Chapitre 24

Notes de l’auteur : L'histoire de "Flammes en Sommeil" contiendra en tout 57 chapitres :)

Lien vers l'illustration du chapitre 24 réalisée par DruideLunaire :
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     YiShi Shen n’interrompit pas une seule seconde Chan YinMai lorsque celui-ci lui rapporta toute leur aventure de ces derniers jours, depuis leur rencontre avec Zhang JingXi à l’occasion du Nouvel An, jusqu’à leur retour actuel à la Capitale. L’Intendant garda un long silence à la fin du récit du Cultivateur, puis soupira doucement en se massant le front :

     — Très bien, je comprends mieux en effet votre envie d’aller regarder de plus près nos souterrains. Il apparait qu’il est effectivement plus que nécessaire de vérifier leur état.

     Discret jusqu’à cet instant, Zhang JingXi reprit la parole :

     — Dans la dernière lettre que le Chef de Clan HengXing m’a envoyée, il disait vouloir rapatrier les corps ici. En attendant, la découverte est restée aussi secrète que possible et il convient que nous fassions de même si nous mettons à jour quelque chose de semblable…

     — Bien sûr, bien sûr… murmura l’Intendant qui se sentait un peu dépassé par la situation.

     Il observa l’homme qui venait de lui adresser la parole, puis hocha la tête :

     — Le secret sera maintenu de mon côté jusqu’à ce que nous puissions dévoiler ces macabres découvertes au grand public. Je suppose qu’il faudra également que nous puissions trouver toutes les familles qui ont perdu ces proches. En attendant d’en arriver à cette étape, il faut que vous puissiez déjà vérifier les tunnels, néanmoins vous me mettez face à un certain problème.

     — Peut-être avez-vous besoin de l’autorisation préalable de Sa Majesté ? hasarda Zhen YuJin. Nous nous doutons qu’il faudra probablement que Ming XiWang soit mis au courant de tout ceci, alors si nous devons attendre, nous…

     Il se tut en voyant son ancien mentor lever doucement une main pour l’interrompre. L’Intendant secoua la tête en lui adressant un sourire :

     — Là n’est pas le problème, je suis en mesure de vous donner l’autorisation. Ce qui m’ennuie, c’est que les souterrains ont bien entendu été fermés il y a sept ans et je ne puis vous garantir qu’ils soient encore praticables. Mais surtout, ils sont particulièrement conséquents, comparés à ceux de Jinhar. C’est toute une grande ville entière qui se dresse sous nos pieds, avec des passages qui ont été créés par Ming YanShi et ZiaHo ZhiXiang en personne. Vous pourriez errer pendant des heures et vous perdre dans ce dédale. Il faudrait déjà que nous puissions avoir une estimation d’où sont les potentiels corps, afin de limiter nos champs de recherches.

     Zhen YuJin se leva de sa place pour se diriger vers l’étagère qu’il examinait tantôt, avant l’arrivée de son amant, il se souvenait d’avoir vu une carte détaillée de la ville. Il la prit et la déroula sur la table en espérant qu’elle pourrait les aider un minimum.

     — On sait déjà qu’ils ne peuvent pas opérer dans les couloirs, fit remarquer Chan YinMai en tapotant le rebord de sa tasse d’un air pensif. Ils ont besoin d’espace, d’une grande salle au moins, comme à Jinhar, pour pouvoir installer une à deux tables. Et des cellules non loin pour enfermer les victimes avant de les tuer.

     YiShi Shen leva les yeux vers le plafond, tout en réfléchissant et hocha la tête :

     — Oui… Oui, c’est juste, mon garçon. Je n’ai jamais eu l’occasion de mettre moi-même les pieds dans ces souterrains, mais je sais qu’il y avait trois salles correspondant à cette description.

     Le Médium frissonna, tout en échangeant un regard avec son meilleur ami, et ne put s’empêcher de commenter :

     — Le trafic de Ming YanShi devait vraiment être florissant…

     — À qui le dites-vous, soupira l’Intendant. Je ne compte pas le nombre de pauvres jeunes gens qui sont passés par ce terrible réseau.

     Zhen YuJin leva les yeux vers lui. Maintenant qu’il se trouvait au Palais, au plus près de celui qui semblait être l’homme de confiance de l’Empereur, il mourrait d’envie de poser quelques questions.

     — Il parait que vous avez réussi à retrouver toutes les victimes… Est-ce vrai ?

     Sa question intéressa Chan YinMai qui détourna son attention de la carte, tout comme Zhang JingXi qui porta également la sienne vers l’Intendant. Celui-ci les observa tour à tour, comme s’il cherchait à estimer ce qu’il pouvait leur raconter ou non. Finalement, il baissa le regard sur ses mains croisées sur la table :

     — Disons que sa Majesté et ses hommes de confiance ont accompli leur maximum. Sur toutes les victimes, au moins la moitié ont pu rentrer chez elles en réalité. Pour les autres, certaines étaient malheureusement mortes et dans ces cas-là nous avons fait au mieux pour ramener les corps aux familles. Et il reste une poignée d’individus dont le destin demeure flou. Des victimes qui seraient en vie, mais qui ont préféré disparaitre de leur côté, avec ou sans aides, et qui se sont construit une nouvelle identité.

     Le Musivateur faillit enchaîner avec une deuxième question et demander si tout le réseau de Ming YanShi avait bel et bien été arrêté, ainsi qu’on le leur avait communiqué l’information. Il avait bien envie de savoir ce que son ancien Maître répondrait et comment il réagirait s’il lui disait avoir aperçu le fils de ZiaHo ZhiXiang à Jinhar, mais également ici à ZhenShen. La seule chose qui lui fit garder la bouche close fut de se rappeler dans quel contexte il l’avait vu : toujours en compagnie de Zhang JingXi. Il ne souhaitait pas mettre son amant dans l’embarras devant tout le monde, ni que ce dernier puisse deviner qu’il l’avait espionné. Celui-ci reprit d’ailleurs la parole en revenant à leur problème, le doigt tapotant un endroit précis sur la carte :

     — Je peux retrouver le passage que j’avais emprunté, à l’époque, pour libérer les personnes emprisonnées. Je me souviens que j’avais réussi à rallier ainsi l’une de ces fameuses prisons…

     Il se tourna à demi vers Zhen YuJin en continuant :

     — Et Lu Lei était également parvenue à se faufiler vers une autre, puisqu’elle a fait sortir aussi des prisonniers en même temps que moi. Mon groupe et le sien sont tombés nez à nez pendant que nous étions en train de repartir et elle m’a suivi parce que mon passage était plus sécurisé que le sien. À nous deux, on doit pouvoir retrouver au moins deux salles sur trois.

     Ennuyé, le Musivateur se passa une main sur le cou :

     — C’est vrai, mais je ne sais pas du tout quel chemin elle a emprunté. A-Mai, tu le sais, toi ?

     Le Médium fit non de la tête, l’air désolé :

     — Pas du tout, mais je pense qu’on peut profiter du fait qu’on doit lui écrire de toute façon. On pourra lui poser la question, je suppose.

     — Attendez, jeunes gens, réclama YiShi Shen.

     Les trois Cultivateurs se turent et tournèrent leur attention sur l’Intendant qui observa un instant Zhen YuJin, avant de tous les englober de son regard :

     — Excusez-moi, Messieurs, je suis un peu perturbé aujourd’hui. Il y a une solution beaucoup plus simple à laquelle je n’avais pas songé.

     Comprenant qu’il était à l’origine du trouble de son ancien Précepteur, le Musivateur s’inclina légèrement pour présenter ses excuses. Ce dernier secoua aussitôt la tête en dardant sur lui le même regard sévère, mais si bienveillant, qu’il lui lançait à l’époque où il effectuait quelques bêtises :

     — Ah non, non, pas de ça avec moi. Je suis certes encore sous le choc de vous savoir en vie, mais vous n’avez rien à vous faire pardonner.

     Face à cette expression qu’il avait oubliée avec les années, mais qui lui semblait si familière à présent qu’il venait de la revoir, le Maître du Feu baissa les yeux sur la table, le cœur serré et soudain très mélancolique. Il avait toujours pris soin de ne pas trop entretenir le souvenir de « sa vie d’avant », tout en ayant conscience qu’il ne s’agissait pas d’un secret qu’il pouvait faire disparaitre complètement. Il se doutait que revenir au Palais pour discuter de leur affaire serait certainement déboussolant, voire dangereux dans le pire des scénarios qu’il s’était imaginé, mais il ne s’était pas attendu à découvrir un visage familier et bienveillant. Les murs dressés dans son esprit pour garder ce passé à l’écart menaçaient de se fissurer et de tomber s’il se retrouvait face à d’autres échos de cette époque.

     Il sentit la main de Zhang JingXi se poser doucement sur la sienne et lorsqu’il tourna la tête dans sa direction, son compagnon demanda à mi-voix :

     — Est-ce que ça va… ?

     Zhen YuJin répondit par un hochement du menton, tout en lui adressant un pâle sourire et noua ses doigts avec les siens.

     — Vous disiez donc que vous aviez une solution ? relança Chan YinMai à l’attention de l’Intendant.

     Ce dernier observait distraitement les mains jointes des deux hommes devant lui et sursauta presque en entendant la voix de son voisin de droite. Il reprit contenance et acquiesça :

     — Oui ! Oui, le Capitaine Jian Lin a dû intervenir personnellement dans les tunnels le soir où Ming XiWang a pris le pouvoir. C’est lui qui a déployé les Gardes Impériaux dans tous les souterrains pour arrêter ceux qui participaient à cet odieux trafic. Il s’est chargé ensuite de libérer tous les prisonniers et d’en ramener certains chez eux. Par conséquent, il connaît l’emplacement des trois salles qui nous intéressent.

     Il fit défiler sa liste de papiers jusqu’à en trouver un vierge, traça un glyphe dans les airs et attira à lui un encrier jusqu’à présent posé dans l’une des étagères :

     — Il enquête actuellement sur un vol qui a eu lieu dans une ville voisine, mais je vais lui demander de revenir tout de suite pour nous aider.

     — Excellente idée, approuva Zhang JingXi faisant ainsi écho aux pensées de ses compagnons de voyage.

     YiShi Shen eut un infime sourire et entreprit de rédiger rapidement quelques lignes sur sa missive :

     — Le temps qu’il laisse ses hommes gérer l’affaire en cours et qu’il rentre, je pense qu’il sera là d’ici une à deux heures. J’espère que ça ne vous ennuie pas de l’attendre.

     — Aucunement, répondit le Maître du Feu.

Satisfait, l’Intendant s’empressa de refermer son courrier, apposa un sceau énergétique et l’envoya directement à son destinataire. Constatant que la théière avait été vidée pendant leur entrevue, YiShi Shen eut un instant d’hésitation et regarda franchement en direction de son ancien élève :

     — Si vous souhaitez, vous pouvez vous en aller et revenir d’ici une heure avec vos amis…

     Le Musivateur le dévisagea avec calme en pressentant la requête qui allait suivre et le laissa continuer :

     — Mais je dois admettre que j’aimerais mettre ce temps à profit pour, si vous le voulez bien, savoir enfin ce qu’il est advenu de vous durant toutes ces années. Comment vous avez réussi à vous en sortir… Vous n’êtes pas obligé, bien sûr ! s’empressa-t-il d’ajouter. Ce n’est que curiosité de ma part, ma joie de vous revoir en vie est déjà si grande !

     Malgré ces derniers mots, il apparaissait clairement qu’il mourrait d’envie d’en apprendre bien plus sur cet ancien Prince Héritier perdu de vue. Zhen YuJin n’avait pas besoin de tourner la tête pour deviner que Zhang JingXi manifestait également une franche curiosité pour cette partie de son existence. Il échangea un bref regard avec Chan YinMai qui opina légèrement du chef, puis répondit d’une voix lente :

     — Eh bien, je suppose que c’est une bonne manière de tuer le temps, oui…

     Son cœur se réchauffa en voyant le visage illuminé de son ancien Précepteur face à sa réponse. Celui-ci se leva aussitôt en prenant avec lui le plateau contenant tasses et théière vides :

     — Dans ce cas, je reviens tout de suite avec une collation !

     Tout heureux, et avec une énergie surprenante, il s’empressa de quitter la pièce comme s’il venait de retrouver une seconde jeunesse. Zhang JingXi le suivit des yeux, l’air un peu ébahi de le voir soudain en si grande forme alors qu’il tenait à peine debout au début de leur entrevue.

     Le Médium désigna la porte par laquelle leur hôte avait disparu et demanda à mi-voix à son meilleur ami :

     — Qui était-il, pour toi, exactement ?

     — Mon Précepteur.

     Laissant passer un trouble qu’il avait dissimulé pendant la réunion, il tourna à son tour la tête en direction du battant :

     — Ming YanShi a fait assassiner tous ceux qui soutenaient mon père et qui voulaient se liguer contre sa prise de pouvoir, tu te souviens ?

     Le Médium acquiesça, tandis que Zhang JingXi soupirait avec une certaine tristesse, se rappelant de cette époque sombre où tout le monde avait parfaitement compris que l’Empereur qui venait de prendre le trône comptait écraser quiconque se dresserait contre lui.

     — J’étais persuadé qu’il avait dû se faire tuer aussi. Apparemment, il a réussi à survivre et a eu une montée en grade.

     Silencieux, Zhang JingXi observa son amant du coin de l’œil, remarquant qu’il gardait une forme de distance avec ce passé. Il en parlait, oui, mais prenait également soin de barricader ses émotions. Tantôt, il l’avait vu réagir à une expression de l’Intendant, comme si quelque chose venait de l’impacter en particulier, et depuis il s’efforçait de conserver un visage relativement neutre. Craignait-il de se laisser submerger par les souvenirs ?

     En tout cas, il comprenait mieux à présent pourquoi son bien-aimé semblait éviter de se lier d’amitié avec des gens en dehors de la Troupe qui l’avait élevé, et encore, il n’avait pas l’impression que tous ses membres pouvaient prétendre être proches de Zhen YuJin. Il avait dû passer une très grosse partie de son existence à avoir peur qu’on le dénonce si quelqu’un découvrait son secret. Ses lèvres vinrent spontanément déposer un baiser sur l’épaule de son homme qui lui retourna un sourire doux en réponse tout en resserrant l’étreinte de leurs doigts.          Ses yeux verts se fixèrent sur sa propre cicatrice, ses pensées se tournèrent vers ce feu en lui qu’il avait maudit des années durant, parce qu’il n’arrivait pas à le maîtriser. Ce feu qui, finalement, était devenu le lien qui avait permis leur rapprochement. Sans lui, Zhang JingXi aurait mis sa main à couper que, même s’il les avait accompagnés jusqu’à Jinhar, ils ne se seraient pas aussi bien entendus…

     Il fut tiré de ses songes par le retour de YiShi Shen qui transportait un plateau plus grand que le précédent et débordant de victuailles.

     Chan YinMai s’empressa de replier la carte pour libérer la place, tandis que Zhang JingXi aidait l’Intendant à tout disposer soigneusement sur la table, en prenant garde à ne rien faire tomber.

 

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