Chapitre 23 - Prête ton oreille à cette dernière parole

Muse s’était déjà tenu au coeur d’un vrai orage. 

Il se souvenait de la pluie torrentielle, qui emportait dans des coulées de boue les débris et les petits animaux sans discrimination ; le fracas du tonnerre qui annonçait, réglée à la mesure près, l’arrivée des éclairs qui lacéraient le ciel dans des striées bleues et rouges, plus rarement blanches ou vertes. Puis, là où les éclairs avaient frappé, aussitôt des fleurs aux pistils électriques poussaient en l’espace de quelques battements de coeur, pour faner dès que l’orage s’était calmé. L’électricité ainsi enfouie dans les racines resteraient sous terre, jusqu’à ce qu’un imprudent ou un expert ne la déterre et la libère, ou la capture.

— Une seule fois tous les deux cents ans. » avait chuchoté Merle dans la tourmente, mais Coquelicot et lui l’avaient entendu aussi clairement que s’il l’avait murmuré au creux de leur oreille. « C’est l’une des mélodie du monde les plus rares, alors profitez-en ! »

Il avait écouté avec attention, et pouvait aujourd’hui en tirer la conclusion suivante : les vrais orages, aussi spectaculaires soient-ils, n’avait rien à envier au chaos cauchemardesque que provoquaient les accrocs entre Ombre et Maegis. 

Il y avait la pluie torrentielle, mais ce n’était pas de l’eau qui se déversait sur eux - seulement une coulée froide qui leur rinçait les os et le coeur, et emportait avec elle le peu d’énergie et de courage qu’ils arrivaient encore à trouver. 

Il y avait le fracas du tonnerre, mais ce n’était pas les nuages qui s’entrechoquaient pour entonner le refrain - seulement les hurlements de terreur et de colère des deux assaillants, et les pleurs des fantômes de leurs souvenirs qui les suivaient comme des ombres, et le grondement de la roche qui menaçait de s’effondrer autour d’eux.

Il y avait les éclairs, mais ce n’était pas des striées colorées qui fendaient le ciel - seulement les dessins des trajectoires de sortilèges meurtriers qui s’abattaient dans le noir, et ricochaient les uns sur les autres sans jamais toucher leur cible.

Il y avait les fleurs, les terribles fleurs d’électricité - mais là où les éclairs finissaient enfin leur course, c’étaient les souvenirs de l’Ombre et du maegis qui prenaient forme. Sous leurs yeux se rejouaient chaque torture endurée, chaque meurtre accompli par le jeune Feï sous la tutelle des odieux Maegis du Nord. Pour Ysaë, c’était chaque discours fanatique de ses supérieurs, chaque découverte qui confirmaient leurs craintes et leurs espoirs, chaque moment de culpabilité où il avait détourné le regard des horreurs commises par les siens sur les esclaves et les créatures nées de leurs expériences - c’était la peur de ne pas trouver le remède salvateur, et de devenir véritablement fou qui le hantait et se rejouait devant eux.

— Qu’est-ce qu’on fait ? gémit Gulliver.

Ils sont terrifiés, hulula Drk. Terrifiés pour eux-mêmes et pour le monde.

Ils étaient tous les deux trop tétanisés pour que Muse puisse espérer les atteindre de la même façon qu’il l’avait fait avec Drk et Gulliver. S’ils s’approchaient de trop près de Feï, ils risquaient aussi de retomber dans leurs propres cauchemars…

Mais heureusement, il avait toujours son tambour avec lui. Il restait encore une chose qu’il pouvait tenter, aussi désespérée soit-elle : les endormir avec une berceuse. Il devait tenter le coup, même si c’était le dernier chant qu’il faisait de toute sa vie.

— J’ai besoin de vous deux pour augmenter la portée du sortilège. Gulliver, tu sais taper un rythme avec tes sabots ?

— Mon frère m’a appris ! T’as juste à me le montrer avant, assura le poney.

— Drk, tu chantes la basse, compris ?

Plus forts quand nous partageons, approuva l’amahzyle.

Muse sourit faiblement, et se tourna vers le coeur de l’orage. Il s’assit, posa son tambour sur ses genoux, et ferma les yeux.

Lorsqu’il inspira, il n’entendit plus un seul son…

Puis il rouvrit les yeux, et entama le rythme de la mélodie que Gulliver devait imiter. Après quelques mesures, il lui fit signe de garder le tempo, et changea le sien, plus complexe, jusqu’à ce que Drk le rejoigne. Sa basse correspondait parfaitement à la berceuse qu’il s’apprêtait à chanter - aucun doute qu’elle avait pris les notes directement dans son esprit. 
Maintenant que ses deux accompagnateurs étaient solidement ancrés dans leur partie, il se concentra sur les paroles, naïves et sans importances paroles, et sur le bien plus essentiel sortilège de sommeil qu’il glisserait entre chaque note.

Je sais que tu te lasses des gnomes et de leurs rois, 
Mais prête ton oreille à cette dernière parole.
Demain peut-être les lueurs du jour se lèveront avec toi
Ce soir elle retournent dans leur corolle. 
Il y avait une reine gnome, nommée Lumière-du-soir
Qui portait mal son nom
Pourquoi ? Tu vas le voir …

La mélodie peinait à traverser l’ombre, mais il continua, et s’acharna avec délicatesse à scander le rythme sur son tambour. A chaque phrase, à chaque strophe, derrière chaque mot et chaque note, il rappela à lui des souvenirs rassurants, et s’y accrocha. Ses propres histoires, celles qui avaient alimentées son enfance avant que Coquelicot ne parte et que Merle ne meure, et qui avait continué à le pousser lorsqu’il avait suivi les Marchants dans l’ensemble des mondes connus, son tambour sur le dos et de l’audace dans la voix.

Ses souvenirs étaient teintés par l’ombre, mais il la repoussa sans forcer, rappelant leur réalité avec fermeté et douceur. Il accueillit les lueurs électriques qui s’approchaient sans le toucher. 

C’était sa façon à lui de leur dire : Tout n’est pas sombre, pas dans mon vieux coeur. Tout ira bien, si tu écoutes ma voix.

La silhouette du maegis fendit l’ombre, sa peau couverte de corruption si noire qu’il était presque impossible de le distinguer, si ce n’était pour ses deux yeux parcourus d’éclairs. Il tendit une main vers eux, mais Muse vit aussitôt qu’il était déjà à moitié sous l’emprise de sa berceuse, et luttait contre le sommeil.

— Arrêtez … ça… je dois… le détruire…

Il s’écroula à leurs pieds, totalement endormi par le sortilège, et aussitôt les couleurs sous sa peau commencèrent à se délier.

— C’est ça, gros dodo, se réjouit Gulliver. Plus qu’un !

Sans adversaire pour le contenir, Feï tourna son attention vers eux. Il s’approcha, et tonna pour briser leur concentration, sans succès. Des pluies d’ombre se déversèrent sur eux sans les mouiller, mais laissèrent sur la peau de Muse une sensation glacée de terreur qui manqua de figer ses doigts sur son tambour. Il inspira, et entonna le refrain une seconde fois :

Elle dansait sur les tables dès le matin, et s’éteignait avant le crépuscule
Elle ne sortait jamais la nuit, terrée dans son trou minuscule…

Le fracas du tonnerre tonna un contre-chant qui fit trembler les trois musiciens. Une gueule béante, cernée de dents argentées, s’ouvrit pour les happer et mettre fin à leur mélodie - mais Muse ne faiblit pas. Il frappa le rythme sans s’arrêter, tam après tam, tak après tak, ses paumes rebondissant sur la toile, et avant que les mâchoires ne se referment…

SCHLAC.

Le tambour se brisa entre ses mains, mais la gueule béante ne les avait pas encore engloutis.

Muse marqua un arrêt - trop long, trop risqué - et se ressaisit aussitôt. Gulliver avait toujours ses sabots pour frapper le rythme, et Drk sa voix pour hululer - lui aussi avait la sienne, et n’avait pas de raison de s’arrêter.

Dors maintenant, si tu en as assez des gnomes et de leurs rois
Mais dors aussi bien, si tu veux en savoir plus demain
Dors maintenant, car tu n’entendras bientôt plus ma voix
Et peut-être que demain, je chanterais un autre refain.

Il sentit enfin l’orage se calmer - la pluie s’affina, et les grondements devinrent moins menaçant. Plus aucun éclair ne tombait, et plus aucun souvenir noir ne prenait forme. 

Puis, aussi brusquement que la tempête s’était levée, elle retomba - et en son centre, Feï n’était plus qu’une minuscule petite boule d’ombre condensée. 

Muse était en sueur, à bout de souffle, et sa peau le tirait sur ses bras là où les débris de son tambour l’avait frappé. Mais il s’agenouilla devant le petit Feï, et l’entoura de ses mains, sans se soucier de s’il risquait de le toucher ou non.

— T’es pas un monstre, gamin, murmura-t-il. C’était juste un mauvais rêve.

Les petits yeux électriques apparurent timidement, pleins de tristesse - puis deux larmes noires glissèrent sur le sol pour y brûler la roche. Mais dans la mélodie de son essence, Muse entendit avec certitude que le plus gros de sa terreur était passée. Il sourit, et ramena la boule et ses deux mains contre son ventre.

Pendant un minuscule instant, Muse eut l’impression que c’était enfin fini…

KRA-BOOM.

Grossière erreur.

A présent que les ombres ne recouvraient plus la caverne et les avaient tous libérés, sans aucune distinction, le Saraëko n’avait plus de raison d’être refroidi par ses propres peurs. 
C’était à son tour de se réveiller - et il était furieux.

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