Chapitre 24 - Mieux vaut couper un bras...

La petite boule d’ombre reprit sa forme, et Feï ramena autour de lui ce qu’il restait de son armure. Péniblement, Ysaë se remit debout, ses cheveux blancs collés sur son front en sueur. Et enfin, les trois archéologues se relevèrent à leur tour, hagards mais parfaitement conscients du danger qui les attendait encore.

— On l’avait presque ! pesta Cadra. C’est de votre faute !

— Non, trancha Feï. C’est la vôtre. 

— Il faut refermer le piège. » constata Ysaë, à bout de souffle.

— Et vous -» Muse pointa les trois fanatiques, qui semblaient plus motivés à se battre contre eux que contre le titan qui se redressait à une vitesse inquiétante. « - allez nous aider sans protester. Pigé les sales gosses ?

Cadra ravala sa fureur, et ses deux compagnons serrèrent les poings. Mais un regard vers la gueule ouverte du Saraëko, qui ruminait quelques coulées de lave pour se remettre d’aplomb, suffit à les convaincre de mettre de côté leurs différents - au moins quelques temps. Pour achever de les recalerà leur place, Feï leur adressa un regard particulièrement acide - après le cauchemar qu’il leur avait fait subir, la menace n’avait pas besoin d’être plus explicite.

— Pas de sortilèges de travers, sinon vous savez ce qu’il va se passer, rappela Feï. Suivez mes indications, et tout ira bien.

Sans attendre, il leur donna chacun un rôle - pour Muse, qui était trop épuisé pour prendre une posture offensive, il devait rester sur le dos de Gulliver pour amplifier leurs sortilèges autant que possible, avec sa voix et les sabots du poney comme tambour de remplacement. En cas de problème, Gulliver devait se tenir prêt à se carapater pour les mettre en sécurité, et aussi empêcher les fanatiques de fuir s’ils osaient y penser.

— Si je meurs maintenant, enterre-moi dans une prairie dorée, hennit Gulliver.

— Et si tu meurs plus tard ? 

Ils observèrent la silhouette irrégulière de l’Ombre dans son armure, et attendirent son signal. Il leva enfin le bras…

Et dès qu’un de ses éclairs fusa en l’air, tous les autres sortilèges qu’ils avaient préparés pour l’assaut se relâchèrent en une fanfare discordante mais déterminée à faire le plus de bruit - et surtout, de dégâts - possible.

S’il avait été plus jeune, Muse aurait certainement légèrement menti sur le rôle qu’il joua dans cette dernière bataille. Il aurait prétendu avoir galopé au coeur du combat sur son fier destrier, esquivant avec souplesse et élégance les attaques brutales du terrifiant Saraëko, tout en apportant juste ce qu’il manquait d’énergie magique à ses compagnons de bataille.  

Mais la vérité, c’était que les jeunes - et Ysaë - firent tout le boulot, et que Gulliver et lui restèrent sagement en retrait. Et, à son âge, Muse n’en était clairement pas fâché.

Après la berceuse qu’il avait dû faire entendre dans l’orage, et même sans son fidèle tambour sous les mains, le sortilège d’amplification paraissait aussi simple qu’entonner une chanson paillarde avec plusieurs verres de thé Vahé derrière lui. Il n’avait qu’à garder le rythme, et observer le reste de la bande, élargie momentanément aux trois archéologues, qui s’élançait contre le titan pour le pousser vers le piège. 

De là où il se tenait, il ne pouvait rien discerner, de qui lançait ou recevait les coups - mais il compta encore six silhouettes debout et actives lorsque le verrou du piège se referma enfin. Aucun des trois archéologues ne tenta non plus de s’enfuir, alors Gulliver rejoignit la bande au petit galop, les oreilles tendues en avant avec espoir.

Est-ce qu’ils avaient vraiment enfin fini ?

Est-ce qu’ils allaient enfin pouvoir sortir de ce tunnel miteux et revoir les lumières du jour ?

— C’est normal, ça ? couina Gulliver.

Lorsque le poney s’arrêta à leur niveau, Muse vit tout de suite qu’Ysaë était désormais à terre, et que l’un de ses bras était intégralement recouvert de corruption noire. Le maegis le tendait le plus loin possible de lui, et luttait - sans grand succès - pour empêcher la corruption de se répandre.

— Il faut le couper, gémit Ysaë. Sinon -

La fin de sa phrase s’étouffa dans un gémissement de douleur. Sans une seule seconde d’hésitation, Feï avait pris l’épée d’un des archéologues, et avait tranché d’un coup net le bras du maegis. Le membre coupé se réduit en fumée avant même d’avoir touché le sol, perdu à jamais - mais sur l’épaule ouverte d’Ysaë, la course de la corruption s’était arrêtée.

Drk poussa un hululement surpris, et s’approcha pour l’aider à panser la blessure. Aussitôt, Muse sauta du dos de Gulliver pour se joindre à elle, les mâchoires serrées et l’estomac au bord des lèvres. Ce gamin était rapide. Trop rapide.

— Tu pourrais prévenir la prochaine fois, non ? grommela-t-il.

— Pas le temps, lâcha-t-il.

— Mieux vaut couper un bras - » Ysaë se mordit la lèvre lorsque Muse appliqua sur la blessure fraîche un des pansements que le maegis gardait dans ses sacoches. « - que devoir couper la tête. Merci, Feï.

Quelques gémissements de douleur et couches de pansements plus tard, le saignement s’était enfin arrêté, mais le résultat n’était pas beau à voir. L’ensemble du corps du Maegis semblait s’être endormi pour transférer toute son énergie là où les tissus tentaient de se réparer. Son visage avait pris plusieurs siècles en quelques minutes, et même si Muse avait déjà vu des maegis au bord de la mort, ce n’était jamais une vision plaisante, quoi qu’il puisse penser de mal de leur race de manière générale.

— Tu vas t’en sortir ? 

Ysaë acquiesça faiblement, et força un sourire. 

— J’ai encore… du travail… Pas le moment… 

Il ferma les yeux, et Gulliver lâcha un hennissement surpris.

— Il est pas mort, hein ?

— Calme-toi, il roupille juste. Il se serait désintégré comme son bras sinon, rappela Muse.

— Oh. C’est vrai. Et maintenant ?

A présent que le Saraëko était enfermé et sagement endormi par les sortilèges du piège, il ne leur restait plus qu’à s’occuper des archéologues. Ils se tenaient un peu à l’écart, livides et terrifiés, et aussi épuisés qu’eux.

Feï laissa son armure derrière lui pour s’approcher d’eux, et ils reculèrent de quelques pas, jusqu’à cogner contre la paroi de la caverne. De là où il se tenait, Muse ne pouvait pas entendre ce qu’il leur disait, mais il pouvait voir leurs yeux s’agrandir de terreur seconde après seconde.

— Nous… nous allons vous rendre tout ce qu’on a volé et ne plus jamais revenir ici, promis Cadra dans un couinement.

— Vous savez ce qui va vous arrivez si on vous y reprends ? les gronda Muse.

Ils hochèrent tous les trois la tête d’un même mouvement. Muse n’avait aucune idée de ce que le gamin leur avait dit, mais en tant que maître du cauchemar, il avait dû trouver parmi leurs souvenirs quelque chose de très efficace pour les persuader de se tenir à carreaux pour très longtemps.

Malgré la fatigue, ils installèrent un campement, assez à distance de la cage du Saraëko pour que la chaleur de son magma ne les incommode pas. L’un des archéologues s’éloigna pour leur ramener les affaires qu’ils avaient pris au maegis, et, après avoir réveillé ce dernier assez longtemps pour vérifier que le compte y était, ils les autorisèrent à partir le plus loin possible d’eux en espérant ne plus jamais les recroiser, merci bien.

Il ne fallut que quelques secondes à Muse pour s’endormir, une fois ses yeux fermés. Et pour la première fois depuis trop longtemps, rien ni personne n’interrompit son sommeil.

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