Les mains se desserrent tandis qu'une once d'espoir renaît. Tout n'est pas encore perdu, alors ? Certes, il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs, et Maude semble plus faible à chaque seconde qui passe. Mais tout de même. S'il faut encore s'accrocher à quelque chose, ce sera ce fil, ce sera cette lueur infime au bout du tunnel.

Cette fois, Soa décroche son regard de la vieille femme pour se retourner vers Gaëlle. Elle ne le regarde pas, elle a l'air perdue loin dans ses pensées, loin dans le futur, à imaginer tous les scénarios possibles. Il n'a pas besoin de la concerter pour comprendre qu'ils sont du même avis.
Ils se rendront à Rune.

Reste à savoir comment s'y prendre.

***

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